Catalogne. La CUP, ces anticapitalistes indépendantistes...leur bilan et perspectives

Le Govern a péché par naïveté en pensant qu’il se confrontait à un adversaire politique ayant plus de fond démocratique qu’il n’avait alors qu’il a été clair que, pour lui, tout n’était que diktat, force et autorité.

Entrevue avec Benet Salellas, député de la CUP (Candidature d'Unité Populaire) au parlement catalan jusqu'à sa dissolution à coup de 155 par Madrid. La CUP, défendant des positions anticapitalistes sur des bases indépendantistes, a fait alliance, pour mener à bien le passage à l'indépendance, avec la coalition de gouverneemnt Junts pel Sí (Ensemble pour le oui) regroupant la droite catalaniste du PDeCAT du président destitué de la Généralité, Carles Puigdemont, et l'ERC (gauche républicaine). Dans la foulée de son coup de force contre les institutions catalanes, Mariano Rajoy, le chef du Gouvernement espagnol, a convoqué des élections au parlement catalan pour le 21 décembre. Benet Salelles revient sur la crise en cours en Catalogne sud et dessine les perspectives que défend son organisation. La CUP comptait 10 député-es au Parlament sur la base de son score électoral de 8,21 %.

Cette longue entrevue, dont nous publions la première partie, est parue sur le site espagnol cuartopoder et est accessible en cliquant ici

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[Dans le cadre de la campagne d'intox menée contre les organisations indépendantistes, en cette période pré-électorale, l'accusation de vouloir passer à l'action violente a été lancée contre la CUP.]

Benet Salellas : Le mouvement indépendantiste catalan s'est très clairement engagé en faveur de la non-violence et de la lutte pacifique et civile. Nous accuser de vouloir user de la violence, ne cherche qu'à faire dérailler le débat que l'indépendantisme doit se coltiner, le débat sur le pouvoir. La fracture qu'il y a entre la proclamation de la république et la concrétisation de cette proclamation, voilà ce qui doit nous faire réfléchir. Comment allons-nous obtenir que la république devienne réalité ?  Si nous n'avons pas d'armée, et nous ne voulons pas en avoir, car notre position non-violente est aussi antimilitariste... Si nous n'avons pas un corps de police réellement engagé à défendre les mandats du Parlament, eh bien, nous devrons réfléchir à la façon de nous défendre de la violence de l'Etat, dont on sait qu'elle s'exercera, elle s'est déjà exercée. En face, ils l'ont clairement montré, ils maintiendront, par-dessus tout,  l'unité de l'Espagne.

La clé, pour nous, réside dans la désobéissance civile en lui donnant un caractère massif et transformateur. C’est peut-être dans l’organisation de cette désobéissance que nous devons plus travailler. Il y a, en outre, une question sur laquelle nous avons une vision très différente du Govern de Carles Puigdemont, celle des fonctionnaires. Nous pensons à la CUP que les fonctionnaires doivent être partie prenante, pour autant qu’ils le veuillent, du processus visant à rendre effective la république. On les a toujours traités comme s’ils étaient des mineurs, toujours à les défendre, alors qu’il y en a qui veulent prendre parti. Sans les fonctionnaires il est très difficile de mettre en place la république. La désobéissance, donc, ne doit pas seulement être dans la rue, elle doit être aussi dans les espaces institutionnels. Et pas parmi les seuls élus, comme on l’a vu dans l’actuel cycle de mobilisation, mais aussi chez les travailleurs de l’administration. Pourquoi les unionistes du PP, de Ciudadanos et du PSOE sont-ils si préoccupés par l’école publique et TV3 ? Parce que les espaces publics, c’est là où les travailleurs ont une conscience très claire de devoir refuser toute ingérence extérieure. Ce sont des espaces très forts où, malgré tout le 155 que l’on voudra utiliser, il perdure une certaine souveraineté. Voilà peut-être pourquoi le PP, le PSOE et Ciudadanos portent leurs attaques contre ces espaces.

Marta Rovira, la dirigeante d’ERC, a affirmé que le Govern tenaitde l’Etat lui-même qu’il était prêt « à faire des morts dans les rues » pour éviter à tout prix l’indépendance. Avez-vous eu connaissance que, depuis l’Etat, de tels propos aient été tenus ?

Pour nous l’Etat est un véritable cloaque d’où peut sortir n’importe quoi. On l’a vu, si l’on remonte aux GAL [groupe parapolicier antiETA promu, dans les années 80, depuis l’Etat espagnol sous le gouvernement du socialiste Felipe González et responsable de 27 assassinats] pour arriver à la récente Opération Catalogne [action, à partir d’une unité de police spéciale, révélée dans la presse : commanditée, depuis 2012, par le Ministère de l’Intérieur, elle visait à discréditer des personnalités catalanes liées à l’indépendantisme]. L’Etat n’a aucune retenue morale à utiliser tout moyen pour parvenir à ses fins. Quand on a vécu directement des faits comme la réponse qui a été faite à la tenue du référendum [d’autodétermination] du 1er octobre, avec toute cette violence aveugle et arbitraire, qui répond à une stratégie de tortionnaire, si l’on suit la définition que donnent les conventions internationales au mot torture, à une stratégie du châtiment collectif, on vérifie que l’Etat est prêt à tout. S’il est capable de faire de telles choses avec des gens qui sont en train de voter dans le cadre d’un processus électoral qu’il ne jugeait pas valable, on peut déduire facilement jusqu’où il peut élever l’intensité de sa réponse devant la mise en place d’une république. Nous, nous n’avons pas, à la différence du Govern, d’information directe, pas plus du CNI [le service de renseignement espagnol] que des services d’intelligence catalans. Les membres du Govern nous disaient que le Gouvernement était prêt à recourir à plus de violence contre les gens, quitte à faire des morts dans les rues, pour freiner le processus indépendantiste. Le Govern n’a pas voulu assumer la responsabilité qu’une telle chose se produise.

Peu après la proclamation de l’indépendance, vous avez fait des déclarations reconnaissant qu’il n’y avait pas de structure prête pour la création d’un Etat catalan. Le Govern a-t-il trompé les gens ?

Dans la Loi de Transition [vers l’Etat républicain catalan, loi votée en septembre dernier par le Parlament], la philosophie générale se résume à l’idée de la négociation. Il m’apparaît légitime d’envisager que l’on va avoir un interlocuteur pour négocier, pour rechercher des compromis et pour établir un accord sur les relations à venir entre les deux parties. Ce qui, en revanche, n’est pas recevable c’est qu’il n’y ait jamais eu d’interlocuteur. Le Govern comptait qu’au dernier moment il allait avoir quelqu’un avec qui entamer un processus de négociation, j’ignore si celle-ci devait porter sur un référendum ou sur le processus même menant à la république. Tout ce que le Govern avait échafaudé était fondé sur cette philosophie de la négociation. De mon point de vue, il n’a trompé personne, mais je crois qu’il s’est trouvé confronté à un scénario qu’il n’avait pas imaginé, le scénario de l’unilatéralité chez Rajoy. Il n’y a personne de plus unilatéral, dans ce conflit, que le Gouvernement espagnol : il se refuse unilatéralement à faire la moindre proposition politique. Le Govern a péché par naïveté en pensant qu’il se confrontait à un adversaire politique ayant plus de fond démocratique qu’il n’avait alors qu’il a été clair que, pour lui, tout n’était que diktat, force et autorité.

Est-ce que la CUP avait averti le Govern des risques courus au vu de ces caractéristiques de l’adversaire, de l’Etat espagnol, que vous donnez ?

Nous nous sommes largement exprimés là-dessus, tout cela tient à la nature de l’Etat espagnol. C’est une évidence que les institutions, telles qu’elles ont été configurées, ont une logique propre, autoritaire, dans laquelle il est très difficile de faire entrer le langage démocratique de la négociation, du compromis et de l’accord.

Le 10 octobre Puigdemont avait demandé que l’ouverture de la séance du Parlament, où il semblait que l’indépendance allait être promulguée, soit repoussée d’une heure. Par la suite, Puigdemont avait suspendu la république avant même qu’elle ne soit proclamée. L’Etat indépendant le plus bref de l’histoire, plaisantait-on sur Wikipedia. La CUP n’avait pas partagé cette décision. Vous étiez député. Comment avez-vous vécu ces moments ?

Les 1er et 3 octobre, quand a lieu la première grève générale, on a pratiquement une période d’insurrection. C’est, pour nous, le moment approprié pour la proclamation de la république. Puigdemont, pourtant, sur pression de Ada Colau et du PSC, comprend qu’il vaut mieux calmer les choses. Cela a eu pour conséquence de placer l’indépendantisme sur un scénario de plus grande faiblesse, le 27 octobre l’indépendantisme était moins mobilisé. Nous avons participé à des réunions communes les 1er et 2 octobre où nous avons exposé notre analyse à Junts pel Sí mais le Govern ne l’a pas partagée. Il voulait épuiser toutes les possibilités de proposer un dialogue au Gouvernement espagnol. Puigdemont fait alors un pas en arrière sur la proclamation de l’indépendance pour favoriser un accord avec l’Etat. Je trouve quand même amusant que ce soit l’indépendantisme qui doive rendre des comptes de ce qu’il a fait au jour le jour et que l’on perde de vue que tout le rôle de Puigdemont a été de tendre la main au Gouvernement pour qu’il fasse une proposition politique. Personne ne regarde de l’autre côté, personne ne demande des explications à Rajoy sur les raisons de son refus de faire la moindre proposition sur toute cette période. Cette façon de voir les choses est à très courte vue et ne permet pas de voir les raisons pour lesquelles ce conflit démocratique ne trouve pas de solution.

Le 27 octobre, pendant quelques heures, on a eu l’impression que Puigdemont allait convoquer des élections. Finalement il n’en a rien été et il est allé jusqu’à la proclamation de l’indépendance. Pendant ces quelques heures, avez-vous eu des conversations avec Puigdemont ?

Le 26, le Govern est décidé à convoquer des élections en échange de quelques garanties ou de propositions politiques du Gouvernement. Comme cela n’arrive pas, il choisit d’appliquer les accords que nous avions [sur la proclamation de l’indépendance]. A ce moment-là, notre rôle est très secondaire, le Govern sait déjà ce que nous pensions, nous n’étions pas dans l’optique de la convocation d’élections. Il n’y a eu aucun débat à ce moment-là.

Rajoy convoque les élections et la CUP y participe. Quels sont vos arguments pour participer à des élections « autonomiques », dans le cadre d‘une autonomie dessaisie de ses pouvoirs ?

Vous sautez une étape : avant de convoquer des élections, Rajoy dissout le Parlament.

C’est vrai…

Rajoy dissout le Parlament qui a été élu avec la participation la plus haute à des élections. Il se produit ainsi une chose qui ne s’était jamais produite sur la carte occidentale depuis la Seconde Guerre Mondiale, la dissolution d’un parlement par un pouvoir extérieur. La société espagnole doit faire son autocritique sur cette façon d’en arriver à dissoudre un parlement, sur cette façon qu’a la démocratie d’agir comme une dictature sans susciter la plus petite critique. Nous n’avons pas connaissance de critiques en ce sens émanant de la société espagnole. N’oublions pas que cette décision de dissoudre le Parlament intervient dans un contexte où parallèlement on menace le Govern et le Bureau du Parlament de plaintes pouvant valoir 30 ans de prison. Autrement dit on destitue une partie importante de la direction du processus indépendantiste. A ce moment-là, les acteurs les plus « processistes » [de « procés », processus de l’indépendance catalane], comme le PDeCAT, ont affirmé qu’ils participeraient aux élections. Marta Rovira, aussi, annonça, par la suite, la même décision pour ERC. Les seuls à engager le débat sur ce qu’il fallait faire, sur l’idée d’appeler au boycott de l’élection du 21 décembre, c’était nous. Nous sommes alors arrivés, lors de notre assemblée du 12 novembre, à la conclusion de mettre en avant que l’Etat est particulièrement intéressé à ce que nous ne participions pas à ces élections. Par conséquent, en émettant les dénonciations nécessaires du caractère d’exceptionnalité [comme on dit d’un état qu’il est d’exception] que revêtait cette convocation électorale, nous serons présents pour utiliser cette campagne, pas pour défendre l’idée de gérer une autonomie, mais pour celle de mettre en place une république.

A suivre.

Traduction et note entre crochets dans le corps du texte : Antoine Rabadan

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