Municipale Montpellier. Lettre ouverte à Ensemble 34

Après le premier tour, nous avons eu à Montpellier une ébouriffante redistribution des cartes politiques : deux fractions de LFI entrées en collision ont provoqué l'intervention brutale des directions nationales de LFI et d'EELV. L'échec prévisible ayant été au rendez vous, les deux LFI ont refait l'unité pour le second tour autour du milliardaire Altrad. A Ensemble on a fait le choix du PS...

Lettre ouverte à Ensemble 34 et à quelques autres qui seraient peu ou prou sur les mêmes positions

Je ne reprendrai pas ici en détail l’analyse que le NPA 34 a faite des résultats du premier tour des municipales de Montpellier et de leurs conséquences pour le second tour qui se tiendra dimanche prochain (lire ici et voir aussi ci-dessous l'éditorial de la dernière LI du NPA 34). La coalition que vous aviez intégrée autour de Clothilde Ollier s’est très vite construite dans un contexte de division de ceux et celles qui revendiquent de changer l’ordre injuste et violent des choses. Les polémiques entre Confluences, votre liste, et la liste Nous Sommes se sont avérées politiquement illisibles, brouillées, et marquées du sceau d’une lutte entre appareils partidaires amenant la direction nationale de LFI à vous désavouer et EELV à destituer votre tête de liste. Les résultats du premier tour, marqués par une forte abstention, ont durement sanctionné ces démarches bancales perçues, selon moi, à juste titre, comme gravement décrédibilisées par des logiques de lutte des places contredisant les grandes phrases sur la nécessité de changer de politique, voire de société. De fait vos campagnes respectives ont suscité, en particulier dans les milieux populaires et parmi ceux et celles qui sont engagée.e.s dans les luttes sur lesquelles, disiez vous, les dynamiques électorales que vous appeliez de vos vœux trouvaient leur impulsion, la même défiance que les politiciens locaux que vous proposiez de destituer.

Ce qui s’est passé après ces échecs respectifs du premier tour vous a amené.e.s à crier à la trahison. Il est vrai que le lamentable ralliement d’une partie de votre liste, tête de liste comprise, au milliardaire Mohed Altrad est une monstruosité politique de premier ordre. Que cette opération proprement politicienne se soit faite en convergence avec la liste rivale Nous Sommes a participé d’une cruelle ironie qui n’a échappé à personne : il aura fallu un capitaliste des plus fortunés pour réconcilier des écolos-insoumis se réclamant pourtant de tout le contraire de ce qu’incarne ce personnage. Dévastateur pour l’idée de gauche que vous et vos rivaux de gauche dites porter. Mais face à ce bricolage, que l’on qualifierait à tort de surréaliste car le surréalisme était d’une radicalité absolue, une radicalité de rupture sans concession envers les Altrad et autres Saurel de leur époque, votre refus d’en être comme la dénonciation que vous en avez faite, a laissé espérer à plus d’un.e autre chose que ce que l’on lit aujourd’hui dans votre positionnement pour le second tour, à savoir un appel à voter pour le socialiste Michaël Delafosse (lire ici). Le NPA 34 avait relevé, dans l’éditorial de sa Lettre hebdomadaire d’Information du 4 juin (lire ici) que « ce n’est ni en faisant l’unité ubuesque avec un Altrad ni, comme certain.e.s déçu.e.s-trahi.e.s le suggèrent à mi-mot, en lorgnant de biais vers la gauche que représenterait, malgré tout (Hollande, Valls, Frêche, Mandroux, etc.), un Delafosse, qu’on aidera des milliers d’acteurs sociaux déterminés à devenir eux/elles-mêmes les acteurs politiques de leur propre destin ».

Vous avez décidé d’aller au-delà du mi-mot et cela ne fait qu’ajouter du confusionnisme au confusionnisme pourtant porté à incandescence par une campagne électorale qui s’est retournée contre vous mais dont vous persistez à reconduire son principal travers : une soumission électoraliste aux règles d’un champ politique fait pour neutraliser toute logique le contestant et promouvoir des options cherchant à donner le change mais pour que rien ne change. Appeler en effet à voter Delafosse pour barrer la route à Saurel et Altrad en postulant implicitement, comme vous le faites, que le premier serait le candidat de gauche permettant de battre la droite incarnée par ces derniers, c’est exactement répondre aux attentes du système : canaliser ce qui reste des envies de gauche, d’une vraie gauche, vers cette gauche de droite qui s’est, par exemple, inscrite dans le sillage de la droite sarkoziste pour aller plus loin qu’elle dans le sens des attaques contre les acquis et autres conquis populaires que celle-ci n’avait pas encore détruits.

Ce qui est le plus frappant dans votre document « Battre Altrad et Saurel au second tour : un impératif. » c’est la façon dont vous évitez d’expliquer un minimum en quoi un vote en faveur de Delafosse, qui plus est sa possible victoire, représenterait non pas une alternative aux deux autres larrons, vous reconnaissez en effet « qu’elle n’incarne pas le changement radical que [vous voulez] pour Montpellier », mais un mieux qui serait tout de même un… changement favorable pour ceux et celles qui souffrent des politiques menées à tous les échelons de la Ve République, municipalités comprises, depuis des décennies, par la droite comme par la gauche. En fait toute l’économie argumentative de votre appel repose sur un trou signant votre gêne à jouer cartes sur table : l’impératif de voter pour Delafosse ne se fonde sur rien en propre qui concernerait celui-ci. 

Ce n’est que par ce que vous dites de Saurel et d’Altrad que l’on peut deviner ce que ce vote Delafosse pourrait signifier pour vous. Or on peut rappeler que, si celui-ci n’est pas milliardaire, il est membre (depuis 1993 !) d’un parti qui a vu son candidat en 2012 devenir président de la République en se présentant comme « ennemi de la finance » mais dont la politique a été totalement au service de la finance. Ce qui a signifié qu’il mène une politique d’attaques tous azimuts contre les droits sociaux des travailleurs/ses (Loi Travail, retraites...), sans parler des exclu.e.s du travail, et contre les libertés démocratiques avec l’aide de l’inénarrable Manuel Valls, aujourd’hui élu de droite à la mairie de Barcelone (la ville jumelle de Montpellier !) qui a valu à la France d’être condamnée le 16 mai dernier par le Tribunal Européen des Droits Humains pour l’ordre d’expulsion d’un camp de 141 Roms qu’il avait donné, sans aval judiciaire, en tant que Ministre de l’Intérieur, en 2013. Voilà toute une politique gouvernementale « de gauche », clairement antipopulaire dont le seul fait d’appartenir au parti qui l’a soutenue sans faille, le Parti socialiste, vaut, devrait valoir, qu'on le considère cautionnant, voire approuvant cette politique ... sans trop que cela soit avoué en ces temps de traversée du désert. En cela, quoi que l’on puisse, en campagne électorale, affirmer, comme fait Delafosse, sur la défense des services publics, sur l’écologie, etc. tout en se vantant tout de même que sa liste soit celle qui comprend le plus de « chefs d’entreprise », la parole socialiste, sous l’égide emblématique de la célèbre formule antifinance de François Hollande, ne devrait plus être acceptée comme crédible : elle devrait être légitimement et irrévocablement suspectée d’être politicienne-électoraliste, à l’égal de celle d’un Saurel, issu du même PS, ayant conquis la mairie de Montpellier sous l’image de l’homme nouveau pour immédiatement reconduire les pires travers autoritaristes, liberticides, antipopulaires et anti-écologiques de son maître à penser que fut Georges Frêche. Avant de prendre parti pour Emmanuel Macron !

Au demeurant, tout en prenant la précaution d’estimer que les temps nouveaux appellent de nouvelles politiques, Michaël Delafosse est élogieux envers ce sinistre personnage que fut "Big Georges", qui avait d’ailleurs déclaré qu’il le voyait bien devenir maire de la ville. Comme il le disait de Saurel… Le soutien qu’il reçoit aujourd’hui de l’ensemble de l’appareil socialiste local (entre autres de la présidente régionale Carole Delga, qui avait voté la mesure de déchéance de nationalité proposée par Hollande avant qu'il ne se décide à la retirer - lire ici -, et du président du Conseil Départemental Kléber Mesquida) finirait de donner le la de cette candidature dite de gauche si…

S’il n’y avait plus grave et éclairant sur ce qui nourrit ce personnage à l’air du temps nauséabond : alors que se constituait sa liste avec le PC et les Radicaux de Gauche, Michaël Delafosse a refusé tout net qu’y figure, sur le contingent prévu par le premier, une candidate portant le voile pourtant reconnue pour la lutte menée avec d’autres mères de Celleneuve contre des mesures de carte scolaire accentuant la discrimination des enfants des quartiers populaires ! Le PC, sans surprise, a plié devant l’injonction provoquant le retrait de la liste, par solidarité avec l’exclue, de trois de ses candidats mais c’est surtout l’argumentation avancée par ledit Delafosse qui mérite toute notre attention (écouter ici) : une argumentation le posant en contradiction, quoi qu’il dise, avec la loi laïque de 1905 au profit de la laïcité punitive et discriminante propagée depuis l’extrême droite et une partie de la gauche adepte du choc des civilisations. Une fausse laïcité cherchant à fracturer les résistances populaires autour de l’islamophobie en pénalisant en premier lieu des femmes dans leur accès à l’espace politique. En cela le candidat socialiste que, camarades d’Ensemble 34, vous appelez à soutenir au second tour de l’élection dimanche, dément qu’il puisse être un barrage aux droites, il est dans leurs proximités idéologiques les plus délétères.

Récapitulons : tout son parcours politique s’est inscrit dans les méandres d’un parti qui a fini par servir de rampe de lancement d’un Macron en lui fournissant, en une forme de suicide consenti, une bonne partie de ses cadres. Une opération de communication lénifiante cherche aujourd’hui à faire oublier ce qu’un tel parcours recèle comme fidélités aux dérives du PS et comme propension à renier à la Mitterrand, à la Jospin, à la Hollande tout programme électoral. Par votre déclaration politique de soutien à son égard en vous abstenant de toute analyse politique argumentée de ce qu'il représente, vous intégrez cette opération d’enfumage et, par là, vous rejoignez les camarades qui vous ont trahi.e.s, vous finissez le travail qu’ils/elles ont engagé auprès de deux candidats du système en vous alignant sur le troisième homme dudit système. Lequel troisième homme tente de profiter de l'affaiblissement de ceux qui sont aux commandes politiques pour leur succéder au sens exact du mot : pour assurer la continuité politique qui est leur fonds de commerce commun. En une rotation infernale des mêmes de toujours qui, une fois leur base politique érodée, se passent le témoin avant qu'à la prochaine érosion, il ne revienne au énième doublon proclamé énième "homme nouveau", parfois "femme nouvelle" !

Faudra-t-il en conclure que décidément le nécessaire travail de reconstruction d’une gauche d’alternative au système, pour moi, anticapitaliste, n’échappera pas à la nécessité d’être une alternative à vous aussi qui vous perdez dans les marécages des alternances renforçant les dominations en place ? Loin, très loin, d'aucuns diraient "en les trahissant", de toutes ces luttes qui, elles, travaillent à sortir des ornières politiciennes en bousculant ce que les Altrad, Saurel ou Delafosse, ces mini Macron, exhibant des nuances à la marge, voudraient perpétuer et même augmenter de ces ornières.

Ces lignes ne sont pas, strictement parlant, un appel à ne pas voter Delafosse même si, chacun.e comprendra à me lire qu'il n'y a, pour moi, rien à gagner, qu'il y a tout à perdre à voter pour lui comme pour l'un des autres. Un tel vote est un vote pour le système, pour le capitalisme et ses prédations comme le montrent les ralliements, comme vous, au socialiste du candidat Républicain-UDI, Alex Larue, sèchement éliminé du premier tour (moins de 4%) ou du PR Jean-Pierre Grand, soutien de la première heure de Mohed Altrad, aujourd'hui scandalisé par l'alliance qu'il a passée avec les "rouges" de LFI. Cette tribune se veut cependant plus et autre chose qu'un simple refus d'entrer dans un jeu politico-politicien aux dés pipés  : une invitation à retrouver, par des discussions franches, évitant les faux-fuyants, des repères politiques pour changer... Ensemble, c'est-à-dire sans eux/elles, contre eux/elles, non pas la gauche, mais de gauche pour changer de société.

Antoine (Montpellier)

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