Le Front de Gauche et les retraites : Mélenchon est pour les 40 ans de cotisation !

Jean-Luc Mélenchon à "Mots Croisés" le 06/12/2010 © Parti de Gauche
Jean-Luc Mélenchon à "Mots Croisés" le 06/12/2010 © Parti de Gauche

Nombreux ont été les militants du PCF ou du PG à avoir participé au grand mouvement pour la défense des retraites en 2010. Au coude à coude avec les membres du NPA et d'autres organisations anticapitalistes, avec les syndicalistes et les sans partis ni syndicats, ils ont été de toutes les manifestations, parfois des coordinations qui se battaient pour l'extension du mouvement. J'ai en particulier le souvenir de ces pancartes et banderoles syndicales, tenues parfois par ces mêmes militants, qui revendiquaient les 37,5/60/75 [37,5 années cotisées/ retraite à 60 ans/avec 75% du salaire], le vieux triptyque du mouvement social que la CFDT avait abandonné depuis longtemps et la CGT plus récemment pour ce qui est des 37,5.

Il reste de ce mouvement qui a échoué des images où la radicalité revendicative pouvait être incarnée par Olivier Besancenot ou Jean-Luc Mélenchon, même si on avait vite compris que celui-ci restait dans la roue des directions syndicales qui pourtant épuisaient le mouvement à coup de manifs rituellement répétées en discontinu sans jamais poser que cette réforme des retraites devait être purement et simplement retirée. Je passerai sur la précipitation avec laquelle Jean-Luc Mélenchon avait essayé, avec l'appui de la revue Politis, de faire entrer le mouvement dans le moule institutionnel d'un référendum sur les retraites par ailleurs totalement irréalisable dans l'état des textes législatifs en vigueur à ce moment-là ! Ce que je veux souligner ici c'est que beaucoup de militants du Front de Gauche peuvent avoir l'impression d'avoir été alors à l'unisson de leur dirigeant, bientôt candidat à la candidature pour la présidentielle, quand ils disaient et affichaient leur fidélité au dit triptyque des 37,5/60/75. 

Mais voilà, à cette présidentielle, dans Le programme du Front de Gauche (et de son candidat commun) Jean-Luc Mélenchon (sous-titré L'humain d'abord), il s'est produit un rétrecissement revendicatif : le triptyque de 2010 est devenu un diptyque! Exit les 37,5 ! Nous lisons p15 : "Nous rétablirons le droit à la retraite à 60 ans [c'est moi qui surligne] à taux plein (75% du salaire de référence) pour toutes et tous [...] Aucun salarié ne touchera une retraite inférieure au Smic". On s'interroge pour savoir quand et par quelle procédure, suite à quel débat, s'est produit cet abandon d'autant plus étonnant que la droite a longtemps envisagé de mettre sur orbite sa contre-réforme précisément en ciblant la question des annuités sans toucher par exemple aux 60 ans. Nous avons eu ainsi droit à l'imposition fillonesque des 40 puis des 41 annuités (avec quand même, en bout de course, l'attaque sur les 60 ans !). Cette stratégie de la droite un temps ciblée sur les annuités est bien le signe que l'on ne peut pas impunément s'affranchir de poser la question de la durée de cotisation en s'en tenant aux seules revendications 60/75.

Et pourtant le programme du Front de Gauche procède bien à ce qui s'apparente à une "forclusion" des 37,5, laquelle forclusion, si nous filons, certes bien superficiellement, la métaphore psychanalytique, produit une situation des plus "délirantes" ! D'autant plus délirante que, par la bande, Jean-Luc Mélenchon, habituellement peu disert sur le sujet, se lâche parfois, comme lors de ce débat du 6 décembre...2010 (!) avec le social-libéral Michel Sapin et quelques autres, pour nous servir un plat inattendu d'infraradicalité ! Les caméras étaient là puisqu'il s'agissait d'un débat télévisé mais la saillie rétropédalante sur la durée de cotisation a pu passer inaperçue tellement la radicalité bouillonnante du bonhomme a tendance à crever l'écran au sens qu'elle vous empêche de voir-comprendre-entendre certains détails, et non des moindres ! Aussi vaut-il la peine de voir la vidéo placée en tête de texte ou en cliquant ici : L’invité de Mots Croisés Visionner à partir de 54:35. On peut voir ici aussi : Jean-Luc Mélenchon à "Mots Croisés" le 06/12/2010

Oui, vous avez bien entendu : comme en passant, sans avoir l'air d'y toucher, comme si c'était des plus naturels, mais en donnant le change par houspillage du social-libéral de service, Mélenchon nous dit qu'il faut cotiser 40 ans ! Titillé de façon impertinente et, pour tout dire, provocatrice par ledit social -libéral sur le mode "ce n'est pas 37,5?", il n'a pour toute réponse qu'une esquive bien politicienne, "Tu vois, tu as mal écouté !" couvrant mal un très justement décoché "tu as changé alors". L'important est, bien entendu, que cette esquive vaut totale confirmation que c'est bien 40 l'option mélenchonienne pour la durée de cotisation !

Alors, soyons précis, il ne convient plus en fait de parler de rétrécissement par le Front de Gauche du triptyque de référence sur les retraites mais de sa substitution par un nouveau triptyque : 40/60/75. On remarquera cependant l'art de l'ellipse qui réserve à un aléatoire plateau télévisé et quelques rares déclarations dans la presse écrite cette mutation "frontdegauchère" de la vieille revendication sociale et qui dispense le programme officiel, largement diffusé, du candidat Mélenchon d'assumer fièrement ce qui, on le suppose, doit pourtant être une décision mûrement réfléchie. On se prend qiand même à pointer qu'il y a là une faille dans la transparence si souvent mise au coeur de la revendication d'une "révolution citoyenne" restituant le pouvoir  au peuple ! Je trouve même, pour tout dire, que tout cela relève, indépendamment d'une analyse de la portée du changement, d'un escamotage pur et simple, en contrebande, d'un des marqueurs décisifs de la défense historique du salariat face au capital ! Jean-Luc Mélenchon et les autres dirigeant-e-s du Front de Gauche, on ne joue pas avec désinvolture avec une revendication aussi essentielle pour le "salaire continué" que la durée de cotisation ! On peut certes actualiser des revendications mais en posant clairement en quoi cette actualisation, pour le coup une augmentation des annuités, est bénéfique pour ceux que l'on prétend, à grands cris, défendre ! Où est cette démonstration "radicale" que passer de 37,5 annuités à 40 est à l'avantage du peuple ? Où est la démonstration, ratée par certains thuriféraires du FdG interrogés sur le problème, que 40 annuités "ça n'aggraverait rien" puisque l'on conserve les 60/75 avec en prime le garde-fou qu'aucune retraite ne passerait en dessous du Smic !

A ce stade de l'interpellation il est utile de rappeler ce qu'un...socialiste, certes membre de l'aile gauche du PS et quelque peu emberlificoté dans les jeux internes de son social-libéral parti, écrit en spécialiste reconnu des retraites. Mais un spécialiste reconnu militant clairement pour les droits des travailleurs. Gérard Filoche, puisqu'il s'agit de lui, a récemment fait une piqûre de rappel des plus utiles sur les retraites. (1) Et il n'hésite pas à poser l'incroyable, par comparaison avec l'ellipse contrebandière de Jean-Luc Mélenchon, point n° 36 de ses 50 arguments pour le droit à la retraite à 60 ans sans décote ! : "Il ne faut vivre pas moins bien que nos parents : retraites à 60 ans, 35 annuités, à 75 % du salaire calculé sur 10 meilleures années, indexées sur les salaires (ce que proposait encore Lionel Jospin en juin 1997)". Disons-le, face à ce positionnement d'un socialiste "atypique", n'hésitant pas à procéder à une actualisation dans le bon sens, celui des 35 annuités, le programme à non-dit du Front de Gauche fait pâle figure et le choix des 40 annuités par Mélenchon apparaît comme une aberration si tant est que la défense et l'extension des droits des salariés reste sa priorité ! On soulignera surtout la justesse/justice sociale de ce qui fonde la proposition de Gérard Filoche à l'évocation de son idée de ce qui doit guider la détermination de la durée de cotisation retraite : [à propos des annuités :] Le gouvernement parle de monter à 41 ans, alors que, dans la vie réelle, la durée moyenne des annuités a baissé à 36,5 ans. Moi, je suis pour retenir la moyenne réelle de la durée du travail en France. Quand on dit aux gens de faire 41 ans, c’est une escroquerie : ils n’y arrivent pas. Le seul résultat des 40 ans, aujourd’hui, c’est que les retraites baissent. Un tiers des gens continue à travailler après 60 ans." (2) "En pratique, dans la vie réelle, licenciements et chômage des « seniors » font que la durée de cotisation baisse au lieu d’augmenter !  La moyenne des annuités cotisées a baissé vers 36 annuités. Cela fait un « gap » de 5,5 ans de décote négative. Cela se traduit par un véritable pillage des retraites pour des millions de salariés qui voudraient partir à…62 ans ! C’est purement de l’escroquerie de demander aux salariés de travailler 41,5 annuités alors qu’on sait qu’ils ne peuvent pas : qu’ils sont en moyenne de facto limités à 36 annuités !

Il y a une autre solution, juste : indexez donc le nombre d’annuités cotisées exigées sur la moyenne des annuités réellement effectuées par les salariés dans la vie réelle ! Si vous parvenez à baisser le chômage dans la vie réelle, à éviter le licenciement des seniors vers 55 ans, si vous augmentez la moyenne réelle des cotisations, de 36 vers 37, vers 38 ou 39 ou 40 annuités, faites des décrets en conséquence ! Mais ne fixez pas des objectifs inatteignables pour l’immense majorité des salariés, sachant cyniquement que le seul résultat ne sera pas de les faire travailler plus mais de les faire gagner moins." (3)

La leçon de bonne politique anticapitaliste administrée ici gagnerait à être méditée du côté du Front de Gauche. Elle est d'autant plus cuisante et paradoxale qu'elle vient du PS depuis une position contradictoire avec celui-ci. Mais ce mystère, à première vue déroutant, ne met que plus en relief  la carence des partisans d'une révolution, certes, par les urnes, sur une question extrêmement sensible dans le peuple de gauche!

Pour conclure : je ne peux m'empêcher de voir dans ce virage elliptico-contrebandier du Front de Gauche sur la durée de cotisation qu'une explication. Rester, comme par exemple le syndicat Solidaires, attaché aux 37,5/60/75 en un tout indissociable, qui plus est en procédant à la bonification anticapitaliste de 35 annuités proposées par Filoche, ce serait pour le Front de Gauche faire une croix sur une éventuelle alliance avec le PS. Il est en effet impensable que la social-libéralisation avancée du PS le fasse revenir sur l'allongement, y compris à 41 annuités, des cotisations. Je ne peux m'empêcher donc de voir dans cette "modération" du Front de Gauche un nouveau signe, bien masqué pour les besoins d'une campagne électorale-électoraliste tonitruante où il faut absolument se faire sa place, au premier tour, contre le PS, que le Front de Gauche travaille à capter la radicalité rentrée des salariés frustrés de l'échec de 2010 pour se faire éventuellement (rien n'est sûr encore) sa place ...aux côtés dudit PS après les élections ! Au moins pour ce qui est de sa principale composante, le PCF qui "travaille" déjà (avec quelques autres antilibéraux) dans les collectivités territoriales en un front uni bien peu radical avec les socialistes. Au détour de ce "détail" des 37,5 ou 35 ou 40, se profile une lourde donnée de la lutte des classes (les retraites) et une grande mystification politique (un remake de l'union des gauches) dont, comme de bien entendu, la déconstruction vaudra à son auteur l'accusation archiclassique de faire le jeu de l'ennemi alors que, de toute évidence, être pour les 40 annuités revient à s'aligner sur une mesure phare de la droite, vite entérinée par le PS, dépassée, cap sur les 41 (41,5 !), par la droite, avant que le PS ne la rattrape à son tour! Perversion des mots, perversion de la politique, la gauche a pourtant beaucoup donné sur ce terrain (ah! le Mitterrand cher à Mélenchon!), la droite en a toujours profité et, désormais, l'extrême droite est en embuscade ! Le Front de Gauche ne  promettait-il pas de faire de la politique autrement ?

(1) 50 arguments pour le droit à la retraite à 60 ans sans décote !

(2) Gérard Filoche, trublion du PS sur le dossier des retraites

(3) Décret scélérat et mensonger pour 41,5 annuités de cotisations retraite alors que les salariés en font 36 en réel en moyenne

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