Dans son billet publié, il y a quelques jours, sur son blog de Mediapart, Dimitris Fasfalis nous donne "les différentes ressources critiques pour penser l'Etat israélien et la question palestinienne. Il s'agit d'un bilan qui passe en revue les différents courants critiques de l'Etat israélien pensé comme Etat colonial." Voilà qui était bienvenu, dans une sorte d'anticipation ironique, cinq jours avant sa publication, du désastreux "Manifeste «contre le nouvel antisémitisme»" dont la caractéristique principale, littéralement axiale, est qu'il se construit, qu'il construit une, en soi, juste dénonciation de l'antisémitisme, sur "l'oubli" de ce que Dimitris Fasfalis met au coeur de son écrit : l'histoire d'Israël depuis sa création jusqu'à aujourd'hui faite de la domination, l'oppression, l'expulsion, la ségrégation, l'assassinat, la torture d'un peuple, celui de Palestine. Certes, tout ce qui fait l'horreur de l'antisémitisme ne se réduit pas à la barbarie qui est consubstantielle à l'établissement de l'Etat d'Israël, mais oublier, comme le font les signataires de ce manifeste, que l'Etat d'Israël, par ses pratiques d'Etat colonial, certes d'un type radicalement spécial, est un facteur inouï de renforcement de l'antisémitisme de par le monde, est inexcusable. Est une faute politique incommensurable.
C'est bien là le cercle vicieux de cette amnésie calculée de bien des signataires : attaquer de front l'antisémitisme, essentielle démarche que, contrairement à ce qui est dit dans ce méchant texte, la gauche dite radicale adopte comme on l'a vu encore récemment (voir ci-dessous le communiqué du NPA), se fait par une attaque biaisée contre un islam invité à se débarrasser "des versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants". Pourquoi biaisée ? Précisément parce que cet appel aurait pu espérer (et encore) avoir un début de crédibilité s'il s'était accompagné d'un autre appel : un appel aux Juifs et Juives et aux Israélien-nes à dénoncer tout ce que le sionisme, véritable religion fanatisée d'Etat, développe sur le Grand Israël, Eretz Israël, dont le dernier avatar est, très logiquement, la volonté que soit proclamé qu'Israël est un Etat juif ! Parfaite ellipse du Palestinien par laquelle Israël se donne à voir (mais il n'y a pas pire aveugle que ces signataires) comme l'Etat de l'anéantissement des Palestinien-nes et comme le vecteur exponentiel du développement de la haine des Juifs dans l'instant même où il proclame qu'il est "leur" Etat ! Je rejoins, par là, tout à fait la position de Dominique Vidal (lire ici).
Pour mieux mesurer ce qui pourrait bien être la raison d'être d'une déclaration qui prétend mobiliser les sentiments les plus nobles de l'humain contre l'immonde antisémitisme, constatons que cette publication coïncide avec le massacre, par des snipers israéliens, tout réjouis de leurs prouesses mortifères, comme dans des jeux vidéos (lire et voir ici), de Palestiniens manifestant pacifiquement, en ce moment même, pour leur droit à être des humains, à vivre comme des humains (Palestine. Des blessures par balles de la taille d’un poing). La dénonciation de l'antisémitisme mérite mieux, en fait, autre chose, que cet abject opportunisme proIsraélien...tellement honteux de lui-même ... qu'il n'a rien à dire des Palestinien-nes et du racisme assassin qu'ils subissent de ces Juifs de l'inhumain, ces paradoxaux antisémites essentiels, qui ont nom Netanyahu (auteur de l'inoubliable "Hitler ne voulait pas exterminer les Juifs") ou Lieberman (qui proposait de noyer les prisonniers palestiniens dans la mer Morte. Lire ici)... Noms manifestement imprononçables de ce Manifeste !
Terminons sur la phrase par où affleure, tout de même, l'infamie de ce positionnement anti-antisémite à géométrie bancale : "l’antisionisme, cet alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société." Tout est (non)dit : dénonçons, à la bonne école d'un Valls ou d'un Macron, l'antisionisme comme inhérent à l'antisémitisme ou l'inverse...pour exonérer de leurs crimes les bourreaux sionistes des Palestiniens. Et posons une question à la lecture de ceci : "Dans notre histoire récente, onze Juifs viennent d’être assassinés - et certains torturés - parce que Juifs, par des islamistes radicaux." Absolument intolérable en effet mais quid de ces Palestinien-nes assassinés, torturés, parce que Palestiniens par des Juifs radicaux, hystérisés par leur foi dans les droits sur un territoire que leur reconnaît la Bible hébraïque, foi à laquelle fait droit l'Etat d'Israël ? Poser la question c'est répondre ?
Note du 28 avril : il est intéressant de relever ce que rapporte Dominique Vidal dans son dernier billet Qu’alliez-vous faire, Annette, dans cette galère ?, la réaction de l'une des signataires du Manifeste, l'historienne Annette Wievorka, quand elle est interrogée sur l'Etat d'Israël : « Ce n’est pas le sujet. Nous parlons du nouvel antisémitisme et non d’Israël et de l’antisionisme. » A quoi Dominique Vidal rétorque fort justement "Sauf que votre Manifeste parle bel et bien de l’antisionisme, qu’il amalgame scandaleusement avec l’antisémitisme. Sauf que nombre de vos camarades de signature nous expliquent depuis des années que l’antisémitisme tient à l’« importation du conflit israélo-palestinien ». À cette notion d’importation près (un rien complotiste s’agissant d’un pays qui compte, en Europe, le plus de Juifs et de musulmans et se passionne donc naturellement pour le Proche-Orient), il est indéniable que les massacres de Gaza, par exemple, suscitent plus de rage antisémite que tous les Versets contestés du Coran. Surtout quand des dirigeants irresponsables du CRIF justifient les crimes de Tsahal au nom des Juifs de France…". Nous avons, par la récrimination d'Annette Wiecorka, la preuve, quasiment à ciel ouvert, de la stratégie discursive de refoulement délibéré de ce qui est, selon moi, la matrice politique de ce document contre l'antisémitisme : le doublet diabolisé par lui, construit en équation, "antisionisme = (nouvel) antisémitisme" est l'analyseur exact du doublet "(nouvel) anti-antisémitisme = sionisme aligné sur l'actuelle offensive meurtrière de l'Etat d'Israël contre les Palestinien-nes".
Le NPA réaffirme la nécessité de lutter contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme, d’où qu’elles viennent, a fortiori dans un contexte national et international où les courants ultra réactionnaires sont en pleine expansion, quand ils ne sont pas directement au pouvoir. Mais une telle lutte ne saurait s’accommoder d’amalgames racistes et d’instrumentalisations politiciennes, qui la desservent profondément. Cliquer ici