Puigdemont "fusillé" !

Anecdotique qu'une effigie de Puigdemont ait été pendue et "fusillée" lors d'une fête pascale de village en Andalousie ? L'émoi soulevé dans une large partie des médias et de la "classe politique" espagnole pourrait le laisser penser et rassurer mais la réalité politique du moment ne saurait se contenter de ce qui apparaît bien décalé par rapport à ce qui se joue en Espagne.

L'Andalousie contre la Catalogne ? Surtout pas mais... !

Capture%2Bd%25E2%2580%2599e%25CC%2581cran%2B2019-04-22%2Ba%25CC%2580%2B15.40.08.png

Lire l'article de L'Indépendant ici ou de Midi Libre ici

Cela s'est passé dans un petit village d'Andalousie, situé à peine à 77 km de Séville, à l'occasion de sa fête pascale. Un pantin à l'effigie de l'ancien président de la Généralité, aujourd'hui en exil en Belgique, a été désigné Judas de l'année (réactivation religieuse du bouc émissaire oblige !), pendu, brûlé et ... fusillé ! Tout cela arrive alors que l'Andalousie a basculé électoralement à droite avec une forte polarisation à l'extrême droite via l'émergence du parti néofranquiste Vox. Ce qui pourrait passer pour une anecdote villageoise se vérifie ne pas l'être au vu de ce contexte politique qui menace de gagner l'ensemble du pays à l'occasion du nombre incroyable d'élections à venir d'ici l'été : municipales, autonomiques, générales et européennes. Fusiller Puigdemont en Andalousie prêtera à bien des confusions, voire à des amalgames, accentuant ce qu'il faut bien appeler un vieux contentieux ibérique inter régional/inter-national, même pas seulement historique, quasiment immémorial. En tout cas immémorialement cultivé par les pouvoirs en place, qu'ils soient politiques ou sociaux, en fait le plus souvent entremêlés, pour attiser les haines divisant les peuples et préservant l'ordre cher aux dominants. L'anticatalanisme viscéral, d'un côté, l'antiandalousisme, de l'autre, sans oublier le rejet des "terroristes" que seraient... "dans l'âme", les Basques... Alors que cela fait des mois que l'ETA a déposé les armes et s'est même dissoute, on voit ressurgir dans le discours pré-électoral de la droite qu'un tel, une telle, à gauche, c'est de l'ETA à l'état brut(e)...

Le fait est que, tout en dénonçant ces manipulations des haines recuites, on ne peut pas fermer les yeux sur la gravité de leur résurgence : qu'elles passent d'être plus au moins latentes dans les conversations des cafés du commerce à ce qui s'est produit ouvertement, en foule, hier, dans un coin pas si reculé que ça de l'Andalousie, n'est pas rien. Ce n'est évidemment pas l'Andalousie qui a "fusillé" Puigdemont, comme, pour de vrai, les pères franquistes de Vox ont fait contre le peuple espagnol, dans toute sa variante politique et "nationale", pendant et après la terrible Guerre Civile qu'ils ont menée avec l'appui de Hitler et de Miussolini. Mais nous avons là un indice terrible de ce que l'exploitation hystériquement et politiciennement espagnoliste de la revendication démocratique d'autodétermination des Catalan-es provoque comme dégâts mentaux et politiques dans certains secteurs de la population.

On notera, au demeurant, que Puigdemont a été pendu, brûlé et "fusillé" (voir la vidéo de l'article) de façon ostensiblement politique de par la estelada (drapeau indépendantiste) qu'il arborait sur lui mais aussi de par le ruban jaune symbolisant le refus du procès politique en cours et de l'emprisonnement déjà en place de certains accusés indépendantistes. Et il n'est, par ailleurs, pas innocent que ce soit la figure de l'exilé le plus célèbre, de celui qui a échappé à une justice que beaucoup, pas seulement des Catalans, estiment instrumentalisée politiquement, qui ait suscité cette détestation, à la fois, paradoxalement, ultrapolitique (comme on dit en Espagne ultradroite pour désigner l'extrême droite) et infrapolitique, d'un supposé "fuyard" qui, à la différence de tout vrai macho espagnol, "en a si peu..."  : là est la terrible possible signification de cet évènement local, à savoir qu'il révèle, plus profondément et à un niveau plus général, comment la politique se trouve annexée aux phobies apolitiques-prépolitiques, donc ultrarégressives, elles-mêmes liées à l'histoire; dans ce cas, un pan tragique de l'histoire espagnole qui, pour n'avoir pas, tôt ou tard, été traité autrement que par le refoulement, résiste à être un passé (dé)passé.

Sans céder nous-mêmes aux amalgames, relevons aussi cependant que "l'assassinat" de Puigdemont s'est produit dans un village à majorité socialiste dont le maire a justifié l'acte de ses administrés (lire ici). Détail qui rappelle qu'au plus fort de la lutte référendaire catalane, le PSOE, Pedro Sánchez en tête alors qu'il n'était que le secrétaire général du parti, a appuyé sans réserve l'application de l'article 155 de la Constitution qui privait de tout pouvoir les institutions représentatives de la Catalogne. Détail qui rappelle également qu''il a cautionné les violences policières et cautionne toujours les procédures judiciaires (basées sur des chefs d'accusation pourtant désavoués par des ordonnances de tribunaux européens) prises contre les Catalans mobilisés pour ce qu'ils considèrent le droit démocratique de s'autodéterminer. Comment oublier enfin que, alors qu'il essaie au gouvernement de se démarquer à gauche, en tentant d'enrôler Podemos, tout en gardant une main tendue à droite vers ce Ciudadanos qui s'allie en Andalousie à l'extrême droite (1), Pedro Sánchez a placé à la tête de la liste européenne de son parti, le socialiste le plus férocement anticatalaniste parmi ses congénères, celui qu'il n'a pas hésité à nommer ministre en titre de l'Extérieur, Josep Borrell ? Lequel Josep Borrell a été de tous les défilés de la droite et de l'extrême droite opposés aux indépendantistes catalans et mène aujourd'hui au nom du gouvernement socialiste une véritable guerre diplomatique, à l'international donc, à l'indépendantisme catalan ! Guerre, à forte tonalité mi-propagandiste, mi-publicitaire, que, face à l'active campagne catalaniste de dénonciation de la répression judiciaire et policière en cours, il est en passe de perdre comme il lui est arrivé de le reconnaître dans un étonnant moment de relâchement.

Tout ceci doit attirer l'attention sur la part de responsabilité, dans la mauvaise situation politique actuelle de l'Espagne, que prend la gauche "de régime", celle qui soutient totalement, contre une République catalane émergente, une monarchie corrompue, démasquée de l'aura de légitimité politique que la Transition lui avait assignée en faisant oublier qu'elle est le symbole même d'une continuité de la démocratie espagnole avec la dictature. Continuité que mettent au jour les effets induits de la poussée de l'extrême droite et les effets d'entraînement qu'elle provoque chez les partis politiques ou dans ce qui s'expose à travers le procès à charge que subissent les dirigeants indépendantistes, ou encore comme, on le voit, par ce dont il s'agit ici, dans la population.

Tout en étant la cible des partis extrémisés à droite, le PSOE, dans un jeu d'équilibriste confusionniste et politicien cherchant à ratisser large à gauche comme à droite, dénonçant l'indépendantisme tout en tentant d'en amadouer certaines de ses composantes au nom du...péril voxiste qu'en fait il a alimenté et alimente, joue avec le feu de manière assez irresponsable. Même chose pour Podemos qui, appelant à gouverner avec ce PSOE, paye d'avoir déçu l'espoir qu'il allait incarner une gauche de rupture, entre autres avec ledit PSOE; et le prix est d'autant plus cher qu'il a amené les électeurs socialistes qui s'étaient rabattus sur lui à revenir au bercail puisque, de toute façon, c'est Podemos lui-même qui y va ! On le dit souvent, l'extrême droite se nourrit beaucoup des fautes politiques de la gauche. L'Espagne d'aujourd'hui le vérifie.

Carles Puigdemont "fusillé "aujourd'hui, ce sera demain le tour de Pablo Iglesias. Et Pedro Sánchez ne perd rien pour attendre ... Et même si le risque est, en Espagne, probablement plus du côté de l'affermissement du libéralisme autoritaire et liberticide qui instrumentalise l'extrême droite à ses fins plutôt que du côté de la résurgence d'un fascisme classique, le fait est que ce qui nous est rapporté de l'Andalousie pourrait bien être révélateur de ce que c'est la gauche qui "se fusille" elle-même ! La forme la plus stupide du suicide politique...

Antoine

(1) Ce centrisme espagnol qui bascule vers l'extrême droite

--------------------------------

Je précise que je suis fils, né en France, de parents andalous, mon père ayant dû s'exiler lors de la Retirada, après avoir combattu comme sous-officier de l'armée républicaine et avoir été gravement blessé lors de la bataille de la dernière chance républicaine, celle de l'Ebre. Je ne saurais donc confondre les méchants apprentis sorciers de ce village andalou avec le peuple andalou dont fait partie ma famille tant paternelle que maternelle. Et je suis de ces andalous (j'ai la double nationalité) qui soutiennent le droit d'autodétermination des Catalan-es comme de tous les peuples d'Espagne.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.