Catalogne. A propos de la menace militaire, de l'impasse indépendantiste...

Esquisse d'analyse. C'est en fait un véritable aveu de faiblesse, voire de frivolité, politique et pas seulement d'impréparation technique que d'expliquer le refus du Govern et du President d'aller au terme du procés par ce risque que l'Etat central utilise la violence militaire.

Point de vue. A propos de la menace militaire, de l'impasse indépendantiste et de la nécessité d'en sortir... "indépendantistement" ! Esquisse d'analyse.

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Les déclarations de Marta Rovira, la secrétaire générale de ERC (gauche indépendantiste républicaine et social-démocrate), confirmées par Carles Puigdemont, selon lesquelles le gouvernement central était décidé à faire intervenir l'armée, avec informations à l'appui sur le stockage d'armes de guerre sur une base militaire catalane, et "à faire couler le sang" au risque qu'il y ait des morts, pour mettre fin au processus d'indépendance catalane (lire ici) doivent être prises au sérieux mais aussi avec beaucoup de réserves. Non qu'il y ait le moindre doute sur la détermination jusqu'auboutiste de Madrid : l'extrême violence policière déployée le jour du référendum contre des populations pacifiques en dit long sur le sujet. La Ministre de la Défense a, par ailleurs, à maintes reprises, indiqué que l'armée se tenait en réserve mais qu' elle était prête à intervenir. Il n'y avait aucune raison d'en douter ! Et l'on ne traitera pas à la légère le danger qu'aurait représenté l'occupation militaire de la Catalogne.

Mais c'est du côté de l'indépendantisme qu'il faut surtout se pencher pour interroger qu'il n'ait pas vu venir que, étant donné la hauteur du défi posé, rien de moins que l'indépendance d'un territoire aussi significatif politiquement et économiquement que la Catalogne, et vu le cours du rajoyisme toujours plus répressif et criminalisateur des oppositions, la militarisation du conflit était l'étape supérieure, courue d'avance, de la feuille de route anticatalane de celui-ci.

C'est en fait un véritable aveu de faiblesse, voire de frivolité, politique et pas seulement d'impréparation technique que d'expliquer le refus du Govern et du President d'aller au terme du procés par ce risque que l'Etat central utilise la violence militaire. La coalition indépendantiste, très hétérogène puisque couvrant un éventail allant de la droite néolibérale catalane jusqu'à l'extrême gauche anticapitaliste, était de toute évidence sous hégémonie, toute fragile que l'on voudra, de la première. Et la faiblesse politique dont nous faisons mention tient essentiellement au fait que ce qui aurait pu élever le coût politique, pour Rajoy, d'une intervention de l'armée, était, à cause de ladite hégémonie, dramatiquement absent du processus ouvert par le référendum du 1er octobre : nous voulons parler de l'assomption de ce risque militaire par l'ensemble de la population, pour qu'elle se prépare à lui opposer, en l'adaptant à la nature très particulière qu'est une menace militaire, l'effet de masse dont elle a montré être capable à diverses occasions, les Diadas les 11 septembre, la mobilisation pour le référendum du 1er octobre malgré la violence policière, les manifestations d'un million et plus de personnes pour la libération des prisonniers politiques...

Il est évident qu'une telle préparation ne s'improvise pas et que, probablement, elle aurait impliqué que les délais pour lancer la phase finale du procés, celle qui mène à la Déclaration Unilatérale d'Indépendance (DUI), auraient dû être sérieusement rallongés...

Mais c'est tout un travail politique qui aurait dû être mené, à travers l'ANC, l'Omnium et les CDR ou encore les syndicats disponibles, pour opter en faveur d'une désobéissance civile structurée, méthodiquement planifiée, assumant incontournablement au coeur de la question nationale, des revendications sociales susceptibles d'attirer des secteurs importants non-indépendantistes mais décidés à en découdre, sur ces bases sociales, avec le régime et ses organes répressifs... Des questions comme celle des mesures d'autodéfense des actions engagées, certes difficilement envisageables dans la phase initiale, auraient pu être inscrites dans un horizon politique de moyen terme, étant entendu qu'une telle mobilisation devait être nécessairement conçue sur un temps long.

Il ne peut pas être ici développé tout ce qu'aurait impliqué et qu'impliquerait une telle approche, qu'il suffise cependant que l'on ait esquissé ces quelques éléments pour comprendre que le point de blocage à lever se situait dans la difficulté d'amener sur ce terrain des forces légalistes, réformistes, comme le PDeCAT ou l'ERC, a priori non disposées à s'inscrire dans un tel schéma d'opposition et de mobilisation radicales. Mais il n'était pas impensable de considérer qu'elles se seraient retrouvées à aller plus loin qu'elles n'auraient voulu par la force d'une dynamique populaire travaillée sur le temps, à commencer par celle de leur propre base militante, sociale et électorale, comme elles en sont venues à proclamer une a priori impensable (pour elles) DUI... Tout ceci situe la responsabilité des seules forces en capacité, certes initialement plus politique qu'organisatrice, d'oeuvrer à cette préparation, la CUP et les Comités de Défense de la République qu'elle influence. Il ne s'agit aucunement de faire la leçon révolutionnariste à ces acteurs de terrain qui se sont trouvés confrontés à des difficultés énormes. Il importe seulement que soient dessinés les contours de possibles politiques pour qu'ils soient rapportés, plus précisément qu'il ne peut être fait ici, à leur capacité à devenir des orientations stratégiques permettant de débloquer l'impasse actuelle.

Car le mouvement indépendantiste est bien dans une impasse qui, sans être insurmontable, repose sur le fait que l'initiative politique (renforcée par le judiciaire), sans nécessité que le recours à l'armée ait été activé, simplement par la menace qu'elle aurait pu intervenir de la façon la plus violente, est passée du côté de Rajoy : l'application du 155, la destitution induite du Govern, du Parlament, l'emprisonnement ou l'exil de la direction de ces institutions et, pour couronner le tout, la carotte des élections du 21 décembre, ont complètement déstructuré ce qui aurait pu devenir le centre de gravité de la résistance catalaniste, les mobilisations de rue. L'énorme manifestation de samedi dernier à Barcelone ne doit pas nous leurrer : elle aura été importante pour relégitimer politiquement un indépendantisme défait institutionnellement. Mais elle n'est pas, organiquement parlant, un facteur de relance de la mobilisation de terrain telle qu'elle a pu chercher à se mettre en place entre le 1er octobre (référendum) et le 3 octobre (grève générale et de pays) avant d'entrer en sommeil sans jamais avoir pu esquisser le schéma de mobilisation par une désobéissance civile de haute intensité que nous avons décrite plus haut.

Pour revenir aux déclarations de Marta Rovira, elles semblent surtout destinées à montrer raisonnable le repli opéré par le PDeCat et ERC à travers la déclaration répétée de plusieurs de leurs responsables sur les erreurs commises par l'indépendantisme et surtout par la fausse considération que celui-ci n'a pas la majorité requise lui permettant de proclamer, comme il a été fait, l'indépendance. L'idée que le sang aurait pu couler suite à l'intervention de l'armée cherche ainsi essentiellement à faire oublier les conditions dans lesquelles ladite intervention aurait pu être contrecarrée à moindre risque, sans certes avoir jamais de garantie absolue d'y arriver. Peut-on, à ce propos, envisager par exemple que l'UE, malgré son soutien à la répression policière et judiciaire engagée par Rajoy, aurait donné son feu vert à l'utilisation de l'armée, qui plus est dans les conditions de violence extrême suggérées par le PP ? On ne peut au demeurant pas écarter que, pour le coup, celui-ci ait joué  du registre de l'intox : s'il ne faut pas prendre pour argent comptant les déclarations de Madrid faites aujourd'hui, sur "le grossier bobard" que Marta Rovira propagerait autour d'une intervention de l'armée, il est plausible de penser que cette intervention n'aurait pas pu être menée aussi "tranquillement" que l'a été la répression policière. On pensera tout le mal que l'on voudra, à juste titre, de l'apathie antisolidaire de la Catalogne qui est à l'oeuvre dans les populations européennes, il n'est pas absurde de penser qu'il n'en serait pas allé de même si, l'armée étant entrée en scène, une résistance populaire civilement désobéissante lui avait été opposée et que la pression ainsi exercée aurait pu inciter les Macron, Merkel et Cie, eux-mêmes mis sous pression par une partie conséquente de leurs populations, à retenir le bras armé de Rajoy.

L'électoralisme qui a gagné aujourd'hui tout le mouvement indépendantiste démontre, qu'acculé politiquement, il tient pour acquis que, d'ici le 21 décembre, rien de décisif ne peut faire de la rue un espace de redynamisation du procés. Vision probablement réaliste de l'état des lieux mais qui devrait amener, y compris à l'occasion des élections, pendant la campagne électorale, à avoir le débat sur l'échec de la séquence DUI et sur la réorientation stratégique qu'il faudrait envisager pour que l'espoir toujours là d'une république catalane, proclamée mais aujourd'hui introuvable ailleurs que dans le coeur de millions de Catalan-es, ne se transforme en un stérile regret d'être passé durablement à côté de l'essentiel.

Ces lignes sont évidemment largement lacunaires et ne sont posées là que pour inciter à penser et à débattre, hors bornages par trop institutionnalistes, (de) ce qui relève d'un processus populaire et devrait foncièrement le rester.

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