Catalogne. Prisonniers, cap sur le procès !

L'accélération de l'instruction judiciaire contre les prisonniers catalans pourrait sonner l'heure de vérité pour Pedro Sánchez qui s'ouvre à gauche vers Podemos pour élaborer le budget 2019 mais dépend, pour le faire adopter au Congrès, des partis catalanistes. Lesquels subordonnent leur appui à un geste en faveur des prisonniers. Fureur de la droite et de l'extrême droite !

Capture%2Bd%25E2%2580%2599e%25CC%2581cran%2B2018-10-26%2Ba%25CC%2580%2B22.02.06.png

Cliquer ici

Enjeux politiques du judiciaire

Le Tribunal Suprême vient d'accélérer la procédure permettant que commence, sans trop tarder, le procès des détenus politiques catalans. Avec ce bougé judiciaire, on voit se profiler diverses manoeuvres : le gouvernement socialiste, qui jurait ses grands dieux qu'il ne ferait aucun des gestes demandés par les partis catalanistes en faveur desdits prisonniers, en particulier pour que la Procureure retire ses accusations de rébellion et de sédition qui pèsent gravement sur eux/elles, vient de faire savoir que le premier, le délit de rébellion, n'a rien à faire dans ce procès.

Mais la Procureure maintient cette accusation. Et, à l'arrivée, il y a blocage sur ce qui est le fond politicien de ce positionnement : les partis catalanistes maintiennent leur refus d'apporter leurs voix au Congrès des Député-es qui permettraient que le Gouvernement fasse adopter son budget pour 2019 ! Celui-ci fera-t-il le pas de forcer sa Procureure à faire ce qu'il souhaite ? Au risque de provoquer sa démission tellement elle semble faire corps avec l'ensemble d'une Justice espagnole si politisée ultra qu'elle est en capacité de s'émanciper des politiques de ce même camp, l'espagnolisme intégriste (le PSOE en est), qui molliraient sur la défense de l'unité de la nation ? Au risque aussi de prêter le flanc aux surenchères des plus unionistes des unionistes, Ciudadanos et le Parti Populaire, qui n'hésitent pas à taxer leur allié 155 anticatalaniste de la veille, le PSOE, d'être rien moins que putschiste, faisant le jeu des indépendantistes catalans ! Sans oublier que ces deux partis de droite sont lancés dans une course à l'échalote en essayant de doubler sur sa droite le parti d'extrême droite, Vox, qui, ne l'oublions pas pour mesurer ce qu'est l'Espagne démocratique, est une des trois parties accusatoires dans le procès intenté aux dirigeants indépendantistes !

Quant à Podemos/Unidos Podemos, qui a concocté un accord sur le projet de budget  2019 avec Pedro Sánchez, il a fait le forcing auprès des partis catalanistes pour leur demander de soutenir ce budget : façon paradoxale de mettre l’allié socialiste au pied du mur en arguant du refus prévisible de ceux-ci d’un appui qui n’aurait pas de contrepartie sur les prisonniers. Façon de gauchir un positionnement qui a amené Iglesias à se (sou)mettre dans la roue de Sánchez pour vendre des avancées sociales, certes non négligeables (cf l’augmentation du salaire minimum) mais bien insuffisantes dans l’actuel contexte de crise sociale continue, en se rattrapant, sur le mode émancipé des socialistes, en allant en Catalogne négocier tout seul, comme un grand, sur le budget. Et en revenant à Madrid pour appeler le gouvernement à faire un geste de déblocage pour ladite Catalogne, ce que celui-ci tente de faire, comme je l’ai énoncé plus haut, en rejetant que la rébellion soit imputée aux prisonniers, sans aller jusqu'au bout d'une levée totale des accusations et de la libération immédiate des emprisonné-es… Politique des demi-teintes permettant de calibrer l'envergure du projet de gauche mis sur le présentoir.

Disons-le, Iglesias se pense maître tacticien qui se heurte cependant aux logiques stratégiques qui ne permettent pas de jouer l’alignement sur un PSOE, que l’on prétend gauchir, sans payer quelque chose du côté par exemple de l’engagement constant dudit PSOE à soutenir la monarchie contre toute tentative de lui faire rendre des comptes sur les nombreux cas de corruption dans lesquels elle est impliquée. Pour preuve le récent vote parlementaire du PSOE, avec la droite, pour continuer, contre l’avis du Parlement Européen, à vendre des armes à l’Etat criminel d’Arabie Saoudite … si prodigue en commissions sonnantes et trébuchantes au monarque ! Il sera dit qu’en vantant comme son œuvre d’avoir obtenu le volet social du budget, Podemos aura essayé, mais sans grand succès, si l’on en croit les sondages, de redorer l’image de marque de parti innovateur, voire antisystème, qu’il promouvait à ses tout débuts. Le populisme de gauche, iglésiste, est désormais bien repéré parti de l’establishment, juste poil à gratter du parti socialiste initialement honni auquel il subordonne structurellement sa politique. Tout en essayant de lui porter en aboyant quelques dérisoires coups de pattes de chien foncièrement fidèle. L'objectif sirupeux de Iglesias de gouverner avec les socialistes devrait virer râpeux, plus tôt que tard, quand le partenaire, au demeurant en position dominante dans l'alliance, fera payer les miettes, parfois grosses miettes, du social lâchées sur sa gauche par l'obligation de solidarité gouvernementale avec le pain dur de la real politique procapitaliste (Sánchez répète à satiété qu'il respectera la réduction des déficits canonisée par l'UE) et proespagnoliste (pourtant désavoué, aujourd'hui même, par le Conseil d'Etat, il persiste à saisir le Tribunal Constitutionnel pour faire abroger la décision souveraine du Parlement catalan de "réprouver" le Roi et d'appeler à l'abrogation de la monarchie au profit de la République) ! Le tout sur fond d'expulsions "à chaud", instantanées, de migrant-es, vers un Maroc qui n'hésite pas à les canonner, comme elles sont actuellement menées, une fois le show proAquarius ayant produit sa parenthèse d'image de gouvernement humain... Et l'on vous fait grâce des palinodies socialistes sur la défranquisation de l'Etat espagnol. Toutes choses qui certes déplaisent à la direction iglésiste de Podemos mais qui n'altèrent rien au projet de "gouverner ensemble"... Le populisme revendiqué s'énonce ainsi imperceptiblement pouvoir être un dualisme de l'entre-deux chaises, celui du gouverner (cocorico) "avec" malgré des désaccords (affichés et tout et tout) "avec"... Au risque de perdre en route une crédibilité déjà quelque peu entamée... et de se retrouver le cul par terre.

Enfin, l’indépendantisme catalan ne répond toujours ni aux attentes républicaines massivement exprimées par des millions de Catalan-es ni à la nécessité d’attirer à lui de larges secteurs populaires non convaincus que le national, l’indépendance, est/pourrait être aussi une réponse sociale antiaustérité crédible. De fait les partis majoritaires comme le PDeCat, que Puigdemont voudrait intégrer dans la structure plus large de la Crida [Appel (pour la République)] en voie de création, et l’ERC d’Oriol Junqueras, relativement unis sur la question des prisonniers (et des exilé-es), se divisent sur le choix de négocier ou pas ou comment avec le Gouvernement central en escamotant tous deux de faire du bon peuple l’arbitre de la situation. Par où les puissantes associations indépendantistes de l’ANC, de l’Omnium mais aussi des CDR, devraient pouvoir jouer de leur surface et dynamique militante large pour favoriser cette irruption populaire seule capable 1/ de casser/marginaliser le jeu politicien/institutionnel, héritier de l’incroyable esbrouffe de l’indépendance proclamée/déproclamée le 27 octobre 2017, et stérilisant le fort potentiel du référendum d’autodétermination du 1er octobre et de la grève générale du 3 octobre 2017 ; 2/ de s’atteler à un processus constituant sérieux, c’est-à-dire, à assise et pouvoir par en bas… Gageons que si ces conditions commençaient à être réunies, la question des prisonniers politiques reviendrait en puissant boomerang, démultiplicateur d’énergie et de mobilisation, à la face des maîtres et valets espagnolistes qui plastronnent en annonçant la proximité du procès des "presos" !

Parions que c’est de là que doit partir le mûrissement politique à une échelle de masse qui est seul susceptible de déboucher sur une nouvelle offensive contre un régime affaibli, recroquevillé sur ses juges, sa police et ses médias, mais tirant suffisamment de force encore essentiellement des effets d’inertie ou de désorientation induits par les jongleries politiques décrites ci-dessus ainsi que par l’absence de capacité du mouvement populaire catalan à s’affirmer seul sujet légitime à donner le la d’une République sociale, solidaire de tous les peuples de l’Etat espagnol et internationaliste.

Antoine (Montpellier)

Précision : une note d'espoir peut-être, mais soyons prudents, c'est tout frais, nous vient de l'apparition d'un secteur ouvertement "souverainiste" (rappelons que ce terme n'a pas, de ce côté des Pyrénées, le sens très connoté droitier en France) dans le parti d'Ada Colau, les Communs. Porté par des proches du secrétaire démissionnaire, il y a quelque temps de cela, "pour raisons personnelles", Xavier Domènech, ce courant critique, entre autres choses, le décrochage du parti par rapport à la question nationale qu'ils et elles imputent aux partisans de Ada Colau, de Pablo Iglesias et de la composante ICV, équivalent de Izquierda Unida en Catalogne, qui a pris récemment beaucoup de place dans la direction en en écartant les plus catalanistes (ou gêneurs). Une réserve cependant : il ne m'a pas semblé que ces militant-es se soient distingué-es, Domènech en premier, tête de liste du parti à l'élection législative de décembre 2017, par leur refus du catastrophique ninisme (ni Rajoy, ni Puigdemont) adopté pendant les évènements liés au 1er octobre. A suivre avec intérêt mais aussi une certaine circonspection...car le souverainisme qui donne le nom à ce sous-groupe, Sobiranistes, semble revendiquer à la fois le référendum d'autodétermination et la grève générale de fin 2017 tout en voulant en finir, c'est le mot employé, avec le "procesismo" (soit l'indépendantisme en acte).

Lire sur le sujet 

Capture%2Bd%25E2%2580%2599e%25CC%2581cran%2B2018-10-26%2Ba%25CC%2580%2B22.05.26.png

Cliquer ici

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.