La construction de l’Autre. Entretien avec Christine Delphy (Première et deuxième parties)

par Christine Delphy
20 août 2012

Le texte qui suit est la retranscription, en quatre parties, d’un entretien avec Christine Delphy, réalisé par Daniel Bertaux, Catherine Delcroix et Roland Pfefferkorn, publié initialement dans Migrations et sociétés en janvier-février 2011.

Catherine Delcroix : Peux-tu expliquer ce que cachent les dominants derrière la mise en avant permanente de la question de la différence et pourquoi veulent-ils parler à la place de ceux qu’ils désignent comme des “Autres” ?

Ce qui m’a beaucoup frappée depuis quelques années, c’est tous ces auteurs, y compris des gens qui sont notoirement de droite comme Dominique Schnapper, qui prônent l’acceptation des “Autres”, de l’“Autre”, sans jamais d’ailleurs dire qui c’est ni pourquoi il est 
“Autre”. Et aussi le fait que tout le monde semble savoir qui est l’“Autre”, et donc qui est le “Même”.
Je connais bien cette question de l’“Autre”, parce que je suis une “Autre”. La femme est une “Autre”, c’est la grande “Autre”. On ne peut pas la comprendre… Mais qui est ce “on” qui ne peut pas la comprendre ? Pour elle-même, une femme n’est pas une “Autre”.
 L’“Autre” c’est donc quelqu’un qui n’a pas droit à la parole. Tandis que “d’autres que les Autres” parlent des “Autres” mais ne se désignent jamais.

J’ai appelé ces derniers les “Uns”. Les “Uns” sont ceux qui ont le pouvoir de désigner qui est “Autre”. Il y a des “Autres” parce qu’il y a des “Uns”. Ces “Uns”-là sont “derrière les autres” dans le sens où ils sont cachés, mais les “Uns” sont premiers, les “Uns” sont ceux qui créent les “Autres”. Après ils se posent des questions sur ces “Autres”, et surtout : faut-il les accepter ?
 Pourquoi parlent-ils à la place des “Autres” ? Il n’y a pas de mystère là dedans : ils parlent à la place des “Autres” tout simplement parce qu’ils ont fait les “Autres”. Ils n’arrêtent pas de raconter la “différence” des “Autres”, et donc de se recréer eux-mêmes sans arrêt comme “Uns”. Ils sont les détenteurs de la parole, ils sont en droit de nommer la société, de la diviser en groupes, dont ils sont le groupe dominant, et cela se révèle par leur pouvoir à la fois de créer les “Autres” et de se créer eux mêmes comme “Uns”, comme “non-Autres”.

Catherine Delcroix : Quelles sont les conséquences pour ceux qui sont désignés comme “Autres” ? La manière dont les “Uns” désignent les “Autres” a-t-elle des conséquences, par exemple, pour se battre contre la précarité ?

Si on se place à ce niveau du discours, ces gens qui souffrent de discrimination sont en même temps appelés des “Autres” : ces deux faits sont reliés dans la tête des “Uns” et sont reliés aussi dans la tête des “Autres”, à qui on répète sans arrêt qu’ils sont traités différemment
 parce qu’ils sont différents, que c’est en raison de leur altérité qu’ils subissent le traitement qu’ils subissent. On leur dit : « C’est parce que vous êtes Autres ». Les gens qui sont les “Autres” intériorisent cette explication.
 Ils n’ont pas le pouvoir : ils n’ont pas le pouvoir de nommer, ils n’ont pas le pouvoir de retourner aux “Uns” l’appellation “Autres”, ils n’ont pas même le pouvoir de se nommer eux-mêmes. Leur nom leur est donné par les “Uns”. Jusqu’au jour où ils se rebellent un peu contre cela.

D’ailleurs, je remarque
que les gens qui sont “racisés”, qui sont distingués d’une façon raciste, se rebellent plus facilement que les femmes, qui continuent à un certain niveau d’accepter qu’elles sont “Autres”. “Autres” que quoi ? Les féministes radicales disent qu’un « différent » implique un « référent ». Et qui est le référent en ce cas sinon les hommes ? Et pourquoi seraient-ils en position d’être le référent ? D’être le modèle ? Mais très souvent les femmes acceptent. Même certaines féministes acceptent qu’elles
 sont « différentes » et se mettent à gloser sur cette différence : qui serait bonne ou qui serait mauvaise, sans se demander pourquoi ce doit être elles qui sont « différentes ».

Catherine Delcroix : Peux-tu parler aussi de l’altérisation très profonde des Arabes et 
des Noirs qui, dans la société française, sont présentés comme responsables 
de la violence sexiste de manière unilatérale  [1] ? Comment cette opposition 
entre les sexistes et les antiracistes est-elle apparue ?

La société française dans son ensemble, avec l’aide d’une grande partie des femmes qui se disent féministes, est arrivée à faire d’une pierre deux coups : d’une part, à accuser toute une partie de la population de défauts ignobles – elle serait non seulement sexiste mais aussi homophobe, antisémite – et, d’autre part, à absoudre complètement de sexisme la société dominante. Le résultat, c’est qu’on ne parle plus du sexisme général de notre société, tous hommes confondus.

Par exemple, Élisabeth Badinter prétend que « chez les Français de souche, que ce soit
 dans le judaïsme ou le catholicisme, on ne peut pas dire qu’il y ait une oppression des femmes »  [2] .
Or, quand en 1970 nous avons recréé le mouvement féministe, ce n’est pas au sexisme des Arabes que nous pensions. Comme tous les travailleurs immigrés, ils essayaient de se faire oublier, et nous, en tant que Blanches, nous n’avions quasiment pas de rapports avec eux. On pensait au sexisme de nos pères, de nos frères, de nos copains. Et voilà que tout d’un coup on apprend qu’il n’y a pas d’oppression des femmes « chez les Français de souche » ! On a vu plusieurs manifestations contre les violences exercées contre quatre femmes : les quatre avaient des prénoms arabes. C’était très peu de temps après que l’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF) soit
 publiée [3]. Et aujourd’hui, des comptages sont faits tous les ans : chaque semaine deux à trois femmes sont tuées par leur mari ou leur compagnon. Mais les Monique, les Françoise tuées par des compagnons blancs comme elles, où sont-elles mentionnées dans ces manifestations ?
 Une Gofrane ou une Shérazade morte aux mains d’un type qui s’appelle Ahmed ou Sofiane est-elle plus morte qu’une Monique ou une Marie morte aux mains d’un type qui s’appelle Pierre ou Bertrand ?

Toute cette campagne, qui dure maintenant depuis 2003, sur le sexisme 
des Arabes et des Noirs, a deux effets, tous les deux désastreux, sur la société française. D’abord, le discours sur la violence spécifique, extraordinaire des descendants d’immigrés africains, coexiste avec le discours – qu’à la fois il contredit – sur la nécessité de mettre fin aux discriminations 
racistes. On accuse les victimes de discriminations racistes d’avoir “la rage” et on dit en somme que « ces gens » ne sont pas méritants : ce sont des sexistes, des antisémites, des homophobes. Alors, sont-ils dignes d’être défendus contre les discriminations ? Ou au contraire, méritent-ils qu’on se méfie d’eux et qu’on leur refuse emploi, logement, promotions ? La coexistence de ces deux discours ne peut durer sans que l’un des deux gagne. Et on voit bien lequel gagne. Donc le racisme gagne.


Ensuite, il n’y a pas que le racisme qui gagne. Le sexisme gagne aussi. En effet, le discours sur le sexisme extraordinaire des Noirs et des Arabes, outre qu’il conforte le racisme, conforte le sexisme, en faisant apparaître le sexisme “ordinaire” des Blancs comme bien peu de chose, et finalement
 comme éteint ou en voie d’extinction. Or, en accusant les Noirs et les Arabes d’être les seuls sexistes, et en particulier en prétendant que le foulard ou le voile sont les seuls symboles patriarcaux, tandis que les talons hauts, le maquillage, la chirurgie esthétique sont exempts de sexisme, ils provoquent de façon tout à fait prévisible une réaction de défense.
 Et cette réaction, comme l’action initiale, est extrême.

Par exemple, elle présente le foulard comme un « simple morceau de tissu », ce qu’il n’est évidemment pas, de même que des talons aiguille ne sont pas « de simples chaussures ». Car le vêtement, tout vêtement, dit quelque chose, et même plusieurs choses. Les vêtements sont genrés : ils signifient, entre autres choses, la hiérarchie entre hommes et femmes. Et les vêtements des femmes, qu’il s’agisse des talons hauts, avec la réduction de la mobilité et du confort qu’ils entraînent, ou du voile intégral (niqab), qui limite aussi la mobilité et le confort, disent clairement que pour plaire aux hommes les femmes doivent “volontairement” se mettre dans des situations où leur infériorité statutaire est marquée, à la fois par le sens (compris par
tout le monde) du vêtement et par les conséquences concrètes qu’il entraîne (comme l’incapacité de courir, et donc la vulnérabilité), conséquences qui font d’ailleurs partie de son sens.


Malheureusement, au lieu de faire une critique féministe de l’ensemble de ces vêtements, de ce qu’ils signifient, que ce soit la préservation d’une pudeur non exigée des hommes (le voile) ou la disponibilité sexuelle, également non exigée des hommes (les vêtements “sexy”), des conséquences 
sur le confort, la santé, la mobilité qu’ils provoquent, beaucoup de féministes en sont venues à ne dénoncer comme sexistes que les vêtements non occidentaux, tels le foulard ou le voile, tandis qu’elles banalisent comme “jolis” leurs équivalents occidentaux. De plus, elles apportent leur
 appui aux politiques qui les interdisent. 
Or ces interdictions faussent nécessairement la discussion. Car aucun vêtement ne devrait être interdit. En revanche, la critique féministe devrait être libre. Mais critiquer les connotations genrées d’un vêtement ne peut se faire que si cela n’entraîne pas une atteinte à la liberté légale de s’habiller
 comme on veut (sachant que même cette liberté légale est encadrée par la notion d’“ordre public” et que, sur le plan sociologique, ce qu’on veut est socialement déterminé). Or, dès lors que cette critique, d’une part, ne s’applique qu’à certains vêtements et, d’autre part, est présentée comme la justification d’une punition, elle devient intenable.

De même, puisque le sexisme des Arabes et des Noirs est présenté comme le seul sexisme existant, la réaction à cette accusation est de nier 
l’existence de tout sexisme, ce qui est absurde, mais compréhensible dès lors que cette accusation est utilisée de façon discriminatoire et à des fins discriminatoires. Or, de même que pour les vêtements, une majorité de féministes a accepté que des hommes politiques se présentent comme des défenseurs de la femme, alors qu’ils n’ont jamais pris le féminisme au sérieux ni entendu une seule des revendications féministes. De plus, cette majorité de féministes a accepté d’appuyer, au moins de façon tacite, cette discrimination entre hommes blancs et hommes “de couleur” : cette aile des féministes a donc accepté la thèse susmentionnée d’Élisabeth Badinter… tout en prétendant obtenir une loi contre les violences. Cette demande n’avait jamais été très audible, mais elle est devenue complètement incompréhensible. De quelles violences s’agit-il ? Le plus grand reproche que l’on puisse d’ailleurs faire à cette aile du féminisme est d’avoir manqué l’occasion qui lui était offerte sur un plateau de dénoncer ces personnages politiques – de tous bords – pour leur indifférence et leur inaction, qui sont la preuve de leur sexisme militant.

Il en est résulté non seulement une justification de la discrimination raciste, mais aussi une régression majeure dans la lutte contre le sexisme : la France blanche s’est sentie purgée de son sexisme, qu’elle a ainsi exilé et interné dans le département de la Seine-Saint-Denis. On n’avait plus
 besoin de parler des femmes ou des hommes, on pouvait ne parler que des musulmans et du foulard, où s’était concentré tout le mal. Les populations visées, quant à elles, femmes et hommes confondus, devant une accusation qui était en réalité une opération d’exorcisme, ne pouvaient que refuser l’ensemble du procédé. Le pouvoir a néanmoins réussi à les diviser en suscitant des organismes comme Ni putes ni soumises, un petit groupe de femmes dont la version du féminisme était de pouvoir s’habiller de façon “féminine” comme les femmes blanches, et qui ont été largement 
subventionnées et mises en avant tant par la gauche que par la droite.

Nous en sommes là aujourd’hui. Une seule opération a fait progresser le racisme, tout en rendant le sexisme invisible : celui des Blancs, parce que le sexisme “n’existe pas chez eux”, et celui des Noirs et des Arabes, parce qu’il est indéniablement raciste de faire d’eux des boucs émissaires.
 La vérité n’a pas pu être dite. Pourtant elle est simple : l’ensemble des cultures [4] qu’on peut identifier aujourd’hui sur le sol européen sont des cultures qui reposent sur des structures sociales et des idéologies patriarcales et qui engendrent des comportements individuels sexistes.


Certains pensent que les Arabes et les Noirs sont plus sexistes que les Blancs, mais mesurer le sexisme d’un pays pour le comparer à celui d’un autre, a fortiori comparer deux provinces ou encore deux types de population exigerait la mise au point de définitions du sexisme : parle-t-on par exemple du degré de liberté des femmes, de leur degré d’indépendance économique, ou du “machisme” perçu des hommes, ou encore de tout cela à la fois ? Or il n’existe pas d’accord sur la définition du sexisme, donc encore moins sur les méthodes qui permettraient de le mesurer. Tant que nous sommes dans l’incapacité de mesurer le sexisme d’un groupe ou d’une nation, il faut assumer qu’à l’intérieur d’un même pays, où les grandes structures patriarcales, économiques et légales sont par définition les mêmes, les variations idéologiques et de comportements individuels ne peuvent être grandes. Il faut assumer que les Noirs et les Arabes ne sont pas moins sexistes que les autres, mais aussi, par voie de conséquence, qu’ils ne le sont pas plus.

Je sais que cette assertion va à l’encontre de la perception ordinaire au sein de la population, y compris chez les sociologues. Cette perception est que les Africains en général sont plus sexistes que les “Occidentaux”. C’est cet a priori qui s’exerce à l’endroit des personnes d’origine africaine, quand bien même elles sont nées et ont été élevées en France ou dans un autre pays occidental. Mais nous portons sur ces personnes un regard qui, au lieu de chercher les ressemblances entre elles et les autres Français, cherche les différences : suppose, cherche et trouve des différences, et les met en valeur au détriment des ressemblances.
Ces différences peuvent exister ou être fantasmatiques, ou les deux à la fois.

C’est une chose connue, mise en évidence par Letti Volpp  [5], que le même comportement est attribué dans le cas d’un homme blanc à sa psychologie individuelle et dans le cas d’un homme “de couleur” à sa “culture étrangère”, ou plutôt présumée étrangère en raison de la nationalité de ses parents ou grands-parents. Dès lors que le sexisme est attribué, via une origine nationale ou ethnique “étrangère”, à une 
culture également étrangère, le sexisme de l’individu est vu comme appartenant à cette culture étrangère, et il est plus mis en relief, plus remarqué que le sexisme ordinaire de notre propre culture, car la culture propre d’une personne, fût-elle sociologue, tend à être naturalisée, à n’être pas vue comme une culture : le sexisme ordinaire qui fait partie de cette culture tend par conséquence à être minimisé, voire ignoré, comme élément culturel.

Un exemple de cela est que l’assassinat de femmes arabes ou musulmanes, à coups de pierres ou par le feu, par des hommes arabes ou musulmans, nous semble plus horrible que l’assassinat d’une femme blanche par un homme blanc à coups de poing. Nous n’approuvons jamais le meurtre, mais certaines méthodes – le feu, les pierres – nous semblent plus horribles que tuer à mains nues, parce que cette dernière méthode est courante en Occident. Le résultat – la mort – est le même, mais les
 jurys appliquent des peines beaucoup plus lourdes aux meurtres commis avec des méthodes exotiques qu’aux meurtres commis à mains nues.

Cette dernière technique de mise à mort est implicitement vue comme une réaction “humaine”, “spontanée”, due à un état émotionnel lui aussi
“humain” et “spontané” : battre à mort – qu’il s’agisse des gestes ou de l’état émotionnel où doit se mettre le meurtrier pour les accomplir – est vu comme “ordinaire”, “pouvant arriver à tout le monde”, faisant partie des extrêmes auxquels tout individu peut être conduit dans sa vie, auxquels 
il peut être conduit par la vie. Ainsi les meurtriers de femmes, tant qu’ils sont “de souche”, sont-ils vus comme les protagonistes d’un “drame passionnel” si ce sont des amants ou des maris ou comme des “monstres” (des fous) si ce sont des inconnus, et toujours comme des individus. Les meurtriers non “de souche” sont vus comme des marionnettes – interchangeables – agies par les superstitions
 archaïques de leur culture. On n’a pas besoin de psychologie avec eux : il suffit de dire : « Ils sont turcs ».

Partie suivante

P.-S.

Cet entretien a été publié initialement dans Migrations et sociétés en janvier-février 2011 sous le titre suivant : « La fabrication de "l’Autre" par le pouvoir ».

Notes

[1] Cf. GUÉNIF-SOUILAMAS, Nacira ; MACÉ, Éric, Les féministes et le garçon arabe, La Tour d’Aigues : Éd. de L’Aube, 2004, 106 p.


[2] BADINTER, Élisabeth, “La victimisation est aujourd’hui un outil politique et idéologique”, L’Arche, n° 549-550, novembre-décembre 2003

[3] Cf. JASPARD, Maryse ; BROWN, Élizabeth ; CONDON, Stéphanie ; FOUGEYROLLAS-SCHWEBEL, Dominique ; HOUEL, Annick ; LHOMOND, Brigitte ; MAILLOCHON, Florence, Les violences envers les femmes en France : une enquête nationale, Paris : La Documentation française, 2003, 374 p.

[4] Par “cultures” j’entends les pratiques et les discours des personnes, regroupées objectivement
ou subjectivement en fonction de leur appartenance de genre, de classe, de race, de sexualité,
d’âge ou d’autres critères.

[5] Cf. VOLPP, Letti, “Quand on rend la culture responsable de la mauvaise conduite”,  Nouvelles Questions Féministes, vol. 25, n° 3, 2006, pp. 14-31.

Retour sur les lois antivoile

Entretien avec Christine Delphy (Deuxième partie)

par Christine Delphy
23 août 2012

Le texte qui suit est la retranscription, en quatre parties, d’un entretien avec Christine Delphy, réalisé par Daniel Bertaux, Catherine Delcroix et Roland Pfefferkorn, publié initialement dans Migrations et sociétés en janvier-février 2011.

Partie précédente

Roland Pfefferkorn : À propos du foulard ou du voile, j’aimerais que tu reviennes
sur la manière dont les comparaisons internationales sélectives ont
été utilisées dans l’argumentation par rapport à la situation française. Il me
semble clair qu’on déplace les problématiques et que, en même temps, ce
déplacement permet de privilégier l’émotionnel chez beaucoup de gens.
Peux-tu revenir sur cet usage sélectif des comparaisons internationales ?

Je parlais récemment avec une femme journaliste à la télévision 
du débat sur l’interdiction du foulard à l’école et du fait que cela
 pénalisait de jeunes Françaises. Elle en était d’accord mais elle pensait que
 cette interdiction pouvait aider… les Iraniennes ! Quand je lui ai demandé
 en quoi, elle m’a répondu que cela pouvait « être un signe ». Mais un
 signe de quoi et dirigé vers qui ? On ne peut comprendre ce qu’elle voulait
 dire qu’en s’inscrivant à l’intérieur du mythe national qui voit la France 
comme phare et guide des nations. Dans ce paradigme, dès que les
Français font quelque chose, à l’étranger on se dit : « Ah, les Français font
ça ! ! Ça doit être intéressant ! Et si on faisait la même chose ? ». Mais 
les autres pays ne se disent pas cela, ils sont dans leur propre mythe 
national, pas dans le nôtre, et ils ne nous voient pas comme un exemple.

Il faut qu’on se mette bien cela dans la tête. Je trouve triste que des
 gens aient cette vision… qu’ils imaginent encore la France comme une
 espèce de fanal qui inonde de sa lumière les autres pays. Parce que c’est
 une illusion. Et ce n’est pas du tout ainsi que la France est perçue, surtout
 dans les pays naguère colonisés. Ce n’est pas parce qu’on interdit le 
foulard sur le sol français que ça va arranger la situation en Algérie. Au 
contraire, tout ce qui est francophile ou même francophone est perçu en
 Algérie comme appartenant au « Parti de l’étranger », et l’Algérie ferait 
plutôt le contraire de ce que fait la France, par principe. En nous croyant
 un exemple, dans notre rêve franco-français, nous sous-estimons complètement
 le ressentiment qui continue d’exister en Afrique du Nord, et en
 Afrique tout court, contre la France, contre toutes les puissances coloniales.
 On ne veut pas en tenir compte, on se raccroche à notre version du
conflit, une version pro-colonialiste, et on refuse de voir ce ressentiment.

De la même façon que l’on ne veut pas tenir compte de ce qui risque
d’arriver en France. J’entends beaucoup de gens dire que la loi de 2004 
interdisant le foulard à l’école est très bien. Ils disent : « Ça s’est très bien
 passé », voulant dire par là que les filles enlèvent leur foulard (et celles
 qui ne l’enlèvent pas et qui ne vont plus en classe, on n’en parle pas, c’est 
mal élevé). En effet, que peuvent-elles faire, ces élèves ? Elles enlèvent 
leur foulard à l’entrée de l’établissement et le remettent à la sortie. Ça s’est 
très bien passé dans le sens qu’il n’y a pas eu de bombe dans les écoles. Mais enfin, il faut voir plus loin : ces jeunes filles vont au collège, puis 
au lycée pendant sept ans, pendant sept ans de leur vie elles sont 
humiliées matin et soir – et entretemps – car toutes leurs camarades
 savent et qu’elles portent un foulard et qu’elles ont été obligées de le
 retirer à la porte de l’établissement. Elles vont devenir adultes. Les
 Algériens n’ont pas oublié les 130 ans de colonisation et ils n’ont pas 
oublié les huit années de guerre. Ces jeunes filles vont-elles oublier ces
 sept années d’humiliation ? Je ne le pense pas.

Quand elles vont devenir adultes, c’est là qu’on verra ce qu’on a fait,
qu’on verra vraiment le résultat de la loi. On a créé encore un autre 
clivage, comme s’il n’y en avait pas déjà assez. On a empiré les choses.
 Car si elles portent le foulard, c’est parce qu’il y a quelque chose qui ne
 va pas, et ce quelque chose qui ne va pas, pour commencer, c’est le 
racisme qu’elles subissent. Sinon elles ne porteraient pas ce foulard, qui n’est pas un foulard
 maghrébin. Ce n’est pas la continuation d’une tradition ou d’une coutume
 familiale. La moitié ou plus de leurs parents, loin de les forcer à le porter,
 s’y opposent. Dans la génération des parents cela ne se faisait pratiquement
 pas. Cette génération croyait à l’intégration. Mais la génération suivante a vu le résultat de cette croyance : aux yeux de la nouvelle génération,
 il n’y a pas d’intégration, et leurs parents se sont fait rouler 
dans la farine. Leur façon de se rebeller, c’est de porter le foulard. Si,
quand elles se rebellent contre un traitement qu’elles trouvent injuste, 
on leur répond par une punition injuste elle aussi, ça ne va pas arranger
 les choses. On peut taper sur la tête des gens, et quand ils la relèvent, 
retaper, mais il faut être conscient que c’est une conduite à risques. C’est 
celle de la France aujourd’hui.

Roland Pfefferkorn : Par rapport à ces filles exclues de l’école à qui on refuse le 
droit à l’éducation, l’interdiction du foulard n’est en rien une mesure féministe. 
La moitié des filles qui ont été exclues en France, l’ont été en Alsace et en
Moselle, c’est-à-dire dans les trois départements non laïques. Or en Alsace et
 en Moselle il y a des curés, des rabbins et des pasteurs qui donnent des
 cours de religion au sein des établissements scolaires publics, qui siègent
 dans des conseils de classe, y compris dans des établissements où on a exclu
 des filles [1]. La contradiction apparaît là particulièrement grotesque. De plus, jamais il n’y a eu en France une campagne publique en faveur de la laïcité dans ces trois départements…

Là on est face à une situation paradigmatique. Il est clair
 que le ressort des campagnes anti-foulard n’est en rien une opposition 
à la religion en général. Le ressort est le racisme. Ce n’est pas à la 
religion qu’on en a, parce que les autres religions sont non seulement 
tolérées mais favorisées et subventionnées en Alsace-Moselle, et en
Guyane, au sein de l’école publique, au détriment des non-croyants qui,
 garçons et filles, doivent trouver des excuses pour ne pas subir les cours 
de religion. C’est en réalité une religion précise – l’islam – qui est refusée
 et attaquée par des gens qui prétendent qu’ils ne peuvent supporter 
aucune religion. Cependant, on voit qu’ils ont une grande tolérance pour 
les religions chrétiennes. En fait ils les ont intégrées comme des éléments
 culturels, et ils ne les voient plus comme des religions avec la connotation
 péjorative qu’ils donnent à ce terme. Comme si la culture était une chose 
et la religion une autre.

Or la religion fait partie de la culture, et vouloir
 l’en exclure est absurde. La religion n’est qu’un des aspects d’une culture
 qui est sexiste de bout en bout. Mais enlevons la religion de la culture – par exemple parmi les “déchristianisés” français, la majorité des gens en France – trouve-t-on moins de sexisme ? Absolument pas. D’ailleurs, trouve-t-on moins de christianisme chez les athées ? Cela semble une
 question absurde, et pourtant…
Les laïcards vivent dans un pays catholique, ils prétendent que le catholicisme n’est pour eux qu’une série d’églises – gothiques ou romanes – seulement des monuments pour lesquels leur intérêt est strictement esthétique, mais en même temps ils nient que le catholicisme soit un des piliers
 de l’ensemble de leur culture.

Par ailleurs, ils se déclarent opposés à tout 
esprit religieux et partisans d’une séparation absolue entre le domaine
politique et la religion. Cette position est pourtant contraire à la loi de
1905, qui stipule que les Églises ne doivent pas intervenir ès qualités dans le
débat politique, mais qui n’empêche pas les gens d’avoir leurs convictions : nombre de politiciens actuels, comme François Bayrou ou Christine Boutin,
 se disent ouvertement catholiques et déclarent haut et fort que leurs convictions
 religieuses informent leur morale et leur politique. D’ailleurs,
comment pourrait-il en être autrement ? Pourraient-ils laisser leurs convictions 
à la porte du Parlement ? Et pourquoi le feraient-ils ? Mais nos
 intellectuels ainsi que de nombreux autres politiques chrétiens semblent 
ignorer les musulmans et redouter qu’ils n’introduisent leurs convictions 
dans la vie politique. Or c’est sûr que quand des musulmans croyants 
entreront dans la vie politique, ils n’auront aucune raison de laisser leurs croyances à la porte. Que les musulmans, comme les catholiques et les 
protestants, aient droit à leurs croyances et les expriment, où que ce soit,
 c’est en cela que consiste la liberté de conscience garantie par nos 
Constitutions et nos conventions internationales. Les Églises sont exclues
 du fonctionnement politique, pas les consciences. Les députés qui étaient 
opposés à l’avortement (en France, en 1974) ont voté contre, et personne 
n’a dit que c’était illégitime parce que cette opinion était liée à leurs
 convictions religieuses.

Pour en revenir aux hyper-laïcs, qui prétendent qu’il faut faire dans la 
vie publique comme si les religions n’existaient pas, très curieusement ils
 passent leur temps non seulement à étudier l’islam, mais à l’expliquer
 aux musulmans. Les grands “spécialistes” de l’islam que sont Bernard-
Henri Lévy et Caroline Fourest font assaut de citations de hadiths et de 
sourates et deviennent des exégètes du Coran. Ils expliquent, comme 
le fait aussi le Premier ministre, que le foulard ou le niqab « ne sont
pas des obligations religieuses pour les musulmanes ». Nous sommes ainsi en pleine confusion, et même en pleine schizophrénie.
Ces contempteurs des musulmans prétendent à la fois rejeter
 toutes les religions, la religion, et en même temps… chercher la “véritable”
religion, qui serait, elle, acceptable !

L’État, par exemple, se mêle de fabriquer un « islam de France », et
 c’est le Premier ministre qui le définit, en excluant le niqab de cet islam-là.
 Mais c’est complètement contradictoire avec la loi de 1905 et la liberté 
de conscience et de culte. Les gens ont le droit de croire à ce qu’ils veulent,
 et il n’y a donc pas de “bonne” ni de “mauvaise” interprétation de 
l’islam – ou de l’astrologie – du point de vue de la loi, du point de vue de l’État. Car la loi de 1905 met sur le même pied toutes les croyances,
 l’astrologie et le voltairisme, le bouddhisme et l’athéisme. L’astrologie a
 plus d’adeptes en France – et ailleurs – que toute autre foi : Ronald
 Reagan par exemple, lorsqu’il était président des États-Unis, ne prenait
 jamais une décision importante tant que certains signes du zodiaque 
n’étaient pas dans les bonnes maisons (je ne comprends pas ce que cela veut dire, mais Reagan, lui, comprenait). L’État n’a tout simplement pas à 
intervenir dans les questions religieuses, dans les convictions individuelles :
 c’est là l’une des libertés fondamentales. Mais cette liberté-là, les Français,
qui se la sont donnée sur le papier, sont incapables de la vivre : elle leur
 semble trop grande. C’est ce refus de la liberté que l’on voit à l’oeuvre
 dans cette contradiction qui montre des athées confirmés se plongeant
 dans le Coran pour le réinterpréter après des milliers de théologiens musulmans, prétendant connaître l’islam mieux qu’eux. Et c’est au nom de
la séparation des Églises et de l’État qu’ils encourent ce ridicule ! Voilà
 des gens qui ne supportent pas la liberté de conscience, et qui voudraient 
revenir aux périodes antérieures, où l’État dictait aux gens ce qu’il fallait
 penser.

Partie suivante, à paraître

P.-S.

Cet entretien a été publié initialement dans Migrations et sociétés en janvier-février 2011 sous le titre suivant : « La fabrication de "l’Autre" par le pouvoir ».

Notes

[1] Cf. PFEFFERKORN, Roland, “Alsace-Moselle : un statut scolaire non laïque”, Revue des Sciences
Sociales, Strasbourg, n° 38, 2007, pp. 158-171.

Tiré de La construction de l’Autre (Les mots sont importants)

On pourra lire sur ce blog de Christine Delphy : Il existe déjà un code de la laïcité (par Christine Delphy)

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