Le ministre des Affaires Etrangères espagnol malmené à la télévision allemande

Dans un lourd contexte pré-électoral, lui-même lesté par le procès en cours des indépendantistes catalans, l'Espagne se trouve confrontée à une forte dégradation de son image internationale. La piètre prestation de son ministre des Affaires Etrangères devant les caméras allemande n'aura rien arrangé...

L’entrevue que José Borrell a accordée, ce jeudi, à la télévision allemande, à Madrid même, n’aura pas été de tout repos, au point qu’il n’a pas hésité à quitter brutalement le plateau avant de se résoudre, après consultation, hors antenne, de ses conseillers, à reprendre sa place, très tendu, devant le journaliste qui, me signale-t-on, est anglais (lire en bas de page de ce billet). Il faut dire que celui-ci, avec un flegme étonnant (désormais je sais qu'il est tout britannique !), qui lui a évité d’être déstabilisé par les premiers signes d’agressivité du ministre à son égard, n’a pas bougé d’un iota de sa volonté de poser à son interlocuteur les questions les plus dérangeantes, par exemple sur le respect de la démocratie, des libertés, dans le beau pays d'Espagne. A commencer évidemment par celles qui portaient essentiellement sur la Catalogne mais aussi, entre autres, sur Gibraltar ou la vente d'armes à l'Arabie Saoudite que celle-ci n'hésite pas à utiliser, par ses bombardements en particulier, contre la population civile du Yémen. Le ministre aura bu le calice jusqu'à la lie : ayant cru bon, à la fin de l'entrevue, de tancer, mais pas trop, le chat échaudé craignant l'eau froide, le journaliste ("vous auriez pu mieux poser vos questions"), il s'est attiré une sèche réplique : "Je ne suis pas ici pour vous faire les questions que vous désirez" (lire ici en espagnol) ! Fermez le ban.

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Cliquer ici pour accéder à l'entrevue en anglais.

Les images sont d'un format plus grand ici

Il est évident que le ministre espagnol avait sous-estimé la grande défiance (euphémisme) que suscite, à tous les niveaux de l’Allemagne, la politique catalane, plus exactement violemment anticatalaniste, de l’Etat espagnol. Il suffit de rappeler le « pronunciamiento » judiciaire cinglant de 2018, soutenu par une ministre, par lequel un tribunal allemand a renvoyé à ses études juridiques le juge espagnol, loué sans réserve par tout l’espagnolisme, en rejetant ses conditions pour l’extradition de l’ancien président de la Généralité Carles Puigdemont. Plus précisément en refusant que cette extradition soit motivée par les deux chefs d’accusation qui sont au cœur de la volonté politique et judiciaire, car l’une ne va pas sans l’autre, de l'Espagne de criminaliser l’indépendantisme catalan : la rébellion et la sédition qui se seraient manifestées le 1er octobre lors du référendum d’autodétermination par lequel une majorité d’exprimés a opté pour l’indépendance malgré la violence de la répression policière. Le juge instructeur espagnol, pour ne pas être corseté par ce refus allemand, totalement contraignant, que l’ancien président catalan, une fois extradé, relève de ces deux chefs d’accusation, s’est résolu à retirer cette demande d’extradition comme celles qui visaient d’autres ex consellers, soit ministres, catalans également exilés. Tout ce que l’Espagne compte de farouches unionistes, hystériquement remontés contre le défi « séparatiste » catalan, avait vécu cette décision de la justice allemande comme un camouflet insoutenable, les plus fanatisés appelant même à riposter par une sortie de l’Europe ! Syndrome achevé du retour vers les temps préconstitutionnels de si triste mémoire ?

Il est à remarquer, au passage, que le Tribunal Suprême espagnol instruit, en ce moment même, le procès contre les indépendantistes catalans ayant décidé de rester « au pays », en rejetant d’un revers de main hautain l’avertissement des juges allemands qui, pourtant, relayé par la suite par la justice belge, acquérait par là une dimension européenne. Ce tribunal espagnol maintient en effet, contre ces accusés, les deux chefs d’accusation récusés par les deux tribunaux européens pour ce qui concerne celui qui, s’il était resté en Espagne, aurait été judiciairement considéré, en tant que président de la Généralité, comme le premier responsable, voire le commanditaire, du référendum et de l’ensemble du processus indépendantiste.

Voilà, pour commencer à cerner ce qui a pesé sur cette entrevue et qui explique que Josep Borrell se soit senti mis en cause par le journaliste anglais qui, lui, avait bien en tête que la décision de la justice allemande sur le cas Puigdemont était largement approuvée par l’opinion publique d’outre-Rhin, à qui était adressée en premier lieu cette entrevue (mais étant réalisée en anglais son impact international aura été plus large). Et cela même si le gouvernement fédéral, assumant d’être décalé de ladite opinion publique et de sa justice, reste prudemment dans le sillage des chefs d’Etat européens, avec Macron en pointe, qui manifestent leur soutien total à la logique répressive de l’Etat espagnol.

Enfin, dernier élément important expliquant le clash espagnol offert au téléspectateurs allemands et au-delà, cette fois du côté de l’interviewé : le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez n’avait pas hésité, dans sa logique attrape-tout (en direction de l’espagnolisme réactionnaire dont il avait soutenu le « coup » du 155 suspendant les institutions représentatives de la Catalogne, tout en cherchant, via Podemos, à se gagner l’appui des gens de gauche) à placer au poste ministériel si sensible des Affaires Etrangères, une figure aussi polémique que Josep Borrell. Celui-ci, personne ne peut l'oublier, avait été à la tête de toutes les manifestations anticatalanistes, lors des évènements de l’automne 2017, aux côtés des partisans les plus radicaux de la violence à exercer contre les « sécessionnistes », y compris à proximité des groupes fascistes les plus fanatisés qui se réclamaient, à la franquiste, de l’unité de la patrie. Ses prises de parole à la fin de ces mobilisations étaient, dans cette logique, parmi les plus incendiaires. Le journaliste n‘avait pas non plus, en toute probabilité, oublié qui, sous le sourire affable initial, était devant lui. D’autant que Josep Borrell avait, pour mission, ces temps-ci, de développer une contre-attaque diplomatique visant à contrer la « propagande » catalaniste et, par là, à restaurer l’image internationale de l’Espagne qu’il reconnaissait être assez dégradée. Au demeurant, ses dernières déclarations montraient qu’il était conscient d’avoir échoué à redresser la barre (1). Et son attitude sur le plateau de la télévision allemande sonne comme un  douloureux aveu public, hors d'Espagne mais cela a des répercussions à l'intérieur, de cet échec.

Tout ceci et bien d’autres déconvenues à l’échelle internationale, pas seulement à l’échelle européenne, tendent à montrer que la « stratégie de l’exil » et du travail induit d’information du monde sur la réalité la moins avouable de l’Etat espagnol, adoptée par une partie du Govern catalan et le président de la Généralité, est en train de payer : elle prend, de toute évidence, à revers la stratégie adverse de criminalisation politico-judiciaire des démocrates catalans qu’elle soumet à procès. Mauvaise nouvelle, à la veille de délicates élections générales mais aussi municipales, autonomiques et... européennes (Josep Borrell est tête de liste du PSOE aux européennes), pour le pouvoir en place à Madrid et pour le jeu d’équilibrisme d’une gauche de gouvernement qui aura du mal à empêcher que le spectacle, offert à l’extérieur par son ministre en charge de son image, ne lui renvoie assez brutalement qu’elle souffre d’un grave déficit démocratique la tirant vers ce qui se perçoit comme la rapprochant plus de la Pologne, de la Hongrie ou encore de la Turquie (de la France de Macron violentant …à l’espagnole les Gilets Jaunes ?) que de l’Allemagne. Et, un malheur n'arrivant pas seul, cette bien piètre prestation espagnole devant l'Europe survient au surlendemain de la sévère admonestation de la quarantaine de sénateurs français, adressée à l'Espagne à propos du "procès", qui fait des remous dans le Landerneau espagnol Lire ici (2).

L'émission satirique 'Polònia' n'a pas manqué de se pencher sur cet évènement et d'en accentuer ainsi la répercussion politique :

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Cliquer ici

 Antoine (Montpellier)

(1) Josep Borrell a, tout récemment, été amené à déclarer au quotidien allemand Die Welt qui avait posé la question qui fâche « Pour quelle raison les indépendantistes catalans apparaissent-ils plus sympathiques que le pouvoir d’Etat supposément si obscur siégeant à Madrid ? » : « il se peut que ce soit trop tard » pour contrer le récit que l’indépendantisme catalan développe à l’international. Et d’ajouter, avec une pointe ironique d’envie, « les séparatistes sont excellents dans le récit qu’ils développent », « Ce sont des professionnels absolus et ils n’hésitent pas à inventer une histoire pourvu que la narration soit bonne ». Sans voir que le compliment se retourne contre lui quand il n’hésite pas à « inventer » grossièrement, ce que peu d’Allemands, si souvent à l’écoute de Carles Puigdemont, sont enclins à recevoir, à savoir que les indépendantistes seraient des racistes et des xénophobes. On peut légitimement penser que, sur la base auto-intoxicatrice de ces outrances, il ait été pris au dépourvu par un journaliste visiblement peu décidé à gober et à laisser passer, sans réaction, vers les téléspectateurs allemands de telles énormités de l’espagnolisme le plus extrémiste. Lire ici en espagnol

(2) Le candidat Valls à la municipale de Barcelone en a été si retourné qu'il a, sur le champ, saisi ses amis en France, depuis le président Macron jusqu'au premier ministre Philippe, en passant par ses ex du PS, par ses proches de LREM et de LR, pour qu'un immédiat contrefeu soit opposé aux trublions sénatoriaux. Les autorités françaises a immédiatement obtempéré, par un communiqué réitérant qu'elles soutenaient toujours l'Etat espagnol, mais le pschitt a semblé sanctionner la démarche aux yeux des Espagnols.

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Note

Ce même jour, décidément néfaste pour l'unionisme, un sondage indique que 65,7% des Catalan-es seraient partisan-es d'un référendum d'autodétermination : près de 45% des électeurs socialistes du PSC seraient, contre l'orientation de la direction de ce parti, sur cette position. Par ailleurs les personnes favorables à l'indépendance à l'occasion de ce référendum représenteraient 49,8% des votant-es, contre 45,2% qui s'y opposeraient. Les indécis-es seraient 4,6%. Enfin 62,60% seraient favorables à une modification constitutionnelle permettant la reconnaissance du droit à l'autodétermination de la Catalogne. Seul-es 33,50% s'y opposeraient. Lire ici

 

Première modification de ce billet le 29 mars à 10h07 suite à une communication d'une internaute, journaliste au Progrès, CB-G, sur ma page FB qui dit ceci : Le journaliste de la télévision allemande internationale s'appelle Tim Sebastian. Il est anglais, très réputé et primé pour son travail (en Angleterre il a reçu le Bafta au meilleur journaliste). Juste après le 1er Octobre 2017 il avait interviewé Alfonso Dastis, l'alors Ministre des Affaires Étrangères de Rajoy, lequel avait aussi fait un ridicule monumental.

Deuxième modification le 30 mars à 0h25.

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