L'obscurantisme "républicain" de l'islamophobie...

Avec la succession des crimes terroristes commis, l'émotion, la sidération, sont grandes dans la population. Y compris parmi les musulman.e.s... Mais avoir à faire cette précision doit se lire comme le signe d'une anomalie dans ce qu'est devenue notre société, le symptôme que quelque chose ne tourne pas rond, se ... voile dangereusement dans les perceptions mais aussi les raisonnements.

Le titre complet de ce billet est :

Obscurantisme "républicain"

Avec en sous-titre :

L'islamophobie, cette phobie que d'aucuns, se déclarant gens des Lumières..., croient paradoxalement pouvoir arrimer à l'idée de raison ...

Avec la succession des crimes commis par des terroristes djihadistes, l'émotion, la sidération même, sont grandes dans la population. Y compris parmi les musulman.e.s... Mais avoir à faire cette précision doit se lire comme le signe d'une anomalie dans ce qu'est devenue notre société, le symptôme que quelque chose ne tourne pas rond, se ... voile dangereusement, pourrait-on tenter, dans les perceptions mais aussi les raisonnements, même chez des esprits rationnels. Au gouvernement, dans les médias, chez le commun des citoyens.... Cela doit nous mettre en alerte : ces terroristes, dont l'effroyablement hyperbolique mode d'action inhumain est pourtant à proportion inverse du danger politique qu'ils représentent réellement (le danger pour la République se mesurerait-il sérieusement à l'horrible d'actes individuels commis sans aucune coordination et dénotant des démarches déconnectées de stratégies collectives visant le pouvoir ?), ne seraient-ils pas, tout de même, en train de gagner la partie ?

Cette question pourrait se poser au constat de dérives irrationnelles qui, en réaction à l'horreur, s'expriment ici ou là en haines et stigmatisations diverses des musulman.e.s dénoncé.e.s "complices" ou encore en mises au pilori des "collabos" que seraient leurs soutiens "islamo-gauchistes". Ce serait une erreur de penser que ces graves dérives auraient une origine monocausale : la bien compréhensible et inévitable horreur ressentie devant les actes terroristes. Elles se combinent - ce devrait être une évidence, mais non, de le dire - avec l'exploitation politique et médiatique dudit sentiment d'horreur, en une raison instrumentale de la pire espèce travaillant en boucle serrée avec les positionnements des apprentis sorciers macronistes ou lepénistes partisans de la policiarisation à outrance ou de la fascisation "en marche" de l'Etat. Le tout sur fond d'aubaine d'une accentuation de la débandade idéologique de pans entiers d'une gauche cédant, pour certains, à la "folie" de coller au mantra de la France, et de la République qui lui serait consubstantielle, menacée par ces quelques pseudo-fous de Dieu, pour la plupart (hier les Kouachi et autre Coulibaly) naufragés d'une société devenue implacable envers les plus "cassés" et relégués, pour d'autres (comme aujourd'hui), chavirés des barbaries vécues ou subies à des milliers de kilomètres d'ici avec la participation ou l'indifférence complice de cet Occident si fier de sa "civilisation" des Lumières. Lumières pourtant si tragiquement éteintes, et comment, en son coeur dans les années 20, 30 et 40 du siècle dernier... avec  de sombres et terribles précédents annonciateurs des pires catastrophes depuis au moins le 19e siècle (1).

Dans ce contexte présent emboîté dans le long temps de l'histoire lesté de barbaries civilisationnelles dont le refoulé pourrait bien faire retour par prise d'appui sur la nouvelle phobie, ce qui s'est passé hier à Nîmes, le refus d'un commerçant d'accepter la présence de femmes voilées dans son établissement (lien ci-dessous), ne saurait être sous-estimé et réduit à une anecdote sans grande signification ni sans potentielles conséquences graves, malgré les réactions vives de rejet de cette discrimination rapportées par le journal...

Dans ce qui suit, en déroulement analytique de ce qui précède, je vais toucher à ce qui, en particulier à gauche, est devenu un totem et un tabou, intouchable en critique, par quelque bout qu'on l'aborde, je veux parler de Charlie Hebdo. Ce journal, cruellement atteint par l'attentat que l'on sait, est devenu, depuis lors, le point de ralliement d'un a priori hétéroclite ensemble de forces politiques dont la convergence, le centre de gravité du positionnement contre les attentats, signe une dérive à droite dudit journal. Une dérive entamée (lire ici) bien avant l'inoubliable et affreux attentat commis à son local  mais que celui-ci a complètement emballée jusqu'à amener l'équipe de Charlie à assumer d'être l'un des points nodaux essentiels de l'islamophobie ambiante que le terrorisme djihadiste contribue à alimenter en un mécanique effet de miroir : celui du partage, par ceux et celles qui sont en opposition frontale et qui portent à incandescence cette opposition, de l'idée que la violence djihadiste serait l'expression paradigmatique de l'essence même de l'islam comme l'assènent les assassins éradicateurs de l'impiété à l'égal de ce qu'expriment la plupart des caricatures et des articles charliesques au nom du très progressiste et historique combat contre l'aliénation religieuse.

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Lire ici

En partant de l'anecdote-évènement de Nîmes, il importe de noter que l''idée que les femmes "voilées", objet d'une si spécifiquement française "passion" (vite advenue basculement hyperphobique), aient quelque chose à voir avec le terrorisme ne date pas d'hier : n'est-ce pas Riss ? Le directeur de Charlie écrivit en effet, dans un édito de mars 2016, une semaine après des attentats à Bruxelles (lire ici), ce qui suit. J'ai bien dit dans un édito qui engage donc la ligne bien nommée éditoriale de son journal...

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Lire l'intégralité du texte

"La femme voilée est admirable. Elle est courageuse, dévouée à ses enfants et à sa famille. Pourquoi l’embêter, elle qui ne fait de mal à personne ? Même celles qui portent le voile intégral n’utiliseront jamais leurs vêtements pour cacher une bombe, comme certains le pensaient quand une loi fut votée pour en interdire l’usage sur la voie publique. Elles non plus ne feront jamais rien de mal. Alors pourquoi critiquer encore le port du voile et heurter ces femmes dignes en les montrant du doigt ? Taisons-nous, regardons ailleurs, fuyons les polémiques et les esclandres de rue. Leur rôle, même si elles ne se rendent pas compte qu’elles en jouent un, ne va pas au-delà. […]

Direction l’aéroport de Bruxelles. À cet instant, personne n’a encore rien fait de mal. Ni Tariq Ramadan, ni la femme voilée, ni le boulanger, ni ces jeunes désoeuvrés [qui vont commettre l'attentat]. Pourtant, tout ce qui va arriver ensuite à l’aéroport et dans le métro de Bruxelles ne pourra avoir lieu sans le concours de tous. Car tous inspirent la crainte et la peur. La peur de contredire, la peur de polémiquer, la peur de se faire traiter d’islamophobe et même de raciste. La peur, tout simplement. Ce qui va se passer dans quelques minutes est l’étape ultime de la peur : la terreur. Le terrorisme. Il n’y a pas de terrorisme possible sans l’établissement préalable d’une peur silencieuse généralisée."

On a bien lu "tout ce qui va arriver ensuite à l’aéroport et dans le métro de Bruxelles ne pourra avoir lieu sans le concours de tous." La femme voilée (comme les deux autres) a prêté son concours à la commission de l'attentat ! Le dictionnaire qui connaît le sens des mots dit clairement "Concourir implique les notions de participation et de contribution à un acte ou à une action". Ne méprisons pas l'auteur de ces lignes : il connaît son dictionnaire ! A ceux qui récusent que Charlie soit islamophobe, qu'ils notent les occurrences de "peur" (toujours notre bon dico : "Phobie : aversion très vive, irraisonnée ou peur instinctive") dans ce texte et le sens de leur emploi : il ne s'agit pas de la peur générée par les terroristes mais de celle des simples (sic) musulmans, même du boulanger sans histoire dont il est "repéré", doit-on supposer, qu'il est musulman par sa seule apparence physique, peut-être sa façon de parler... Sarkozy, cet intellectuel parmi les plus fins, aussi fin que Riss, a pu oser l'impayable et funeste « musulmans d'apparence » (lire ici).

Peut-on, quand on se revendique d'être une personne de raison, que l'on dirige un média important critiquant au demeurant les irraisonnés fanatiques des terroristes djihadistes (désignés en fait musulmans, cela facilite les choses), se laisser aller à se revendiquer phobique (donc irraisonné, comme ceux d'en face, et calé, "synonymise" le dictionnaire, sur l'instinctif, en régression irrationnelle pourrait-on ajouter) antimusulman en posant qu'une femme voilée, par la peur qu'elle inspirerait et dont évidemment elle serait responsable, concourrait (en complicité objective-subjective) à ce que se produisent des attentats djihadistes ?

A ce jour Riss ne s'est ni rétracté ni excusé d'avoir aussi ouvertement déclaré sa phobie des musulmans. Cet article est toujours sur le site de Charlie. Soyons clairs, le problème n'est pas que quelqu'un, qui plus est, ayant subi, comme Riss, l'horreur djihadiste, soit phobique : cela pourrait amener à recevoir les soins appropriés, non à faire (en recherche de partage avec ses lecteurs) de cette phobie un axe politique diffusé aux quatre vents des vents mauvais...

Etonnez-vous, après cela, qu'un commerçant de Nîmes pète un plomb : Riss l'avait bien dit, une femme voilée ne porte pas de bombes mais elle prête son concours aux actes des poseurs de bombes (ou des fanatiques de la décapitation). La superette est en danger !

Riss 2016 nous a donné involontairement la clé de compréhension de Charlie 2020 : le premier fait l'aveu de ce qui est la matrice éditoriale dont s'alimente plus ou moins, toujours plus que moins, en implicite, le second, l'instrumentalisation des données de la peur. Les attentats terroristes sèment la panique, leurs plus farouches dénonciateurs détournent/retournent cette panique en phobie compulsive des musulman.e.s. Cette politique de la haine, qui se pare d'être réponse et riposte à la barbarie est une politique délibérée de la peur, elle s'institue paradoxalement facteur de la peur qu'elle dénonce, la peur non du terroriste mais de l'autre "que moi", dont pourtant les signes d'altérité (voile compris) ne démentent en rien ce qui le définit foncièrement identique à chacun de nous...et irréductiblement autre-étranger au terroriste. C'est cette incitation à prendre peur phobique des musulman.e.s qui devrait faire peur, terrifier, mais, en dépassement de cette nécessaire peur première, d'alerte, amener vite à éclairer en raison comment loin d'être politique, elle se déploie régressive, prépolitique de l'irrationnel qui tente de surpasser par plus de sidération celle que provoquent les terroristes.

Sérieusement (?) : la République serait en danger clame-t-on ici et là, à droite comme à gauche ! Mise en danger par ces criminels prenant en otage l'islam tranquille de l'immense majorité des musulman.e.s ? Par ces oxymoroniques phobiques "républicains", contempteurs d'un islam fantasmé, qui se donnent à voir et à lire traquant les musulmans.e.s du commun et poussent, de façon irresponsable, au "clash des civilisations" qu'ils imputent, sans autre forme de procès, à ceux-ci, pour le seul fait d'être ce qu'ils sont (nouveau racisme culturel ciblant les mêmes, mais en plus présentable, que ciblait le racisme biologique) ? (2) Tristesse devant le face-à-face du criminel et du liberticide ! Mais aussi nécessité de le déjouer ! 

 

 (1) Lisons, relisons Aimé Césaire : "Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique." (je surligne) “Discours sur le colonialisme” (1950)

(2) Il n'est pas inutile de relever qu'en se centrant sur la phobie que lui inspirent des musulman.e.s sans rapport aucun avec des terroristes mais dont il commet le coup de force de les mettre tout de même en relation fonctionnelle avec eux, Riss lâche, pour vite et mieux se rattraper, un aveu qui met à mal une pièce maîtresse de "l'argumentaire" des islamophobes de tous bords qui se déclarent Charlie : la motivation par l'islam chez les terroristes est inconsistante. Riss ne paraît pas loin de rejoindre Alain Bertho qui parle, à propos de ceux-ci, d'une "islamisation [superficielle] de la rage du désespoir ou de la radicalité" contre l'idée d’une "radicalisation de l’Islam" (lire ici)  ?

"Ce jeune délinquant, écrit Riss, qui n’a jamais ouvert un Coran de sa vie (je surligne), ne connaît rien à l’histoire des religions, de la colonisation, ni à celle du pays de ses ancêtres d’Afrique du Nord, vient de commander un taxi avec deux autres copains. Ils ne sont pas érudits comme Tariq Ramadan, ne prient pas aussi souvent que notre boulanger et ne respectent pas les préceptes de l’islam autant que la courageuse mère de famille avec son voile. Direction l’aéroport de Bruxelles. [...]

Ces jeunes terroristes n’ont pas besoin de cumuler les qualités des autres, d’être érudits ou travailleurs".

Cette désislamisation des terroristes que leur concède Riss n'est pas pour autant une désislamisation des actes terroristes car ceux-ci ne sont pas que l'oeuvre des "tâcherons" : l'entreprise idéologique de Riss ne saurait se contenter de diaboliser les épouvantables petites mains djihadistes. Notre homme cible large : le terrorisme c'est plus que les terroristes, c'est même en quelque sorte tout autre chose que les seuls terroristes, c'est un tout hiérarchisé avec, à sa tête, l'intello qui, lui, maîtrise le fonds idéologique-religieux de l'affaire, l'islam, et, à des échelons intermédiaires, le "brave" musulman qui bosse et la si anodine et digne femme soumise, voilée, qui vaque "innocemment" à son quotidien. Ces pièces supérieures et médianes du tout du terrorisme, prépareraient, chacune à sa façon et à sa place, l'action des exécutants de l'horreur.

Voilà, grâce au directeur de Charlie, fournie clé en main la construction holistique du problème musulman par laquelle il est légitimé que pour lutter contre le terrorisme, il faille faire haro sur les musulman.e.s.

Cette lourde charge contre les musulman.e.s n'est, si l'on veut bien y réfléchir posément, qu'une lourdingue et misérable lecture de ce qu'est le terrorisme où la place clé assignée à la peur que "suscitent" les musulman.e.s frôle, argumentativement parlant, l'absurde : Riss nous dit en pontifiant qu'"il n’y a pas de terrorisme possible sans l’établissement préalable d’une peur silencieuse généralisée." La traque, en amont de l'acte terroriste, de la complicité du boulanger musulman, de la femme voilée et de Tariq Ramadan s'économise la démonstration que la peur qu'ils inspireraient soit le "préalable" au passage à l'acte assassin : on serait en fait tout à fait fondé à considérer, au contraire, que ce soit par l'effet de surprise, lui-même conditionné par l'absence de peur et le manque de vigilance que celle-ci induit, que le terrorisme se donne les moyens de frapper ! La quotidienneté de la vie tranquille et sans histoire que mènent la plupart des musulman.e.s du commun, malgré les injustices de tous ordres que la bonne république "universaliste et égalitaire" leur impose et que certain.e.s prennent engagement de combattre syndicalement ou "citoyennement", pourrait même être vue et comprise comme le facteur qu'exploitent, à leur insu, dans la plus absolue extériorité à leur être-au-monde, les terroristes. Sauf que par là, il deviendrait impossible au sujet phobique de leur imputer, en faisant allégeance à la nécessité interne du syndrome obsessionnel de la quête à tout prix de son objet, de "concourir" au terrorisme.

Ils concourent, au contraire de la peur, à la tranquillité civile ? Trop facile, ne cédons pas au mirage des fausses évidences, nous dit-on à Charlie, LE musulman et particulièrement LA musulmane ne s'en sortiront pas si facilement... Et tant pis si l'illogique d'une peur remontée de l'aval de l'acte terroriste à son amont est grossier. Ce n'est pas à l'intelligence des lecteurs qu'on s'adresse en procédant ainsi mais à ses émotions brouillonnes et brouillées consécutives aux chocs et aux traumatismes de l'histoire sur fonds de "passions" recuites de longue date. A rebours de ce que Hara-Kiri et le premier Charlie faisaient. Tant il est vrai que tout ce qui est évoqué ici se comprend pleinement à la lumière de la méchante histoire d'un reniement éditorial, d'une captation indue d'héritage idéologique, dont l'article d'un ancien de Charlie, Olivier Cyran, auquel je renvoie plus haut, donne une idée.

 

Dernière modification ce dimanche 1er novembre à 22h08.

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