Espagne, Catalogne, entre labyrinthe et impasse (1)

Dans cette première partie, je rapporte et j'analyse l'affligeant spectacle qu'a donné, lundi, le parlement catalan où le président de la Généralité a été démis de son mandat de député conformément à la décision du Tribunal Suprême espagnol ! Dans un prochain billet, j'élargirai la focale pour situer cet évènement dans le complexe contexte politique espagnol.

Dernière minute (29 janvier 2020)

Les évènements se précipitent en Catalogne.

Le président de la Généralité Quim Torra vient de convoquer des élections (lire ici) pour sortir de la crise politique au Parlament que j'évoquais hier ici, lire ci-dessous.

En lien avec ce qui s'est passé lundi au Parlament (voir billet ci-dessous), un sondage montre une poussée spectaculaire de JxC (20%/+ 4,2 points et + 7 sièges pour 31 obtenus) qui ferait quasiment jeu égal avec ERC qui, lui, baisserait (20,7%/-1,2 points et -3 sièges/31 obtenus).

L'indépendantisme avec 72 sièges conserverait la majorité absolue (la barre étant à 68 sièges) en progression de 2 sièges.

Comme la dissolution du Parlament, préalable à l'officialisation des nouvelles élections, n'aurait lieu qu'après le vote du budget, Quim Torra n'est pas à l'abri qu'une décision de justice, déterminée à mener son offensive belliqueuse jusqu'au bout, ne le prenne de court (mais permette à son parti d'engranger de nouveaux appuis électoraux !) en le destituant de sa fonction de President en prolongement de sa destitution de député. Il reviendrait alors au vice-président, membre d'ERC, d'engager la procédure menant à des élections s'annonçant aujourd'hui délicates pour son parti qui avait jusqu'ici le vent en poupe. L'un dans l'autre celles-ci ne devraient pas avoir lieu avant mai. D'ici là beaucoup d'eau aura pu couler sous les ponts.

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Les estimations de ce sondage sont ici.

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Quim Torra, le président de la Généralité, privé de son mandat de député !

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Ce qui s’est produit hier au parlement catalan (Parlament) (vidéo en espagnol) ne peut être vu que comme une défaite, lourde de conséquences, de l’ensemble de l’indépendantisme. En effet, ce ne sont plus les juges du Tribunal Suprême (TS) ou les usurpateurs d’un pouvoir de justice que sont les membres de l’administrative Junte Electorale Centrale (JEC) qui ont procédé à ce coup de force mais des indépendantistes eux-mêmes puisque ERC, son dirigeant Roger Torrent, qui est président de cette assemblée, en tête, portent l’entière responsabilité que les choses aient ainsi tourné : et cela en ayant délégué, hypocritement, pour se défausser de cette responsabilité et en privant les député.e.s de leur droit de se prononcer, à un personnage dépourvu de tout mandat électif, le secrétaire du Parlament, de donner l’ordre de mettre un terme au mandat de député du President. L’espagnolisme ultra qui mène l’offensive contre les libertés catalanes ne pouvait rêver meilleur scénario : le premier parti indépendantiste relayant le coup de force administratif-judiciaire contre non seulement son partenaire gouvernemental mais surtout contre le Président en exercice de la Généralité, le plus haut représentant institutionnel de la Catalogne. Excusez du peu ! Alors qu'une superbe revanche a été prise, qui plus est au niveau européen, sur la destitution du précédent président, Carles Puigdemont, confirmé, après bien des péripéties, député de l’UE, le triste positionnement ce lundi de la gauche républicaine redonne du rapport de force à une « justice » espagnole qui se voit, par là, encouragée à se bunkériser contre l’Europe même, en défi ouvert à la décision de la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE) de valider aussi la députation européenne et par là la libération de Oriol Junqueras, lui-même principal dirigeant d’ERC, fermez l’infâme boucle. Cette bunkérisation du régime, car c’est de lui qu’il s’agit, vient de porter un coup terrible à l’indépendantisme, en retournant contre lui l’une de ses composantes, alors qu’il est en train de marquer des points internationalement et affaiblit son combat pour récupérer la démocratie que met en péril ledit régime.

Malgré le haut de cœur que soulèvera, parmi beaucoup de démocrates de Catalogne et d’ailleurs, la décision prise hier au Parlament contre Quim Torra, il importe de garder raison et donc de tenter de dégager le sens profond de l’événement. Surtout dans une séquence politique, au niveau de l’ensemble de l’Etat espagnol, où s’imposent le confusionnisme le plus achevé (un gouvernement « de gauche progressiste » piloté par un PSOE ayant longtemps lorgné sur l’appui de la droite pour gouverner seul !), des renversements d’orientation spectaculaires (Sánchez méprisant méchamment Iglesias avant, médiocres résultats électoraux obligent, de condescendre à l’intégrer dans son gouvernement), des alliances il y a quelques années inimaginables (PSOE/Podemos, PP et Ciudadanos/Vox) et aujourd’hui des fractures s’agrandissant vertigineusement entre partis, jusque là, malgré tout, a priori proches sur le fond (ERC/JxC) … J’ai écrit récemment (1) que l’Etat espagnol, fragilisé par une structurelle crise de légitimité, sans perspective à court terme de résolution, depuis la relative conjonction entre la révolte indignée de 2011 et la radicalisation indépendantiste de la Catalogne en 2012, n’en était pas moins à l’offensive sur les deux dangers qu’il perçoit, à juste titre, les plus inquiétants : en premier lieu, un retour de flamme, toujours possible malgré les apparences, de la question sociale, momentanément en sommeil, depuis la fin du 15-M. D’où la tactique de Pedro Sánchez du « beso del oso », l’équivalent espagnol de notre « baiser de la mort» (2), à un Pablo Iglesias, affaibli électoralement et reniant son indignation de départ mais incarnant, malgré ce sabordage, malgré son consentement à être domestiqué institutionnellement, le spectre, à éradiquer définitivement des têtes, d’un mouvement social prenant, à nouveau, par surprise les pouvoirs en place… reprenant les places et, qui sait, les rues, voire les lieux de travail !

En second lieu, le défi catalan : la place du mort qu’occupe, dans le premier cas, Podemos, revient, ici, à ERC ! Ce que l’on vient de voir aujourd’hui ne mérite pas que je développe trop tellement l’évidence devrait sauter aux yeux : si, sur la « gauche » systémique, Sánchez vise à tuer Podemos en usant, vu la docilité affichée par Iglesias et en l’absence de danger social immédiat, en préventif donc, de la voie paradoxale et relativement soft, de l’unité, il en va autrement avec la Catalogne. Vu l’explosivité à fleur de peau, juste en pause instable en ce moment, de la question catalane, l’Etat espagnol fait charger les institutions catalanes, par la droite (au double sens du mot), via son avant-garde judiciaire (TS et JEC) connectée aux lourds chevau-légers de la droite et de l’extrême droite. Sur ce terrain de la problématique territoriale, c’est pas de quartier, haro sur le pauvre baudet que sont des institutions catalanes qui ne savent plus où donner de la tête (rappelons tout de même le crime de Quim Torra justifiant sa destitution en tant que député : avoir tardé à enlever du balcon de la présidence une banderole demandant la libération des prisonniers politiques) ! Foin donc d’unité enveloppante (sauf, en manœuvre collatérale, du côté de Sánchez, en agitant le leurre de l’unité des gauches intégrant ERC à une politique désarmante des petits pas et surtout distillant le venin de la division dans l’indépendantisme !), c’est la guerre ouverte, on travaille à fracturer et à tétaniser toute velléité de discordance, pas même de révolte, de l’ennemi, et là, quoi de mieux que peaufiner la charge en profitant de ladite division, merci Pedro Sánchez, au sommet de l’indépendantisme : division entre, d’une part, le parti républicain qui a mis le doigt dans l’engrenage sanchesque du « voyez comme je joue à gauche » sur le social mais aussi sur le territorial avec des négociations sur tout sauf sur l’autodétermination et ne parlons même pas de l’indépendance, contre, d’autre part, ceux (JxC mais aussi la CUP) qui cahin-caha parlent encore d’indépendance ! ERC, pris dans la nasse de l’institutionnalisme tissé par Sánchez, s’essaye au Parlament, face au putsch politico-judiciaire contre Torra, aux pirouettes sur le mode « aller contre la décision du TS de casser le mandat de député c’est donner des armes à l’Etat espagnol pour paralyser le Parlament ». Comprendre, en bonne logique, que relayer la décapitation de la tête de la Généralité, c’est se donner des armes pour lutter contre cet Etat ! On entend aussi « Ok, il n’est plus député mais il reste President ». Probablement exact mais il faudrait ajouter : jusqu’à la décision ferme de destitution de la présidence que prendra le Tribunal Suprême. Plus que jamais, reculer pour mieux sauter, c’est déjà sauter comme on dit de l’effet que produit une bombe.

Disons-le, devant la mécanique infernale mise en route par le régime contre la Généralité, alors que le souvenir des évènements de 2017 se réavive avec la deuxième phase en cours du procès des responsables catalans (la direction de la police autonomique) et à la veille que les prisonniers politiques soient autorisés à se déplacer au Parlament pour se présenter devant la Commission enquêtant sur le coup de force du 155 destituant la Généralité en octobre 2017, ce qui s'est passé lundi dans ce parlement a été un summum d'indécence et de scandale. Comme est indécent et scandaleux ce qui se veut l’argument républicain décisif : « Il ne faut pas céder à la provocation de l’Etat espagnol qui veut nous empêcher de voter ce satané budget qu’on a eu tant de mal à mettre sur les rails d’être approuvé avec les Communs » (3). Ah ! les Communs, calés dans la roue d’ERC comme Podemos occupe le strapontin aux côtés de Sánchez : en définitive comprenons que Torra député, c’est non pour que le budget, ce soit oui ! Teigneux JxC s’exclut (vraiment à tort ?) du jeu parlementaire catalan tant que son dirigeant emblématique ne sera pas rétabli dans le mandat que lui ont donné les électeurs : « le budget, la priorité, ça va pas la tête ? ». Bingo ! Bien joué superjuge Marchena, bien joué la droite et son extrême ! Les Catalan.e.s n’ont que leurs yeux pour pleurer le malheur que les leurs, en haut lieu, soient si peu à la hauteur des enjeux et marquent aussi inconsciemment et dramatiquement des buts contre leur camp, contre la souveraineté catalane, contre l’objectif affiché de parvenir à l’indépendance. Encore faudrait-il être indépendant du TS au point de décider de s’opposer à lui ! Et, pour cela, solliciter hors Parlament les forces nécessaires pour porter ce défi lancé à l’agresseur !

Finalement, en effet, au petit jeu de la fétichisation institutionnelle de la politique et de son implacable corollaire de la désactivation inévitable des dynamiques populaires extra-institutionnelles (allez, un tour à la indiscutablement si belle et si nécessaire Diada et puis à la maison !), c’est sans surprise que l’on se trouve à donner au système les armes pour qu’il divise ses opposants et in fine les mette sur le reculoir, cap sur la défaite : une fois Podemos (et les Communs catalans) arrimé à la logique institutionnelle de Sánchez, ERC, aussi, malgré les fanfaronnades rufianesques (4), il ne reste à JxC qu’à constater qu’il se retrouve isolé sans pouvoir opposer d’autre alternative au fourvoiement politique de son partenaire républicain que la réduplication de la division enclenchée, par une politique ronchonne et stérile de boycott de toute proposition soumise au vote autre que la réintégration dans ses droits de Quim Torra : le fait est que JxC, au bout du compte comme ERC et Podemos, se retrouve dépourvu, par manque d’orientations stratégiques de rupture centrées sur des mobilisations populaires méthodiquement et patiemment organisées, de toute capacité à peser sur les évènements et à contrer l’agression qu’il subit et paye, de ce fait, de s’être englué dans le même plat légalisme que les autres et finalement de s’être adapté à ce qui finit par faire la force d’un pouvoir central en crise mais offensif : l’hypnotique acquiescement à l’idée que, pour gagner des avancées politiques (ou sociales), il faille tenir à distance le bon peuple en lui déniant toute vocation à être l’acteur central de son propre destin. Pourquoi, pour être précis, ne pas poser, à ce stade de la réflexion, la question de ce qu’il en est de ce grand mouvement de désobéissance civile que l’on nous annonçait comme devant relancer par le bas le processus de reconstruction de la dynamique autodéterministe et indépendantiste ? Dans le même sens : était-il inévitable de laisser s’éteindre qui plus est en laissant la police catalane (Mossos) matraquer impunément les manifestant.e.s (voir le dessin en fin de billet), à la belle exception isolée des quotidiennes coupures de la Meridiana barcelonaise menées sans trêve par les CDR, la fougueuse et courageuse mobilisation de rue contre les condamnations prononcées en octobre dernier ? Exit le pourtant prometteur Tsunami Democràtic, place au Parlament, au Govern et même au Congrès de Madrid ? A la lumière de ce que nous voyons et lisons en ce moment, poser ces questions c’est tristement y répondre ! Et la perspective de nouvelles élections parlementaires, dans le désastreux bilan des stratégies indépendantistes qui vient de se déclarer dans toute sa gravité à travers l’avanie subie par Quim Torra, s’annonce sombre s’il ne se produit pas une urgente réaction… indignée des bases démocratiques de la Catalogne et, dans l’immédiat, signifie une véritable douche écossaise pour tous ceux, toutes celles qui se préparent à accueillir triomphalement à Perpignan, le 29 février, Carles Puigdemont ! Est-il possible d’esquiver que le nouveau défi à relever concerne désormais les enjeux internes à l’indépendantisme sur les moyens de l’immuniser contre la dynamique autodestructrice qui le gagne, c’est-à-dire qui le perd en donne gagnant Marchena et sa bande ?

Antoine

(1) Espagne. Sánchez et ses raisons de gouverner avec Podemos...

(2) « Se conoce como el abrazo del oso la aparente demostración de afecto que en el fondo encierra una trampa. » (On appelle baiser de l’ours l’apparente expression d’affection qui renferme un piège). Tiré de El abrazo del oso, La Vanguardia, 18/10/2014

(3) Cette priorité totale donnée par ERC au vote du budget au détriment de la riposte politique à opposer à l’agression de Madrid, en invoquant la nécessité de satisfaire la volonté des Catalan.e.s que soient réglés en urgence leurs problèmes du quotidien va à l’encontre de ce que ces mêmes Catalan.e.s expriment dans un tout récent sondage où ils/elles se prononcent, très majoritairement, à 54,8%, pour que soit trouvée, en premier lieu, une solution à la crise politique largement devant l’idée pourtant évidemment essentielle de la défense des services publics (option qui recueille 37,5% d’approbations). Vu sous un autre angle, la priorité à donner aux problèmes politiques recueille 60,7 points (que ce soit pour manifester à près de 37% une insatisfaction envers la politique et le personnel politique et, à près de 31%, en faveur de l’idée que cette insatisfaction a à voir avec la question des relations entre l’Espagne et la Catalogne). En contraste les points aussi importants que sont le chômage et la précarité ne sont mis en avant que par 23,3 % tandis que la santé ne recueille qu’un peu plus de 19% et l’éducation qu’un petit 15%. Lire Los catalanes marcan la prioridad al Govern : resolver la crisis con España (Les Catalans indiquent leur priorité à leur gouvernement : la résolution de la crise avec l’Espagne) 24/01/2020.

(4) Du nom de son dirigeant le plus remuant, Gabriel Rufián, qui désormais se plaît à battre le fer et le chaud en maniant tantôt la polémique la plus aiguisée flirtant, le plus souvent, avec des rodomontades, tantôt les déclarations les plus iréniques en direction du PSOE ou des Communs, dans une dérive, sur le fond, vers un autonomisme qui ne veut pas dire son nom. Comme ne dit pas son nom la démarche engagée par son parti pour essayer de constituer, rompant définitivement l'unité indépendantiste, un nouveau Triparti autonomiste (le premier se constitua en 2003-2006) gouvernant la Catalogne avec, à ses côtés, les Communs de Ada Colau (qui, souvenons-nous, a été reconduite à la tête de Barcelone contre le candidat arrivé en tête et membre ... d'ERC et grâce à l'appui de Valls et ses camarades !) et les socialistes du PSC qui avaient approuvé en 2017 la destitution de Puigdemont et les procès des dirigeants du procés.

A suivre

L'indépendantisme catalan dans son labyrinthe, ses impasses et ses contradictions

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Quim [Torra] et le loup (conte)

A gauche : le loup, le juge espagnol tenant dans sa patte l'ordonnance destituant le président de la Généralité de son mandat de député.

Devant lui le petit garçon sagement posé aux pieds du loup, Roger Torrent, le président du Parlament.

Déboulant la pente, Quim Torra indigné et criant "Catalans ! Cette fois c'est sérieux ! Un affront vient d'être commis ! On réécrit la loi et ici, au Parlament, personne ne lui désobéit ! Lâches ! Il faut démontrer qui nous sommes ! Il faut descendre dans la rue !"

En face le peuple indépendantiste, interloqué, lui répond  :

"Oui, bon... mais, vous savez, c'est qu'après, une fois dans la rue, les Mossos [la police catalane dépendant de la Généralité] nous fracassent le crâne."

"Et après, vous couvrez tout ça, et..."

""Et puis, ce truc du procés [processus indépendantiste], il n'a pas de bouton "reset", pas vrai ?"

(eldiario.es 28/01/2020)

 

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