Iñigo Errejón, ce Podemos qui joue sur les mots mais déjoue sur les choses politiques

Le titre original de ce billet est "Iñigo Errejón, ce Podemos qui joue sur les mots mais déjoue sur les choses de la politique"

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Iñigo Errejón, l’une des principales figures, quoique assez malmenée lors du dernier congrès, de Podemos, a accordé un longue entrevue en français (1), très intéressante comme tout ce qu’il dit ou écrit mais dont on ne peut oublier les graves limites qu’elle révèle dans le projet de Podemos. Du moins si l’on considère, comme nous le faisons, que l’activation de processus d’auto-émancipation des peuples est la condition sine qua non pour que se construise une rupture décisive avec le système de domination. On peut certes tirer parti de certaines intuitions aiguisées qu'il avance mais il faut être clair : son discours éblouit par ce qui se montre trop être des pirouettes rhétoriques et théoriques. C'est en effet un discours qui, premier défaut de fond, bien qu'il se targue de coller à la réalité, escamote trop de réel empirique pour être sérieusement crédible : la preuve la plus signifiante par la Grèce. Oser parler à son endroit de victoire et, sous-entendu, de modèle en évoquant le parcours de Syriza est tout simplement une énormité, voire une lamentable ânerie politique. Dans ce discours tellement brillant qu’il risque d’éblouir tout sens critique, cette référence à la Grèce fonctionne comme le signe de la matrice théorique profonde et plus que contestable de l'errejonisme : le primat qu'il accorde au culturel pour construire la nouvelle politique retrouve les vieux démons, qu’il dit pourtant vouloir éloigner, de la capacité propagandiste de la gauche qui a fait faillite tout en psalmodiant que tout allait bien. Avec un hiatus effarant avec ce que vit un peuple et qui évidemment a peu à voir avec ce que le discours "culturaliste" énonce : le peuple grec a vite compris que Tsipras et Syriza se soumettaient, contre ses intérêts vitaux, à ce que Errejón appelle l'oligarchie grecque, pour éviter de dire le capital grec, et à son tuteur européen. Le soutien que Errejón (mais aussi Iglesias), comme il le réitère ici sans fard, accorde à Syriza (2) en occultant qu’elle pratique au millimètre près la politique dictée par la Troïka et qui enfonce les Grecs dans la misère la plus noire, devrait faire réfléchir tous ceux, toutes celles qui se laisseraient séduire par les mots de Errejón qui vont si à l'encontre les choses de ce pays.

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La transition n'a-t-elle pas été une grande porte à tambour (opérant, via la figure du roi, un recyclage politique des élites de la dictature dans la démocratie)?

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Voilà pour la Grèce mais pour l'Etat espagnol (terme qui lui déplaît car trop idéologique pour dire ce que le mot Espagne dirait si bien), Errejón jongle trop avec le présent et l'histoire pour que son discours ne soit autre chose qu'une belle gymnastique moderniste retombant bien platement sur ses pieds, sur un sol labouré par tant de défaites populaires. Il y a littéralement un tour de passe-passe à parler d'un Etat démocratique et social à propos de l'Espagne que l'oligarchie et le PP mettraient à mal. Cela s'appelle de la réécriture de l'histoire : ce qu'il y a de démocratique et social dans cet Etat n'est que le petit, mais vraiment tout petit, prix qu'a payé le système pour permettre que la dictature passe en douceur le relais à ses élites de toujours en les transmuant en démocrates de la 11e heure. La preuve par un roi désigné successeur par Franco lui-même et qui n'a trahi son bienfaiteur que pour assurer que le pouvoir reste aux mains des mêmes, les élites économiques.

Errejón se plaît à dévaluer comme mythes les idées de gauche et en particulier le concept de classes sociales portée par une partie de celle-ci, mais il construit le mythe d'une Transition de la dictature à la démocratie comme avènement enchanté du Bien démocratique et social et il défend que ce ne serait que par l'action du Diable oligarchique que ce Bien serait mis à sac par le Mal ! Il s'agit bien d'une fable : tous les indicateurs économiques montrent que la Transition politique, a reconduit sous la démocratie, sans transition structurelle aucune, le rapport de force défavorable aux travailleurs espagnols imposé par 40 ans de dictature. Les chiffres sont implacables qui disent que l'Espagne (va pour le mot), malgré les quelques avancées concédées pour faire passer le reste, était terriblement en dessous des autres pays européens en matière de salaires, de temps de travail, de couverture sociale, de fiscalité sur les sociétés, etc.

Et quant à la démocratie, elle a acheté la paix sociale par le jeu combiné du chantage au coup d’Etat militaire dans les premiers temps décisifs du passage à la démocratie, ensuite, du leurre européen de la classemoyennisation appelée à durer indéfiniment des couches populaires supérieures (tant pis pour les autres) via les aides financières de Bruxelles et enfin par le développement des bulles touristiques et de la construction. L'effondrement de la seconde ne naît pas de je ne sais quelle tare d’une oligarchie attaquant l'Etat social mais tout bêtement, si l'on peut dire, des contradictions inhérentes au fonctionnement du capitalisme, portées par cette oligarchie même, dont la prise en compte par Errejón se situe au degré zéro.

La clé du errejonisme est dans sa volonté d'importer avec quelques nuances ce qui, dit-il, a marché dans des pays comme l'Argentine ou dans l'aire bolivarienne d'Amérique Latine dont il se garde bien d'évoquer la grave crise qu'ils connaissent. Une crise qui, par réaction en chaîne, affecte le socle théorique qu'il défend pour un pays, l’Espagne, qui, malgré son décrochage économique et social, apparemment identifiable à ce qui se passe dans ces pays, relève d'une tout autre histoire. Ce modèle politique qui a nom péronisme et chavisme perd aujourd'hui de son attrait aux yeux de larges masses populaires car il repose sur la quadrature du cercle qui est aussi le pari de Errejón pour son pays : le choix d’une politique pour le peuple à mener dans un système qui, quoi qu’il se joue dans la sphère politique, fait de son pouvoir économique, capitaliste, maintenu, comme c’est le cas dans ces zones latinoaméricaines, la base pour rebondir contre le peuple ! On ne peut qu'être consterné au passage par le fait que ce théoricien "radical" nous vende en bonne part, en récidive du cas syriziste, le kirchnérisme (que certes Laclau, le maître à penser du populisme, a au demeurant soutenu). Lequel kirchnérisme n'a jamais rompu avec la logique économique des capitaux argentin et mondial et a favorisé la promotion de nouvelles élites économiques associée à l'Etat. En particulier autour des Kirchner eux-mêmes, le mari d'abord, puis sa femme devenue présidente à son tour, pratiquant de haut vol une corruption que ne démentirait pas la "bolibourgeoisie" que l'Etat chaviste a, de son côté, mis lui aussi sur orbite.

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la chaîne de cohérence qui mène, chez notre podémite, d'une revendication de patrie "progressiste" à une volonté d'"ordre" pour le peuple dont on pourrait penser qu'à la lumière grecque, elles risqueraient de devenir une épée de Damoclès "progressiste-autoritaire" suspendue sur ce bon peuple découvrant assez tôt qu'il faudrait en découdre directement, sur le terrain social, depuis les lieux de travail mais aussi dans la rue, contre lesdits oligarques, alias les capitalistes hispaniques ! En se défaisant du brouillon concept d’oligarchie au profit de l'autrement percutant/pertinent  de « classe capitaliste ».

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PSOE et PP, c'est la même merde ! (paru au temps des Indigné-es)

A gauche, le chef du gouvernement en place alors, le socialiste José Luis Zapatero, à droite celui qui, en novembre 2011, allait lui succéder, le conservateur Mariano Rajoy, depuis lors toujours à la tête du gouvernement central

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Le fin mot de l'affaire c'est, il faut aussi le dire clairement, que Errejón est la tête chercheuse du Podemos institutionnaliste : comme Mélenchon, il défend l'idée saugrenue qu'une politique radicale doive en passer par l'entonnoir, doté d’un filtre à mailles serrées, d'un système, entre autres électoral, fait pour que rien de radical ne dérange le cours capitaliste des choses. Si l'on ajoute que, comme piètre parade à la conscience qu'en effet "ça n'est pas facile", Podemos, sous l'instigation conjointe des deux frères faussement ennemis sur le fond, Errejón et Iglesias, voit dans l'alliance de gouvernement avec le PSOE le seul moyen de prendre à revers le méchant et décidément pervers système (3), l'on comprendra où mène cette stratégie électoraliste : à décevoir les secteurs les plus radicalisés du 15M (Indigné-s), plus nombreux qu'on ne le soupçonne, peu enthousiasmés à rejoindre, pas même par leur vote, un parti à la démocratie interne verticalisée autour d'un Chef et abonné, par ailleurs, à s'aligner progressivement sur ce qui est acceptable par le PSOE. Parti que Podemos aura brièvement essayé de déstabiliser sans sortir du cadre où il reste arrimé au régime en place et d'où il parvient à se régénérer en simulant une opposition rose bonbon envers son partenaire historique, le PP. On peut avancer que, apportant une réponse électoraliste à sa stagnation électorale, c'est par son tournant, conquérant, dit-il, vers les socialistes que paradoxalement, Podemos aura fini par leur donner l'actuel second souffle qui les fait redevenir, selon les derniers sondages unanimes, la première force "de gauche", qui plus est, en profitant d’une baisse sensible du PP et donc en faisant miroiter la carotte de l'alternance ! Oui, de gauche, car, pour le coup, Iglesias, ne s'embarrassant pas des emberlificotages errejonistes sur le sujet, n'hésite pas en effet, aiguillonné par son allié, l'historique partisan de l'union des gauches, Izquierda Unida, à parler "d'alliance de gauche" ! Alliance avec ce PSOE contre lequel, quoi qu'Errejón cherche à resignifier d'eux/elles, les Indigné-es s'étaient pourtant levé-es en 2011 !

Terminons par faire référence à ce qui participe de la mise en oeuvre de la politique que défend ce personnage considéré, à l'égal de Monedero, son autre "faux frère ennemi", dans Podemos, comme l'idéologue du parti : le tout récent accord de gouvernement, au niveau régional, en Castille-La Manche, signé entre Podemos et le PSOE, tel que la direction de celui-là voudrait le mettre en place au niveau central. Les tout premiers pas de ce gouvernement auront réussi à soulever, ironie des choses et pas seulement des mots, ...l'indignation des syndicats de l'assemblée régionale. Lire Podemos gouverne avec les socialistes, les syndicats s'étranglent ... d'indignation !

Pardon pour cette hérésie, si peu accordée à la flamboyance du discours errejoniste, de ramener celui-ci aux particules si élémentaires du réel traité par lui avec beaucoup d’omissions : les mots contre les choses.... Où lit-on en effet, par exemple, dans cette longue entrevue, où tout n'est qu'appel à se défaire de l'idée de gauche (et concédons qu'il faut la prendre avec des pincettes mais peut-être pas pour la jeter, sans plus, à la poubelle de l’histoire), que Errejón soutient pourtant à 100% qu'il faille gouverner avec un PSOE qui, lui, imperturbablement continue à se réclamer de la gauche...? Alors que toute son histoire, depuis 1978, l’a fait être l’un des piliers du bipartisme « droite-gauche » sur lequel repose la voûte du pouvoir monarchique capitaliste. A l’évidence les mots de Errejón tournent ici, mais aussi ailleurs dans cette entrevue (4),  à vide… Dernière question iconoclaste : après avoir fissuré, par son initiale et courte irruption libertaire, ces deux piliers historiques du régime, Podemos ne serait-t-il pas en train, conjointement, paradoxe des paradoxes, avec le « Podemos de droite », Ciudadanos, de bâtir l’un des deux piliers « modernistes »,… de gauche, pour ce qui le concerne, de droite pour l'autre évidemment, qui permettraient à ladite voûte, grâce à un splendide mimétisme des nouveaux avec les anciens, de reconfigurer ses appuis désormais sur quatre supports, deux "de gauche", deux de droite ?  Il se pourrait bien alors que le discours d’Errejón s’avère être une contribution majeure à cette recomposition politico-sociale, par où les nouveaux partis auront, dans un premier temps, déstabilisé les "vieux" partis affaiblis par une crise, dont le sens leur échappait, pour, dans un deuxième moment, mieux finir par leur apporter l'appoint politique adapté à l'air du temps ambiant de la fin des idéologies et, par là même, par gagner leur propre place institutionnelle... Si, du moins, aucun contretemps n’apparaît dans le corps social…

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Quels enfants... Comme ils s'amusent avec leurs petits jeux

Les joueurs sont, de gauche à droite, Pedro Sánchez (PSOE), Albert Rivera (Ciudadanos), Mariano Rajoy (PP, chef du gouvernement) et Pablo Iglesias (Podemos).

 

(1) « Macron est un caudillo néolibéral » – Entretien avec Iñigo Errejón (Le vent se lève)

(2) Le soutien de la direction de Podemos à la politique de Syriza en Grèce n'apparaît jamais vraiment à ciel ouvert dans l'Etat espagnol. C'est seulement dans une entrevue de l'un de ses membres, comme celle-ci, à l'étranger, qu'il s'explicite. Syndrome électoraliste oblige qui assumerait que les Espagnols soient "culturellement", pour parler le Errejón, rétifs à assumer politiquement qu'une fois au pouvoir, leur parti "radical" renie ses engagements électoraux et s'aplatisse devant les instances austéritairement capitalistes de l'UE comme ont fait Tsipras et ses proches ? Probablement mais voilà qui apparenterait le discours d'Errejón à un bien trivial double langage qui fleure bon la vieille politique du réformisme de gauche et n'a donc pas les attraits de l'inédit politique qu'il revendique face à celle-ci.

(3) Là est la différence avec Mélenchon mais l'on sait que celui-ci voit d'un bon oeil des socialistes type Montebourg pour peu qu'ils ne soient pas catalogués PS !

(4) L'importance que Errejón accorde aux mairies conquises par des listes d'unité auxquelles Podemos participe (Madrid, Barcelone, Cadix...) présente le défaut de les inscrire, comme préfiguration d'un gouvernement central, dans une analogie mécaniste avec ce qui est la règle dans le cadre de celui-ci qui est plus directement dépendant des instances de contrôle orthodoxe de l'Union Européenne que ne le sont les mairies vis-à-vis du pouvoir de Madrid. Par ailleurs ces mairies, qui sont au demeurant une vraie conquête populaire non abouties, n'en présentent pas moins des limites, voire des contradictions, qui, à leur échelle, malgré des avancées indéniables (sur les expulsions de logements, le soutien aux migrants...),  ne jouent aucun rôle décisif de soutien aux luttes ouvrières comme cela apparaît actuellement avec la maire de Barcelone, Ada Colau, plus que frileuse vis-à-vis de la forte grève des personnels de l'aéroport de la ville. Et cela alors que le gouvernement de Rajoy tente de forcer la reprise du travail en faisant intervenir la Garde Civile contre les salarié-es mobilisés. Lors de la grève des employés du métro de la ville elle avait d'ailleurs tenté ouvertement de délégitimer ce mouvement en arguant du fait que les salaires  sur lesquels portaient les revendications n'étaient pas si mal lotis ! On n'oubliera pas non plus que toutes ces mairies, par ailleurs gouvernées sans majorité absolue et dépendantes des voix du PSOE, se targuent de payer rubis sur l'ongle l'énorme dette dont elles ont hérité... On comprend aisément qu'Errejón se satisfasse de formules politiques municipales qui ne jouent pas, sauf exception, un rôle de prise d'appui pour des mobilisations populaires autonomes qu'un parti "radical" devrait travailler à promouvoir. Cette façon de faire de la politique, entendue comme "mieux gestionnaire" que les autres, colle à sa vision, électorale dans son essence et, disons-le, électoraliste, s'adaptant, pour gagner ses voix, au "peuple de droite" sur des revendications sectorielles ne remettant pas en cause la logique de marché en place et se refusant donc à chercher à le détacher de la droite sur un projet alternatif de société contrariant ladite logique capitaliste de reprise d'une main, tôt ou tard, de ce qu'elle a dû concéder de l'autre.

 Dernière modification de ce billet le 18 août à 17h36.

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