Grande entrevue avec l'ANC : quelle situation en Catalogne ?

Elisenda Paluzie expose, sans complaisance, la situation difficile que connaît le mouvement indépendantiste catalan pour mieux proposer, avec la puissante association qu'elle dirige, d'en finir avec la division qui est, avec la répression de l'Etat espagnol, à la source de cet affaiblissement. Qu'on se le dise, l'ANC garde le cap de l'indépendance, y compris par déclaration unilatérale !

Paluzie, présidente de l’Assemblée Nationale de Catalogne (ANC) : « Si l’indépendantisme dépasse la barre des 50% lors des nouvelles élections, il faut faire une DUI [Déclaration Unilatérale d’Indépendance] ».

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Carlota Camps
Photo: Sergi Alcàzar
ElNacional, Barcelone. Lundi 29 juillet 2019

En plein débat interne de l’indépendantisme sur la façon d’envisager l’avenir du procés (1) et dans l’attente que soient prononcées les sentences du procès du 1-O (2) qui, sans aucun doute, seront un tournant politique, nous avons conversé avec la présidente de l’ANC, Elisenda Paluzie. La dirigeante de l’association « souverainiste » (3) considère qu’un nouveau référendum comme celui du 1-O n’a pas de sens et elle fait le pari d’une autre DUI si une majorité indépendantiste se dégage lors de nouvelles élections au Parlament [Parlement de Catalogne]. Paluzie lance aussi un appel à participer à la manifestation de la Diada [fête nationale catalane le 11 septembre] de cette année et assure que tout renoncement aux mobilisations [de rue] joue en faveur de ceux qui veulent revenir à l’autonomisme (4).

Presque deux ans après le 1er octobre, l’indépendantisme connaît une situation d’impasse et se retrouve dépourvu de feuille de route claire donnant une perspective. En résumé comment en est-on arrivé là?

Nous sommes actuellement dans une étape de transition. Le 27 octobre (5) marque la fin d’une étape et une autre s’est ouverte caractérisée par cet échec à atteindre l’objectif [de l’indépendance], bien que nous ayons fait cette chose incroyable qu’est le référendum du 1er octobre. De plus, cet échec sur l’objectif s’est accompagné de la répression politique, une répression à laquelle la majorité des acteurs du procés n’étions pas habitués. Il est bien possible que la sentence [du procès des dirigeants incarcérés], sans constituer aucun point d’arrivée car il y a d’autres procès en vue, finisse par marquer la fin de cette étape et qu’il en advienne une autre. Ce qu’il nous incombe de faire c’est remettre au cœur de notre démarche notre objectif.

Et comment opère-t-on ce retour vers cet objectif ?

Il faut, en tout premier lieu, en avoir la volonté et en faire une priorité.

Ce n’est pas une priorité aujourd’hui ? 

Certains accords politiques qui ont été passés dernièrement montrent que leurs promoteurs n’en font pas la priorité (6). Il y a un vrai danger de retour à l’autonomisme. Cela me semble évident et ce n’est pas une affaire d'un parti vis-à-vis d’un autre. Il existe des forces dans tous les partis ainsi qu’une pression de l’extérieur qui poussent pour qu’il en soit ainsi. Les temps sont durs et difficiles pour que l’on se remette en route mais la priorité pour l’ANC est qu’il n’y ait, en aucune façon, de régression.

Comment ?

Regarde, nous réutilisons la métaphore de la montagne. Nous nous sommes installés aujourd’hui dans un camp de base donné et nous voyons que la cime est très haute et qu’il y a beaucoup de brouillard. Il nous faut nous acclimater au manque d’oxygène, soit la répression, pour reprendre notre montée. Dit autrement, nous devons nous acclimater à cette nouvelle étape, aux circonstances du moment, regrouper nos forces et nous préparer, mais nous ne pouvons pas faire des choses qui contribuent à rendre inatteignable l’objectif. Il est prioritaire de remettre l’indépendance au centre et surtout d’éviter que s’installe l’idée qu’elle est impossible à atteindre et illégale. C’est cela que veut l’Etat [espagnol], il veut que nous abandonnions la lutte et c’est ce que nous ne pouvons pas nous permettre.

Et que peut faire l’ANC pour éviter que cesse la lutte ?

Il y a une combinaison de diverses choses. Il nous a fallu à nous aussi apprendre d’abord à faire le deuil d’octobre [du processus d’indépendance porté au plus haut le 1er octobre 2017]. Une bonne partie du secrétariat de l’ANC et de nos bases était calée sur l’idée qu’il suffisait que nous obtenions que cette DUI, que nous avions proclamée le 27 octobre, soit relancée par l’actuel Parlament.

Mais cela n’est pas possible…

Nous avons vu que ce n’est pas possible à cause de nos nombreuses faiblesses qui, de plus, se sont aggravées avec le temps. Il nous faut identifier ces faiblesses et là où nous pouvons avoir de l’effet, y aller à fond. C’est ce que, ces derniers mois, nous avons fait à l’ANC. Sur le terrain de la société civile nous en avons repéré un certain nombre dans des secteurs professionnels, c’est pour cette raison que nous avons fait les campagnes de la Cambra (7) ou celle de la consommation stratégique (8) en créant un tissu plus déconnecté des pressions politiques liées à l’échec d’octobre [2017]. Voilà pour ce qui est de la société civile. Pour ce qui touche aux partis, nous devons retrouver une plus grande exigence envers eux et, surtout, éviter, dans la mesure du possible, ce retour à l’esprit de parti et à l’autonomisme que nous voyons se dessiner.

Faut-il, d’une certaine façon, tourner la page du 1er octobre ?

Non ! Le 1er octobre est la base de tout. C’est la plus grande démonstration de force et de courage collectif que nous ayons faite. Apprendre du 1-O est la base sur laquelle nous devons construire le processus permettant de mener à son terme une déclaration effective [d’indépendance]. C’est-à-dire des majorités parlementaires, un gouvernement disposé à aller au bout des mandats démocratiques issus des urnes et enfin des citoyens mobilisés et auto-organisés qui mettent en route ce que la répression empêche le Govern [Gouvernement catalan] de faire. Pour nous le mandat du 1er octobre est valable, le problème c’est que le moment optimal pour utiliser toute cette force a été gâché.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui il ne sert à rien de se lamenter. Bon, cela a son utilité pour que nous ne recommencions pas l’erreur de ne pas mettre à profit les fenêtres d’opportunité mais aujourd’hui il nous faut en ouvrir une autre renouant avec la force révélée le 1er octobre. Nous devons aider, depuis la société civile, à ce que cette fenêtre s’ouvre au plus vite mais c’est la tâche aussi des partis et du Govern. Il ne sert à rien de nous dire que les conditions ne sont pas réunies pour faire une DUI alors que l’on ne nous dit pas ce que sont ces conditions nécessaires (ni d’ailleurs en quoi des erreurs ont été commises) ni ce qu’il faut faire pour les réunir.

Faudrait-il procéder à une analyse collective et à un travail permettant d’établir ce qui a marché et ce qui a constitué des erreurs ?

Ce serait une bonne chose que cela soit fait. C’est incroyable qu’en presque deux ans cela n’ait pas été fait.

Faut-il un nouveau référendum ?

Quelle sorte de référendum ? Un référendum unilatéral et auto-organisé, nous l’avons déjà fait, un autre qui n’était pas officiel et contraignant, aussi, ce fut le 9-N [9 novembre 2014], quant à un référendum organisé par la société civile, nous l’avons fait lors des consultations antérieures. Tout cela a été fait et cela n’a aucun sens de recommencer, aucun sens. Il ne s’agit pas que les Catalans démontrent qu’ils sont les meilleurs dans l’organisation des référendums. Ce qui ne veut pas dire que, si les circonstances permettaient, pour l’accès à l’indépendance, la tenue d’un référendum internationalement imposé ou négocié avec l’Etat et suivi, dans ce dernier cas, d’un accord sur les termes de l’indépendance, cela ne faciliterait pas les choses. Nous avons toujours dit notre disponibilité à avancer dans ces voies. Mais sincèrement je ne vois pas que tout cela ait la moindre possibilité de se réaliser.

Mais comment peut-on avancer unilatéralement ? Si l’on ne fait pas un nouveau référendum, il ne reste plus qu’une DUI.

Oui.

…mais y a-t-il une majorité sociale pour faire une DUI ?

C’est justement la raison pour laquelle nous avons dit que pour renouer avec l’unilatéralité et étant donné les difficultés et les circonstances internationales, l’objectif est qu’aux prochaines élections au Parlament la barre des 50% des voix soit dépassée. Bien que des élections ne soient pas un référendum et que nous ayons un problème avec les gens qui ne se prononcent pas, il n’en est pas moins vrai que cela donnerait une légitimité renforcée. Nous croyons que c’est une condition [les 50%] qui est à notre portée et, quant à l’unilatéralité, cela ne veut pas dire qu’il faille y recourir le lendemain même des élections mais il n’y en aurait pas moins un mandat pour reprendre la voie unilatérale.

Par conséquent, si les partis indépendantistes obtenaient plus de 50% des voix aux prochaines élections, disons en janvier, il faudrait faire une DUI ?

Il faut faire une DUI mais il faut préparer les conditions pour qu’elle puisse être effective. Comment aurons-nous le financement pour survivre pendant les premiers mois ? Y avons-nous pensé ? Y a-t-il des alternatives ?

Cela faisait partie des préparatifs du 1-O, non ?

Eh bien, nous ne le savons pas car on ne nous l’a pas expliqué. Quand on nous l’expliquera, nous verrons bien ce qui était dans les préparatifs et ce qui n’y était pas. Je comprends qu’ils n’aient rien voulu expliquer car le procès en cours pèse sur les déclarations qu’ils peuvent faire. C’est pourquoi je dis que, quand celui-ci mais aussi celui du TSJC (9) et celui du 13e tribunal auront pris fin, quand cette vague de procès qui perturbent la vie institutionnelle sera finie, il n’y aura plus d’excuse pour ne pas aborder cette analyse avec la plus grande sincérité.

Le manque d’unité est une autre faiblesse. Comment parvient-on à cette unité qui paraît toujours plus difficile à construire ?

Par beaucoup d’efforts, sans jamais jeter l’éponge et en conservant toujours le lien minimal avec les partis. Sur ce point que vous évoquez, les gens, la mobilisation, sont très importants. Si la division provoque du découragement et de la frustration et que la réponse est « je ne me mobilise pas, je reste chez moi et vous ferez bien sans moi », c’est justement l’idéal pour toutes ces forces qui veulent que nous abandonnions la lutte et que nous nous consacrions à nouveau à la gestion d’une autonomie. Ça c’est idéal pour eux. C’est la raison pour laquelle nous, en tant qu’ANC, notre rôle consiste à continuer à transmettre à tout le monde l’idée de la nécessité de la mobilisation.

Dans le sens de ce que vous dites, quelle place occupe la Diada cette année ?

Il y a une situation de découragement dans le mouvement et la Diada peut essayer d’inverser le cours des choses. Je sais parfaitement que ce n’est pas seulement par les manifestations que nous construirons l’indépendance mais nous ne pouvons pas renoncer aux manifestations et, quand je dis manifestations, il s’agit de celles où l’on puisse retrouver la grand-mère aussi bien que l’enfant dans sa poussette. C’est cela aussi qui a fait notre force. Ce n’est évidemment pas le seul facteur de mobilisation, c’est pourquoi l’ANC opère un total changement. Alors que nous étions une association dont l’activité était essentiellement fondée sur les mobilisations et la pression à exercer sur les partis, désormais nous faisons des campagnes que nous n’avions jamais envisagées auparavant et qui ont une vraie incidence sur des organes de pouvoir. Nous ne pouvons cependant pas renoncer aux manifestations et à la transversalité du mouvement. Ce serait une erreur.

Des voix critiques, qui se sont élevées envers ce [nouveau] type de mobilisations, proposent d’encercler le Parlament (10) ce prochain 11 septembre de Diada. Qu’en pensez-vous ?

Ce genre de mobilisations doit avoir un objectif politique clair. Qui interpelle-t-on ? Nos élus politiques catalans ?, l’Etat ? Si on interpelle l’Etat, alors il faut aller aux endroits stratégiques, par exemple l’aéroport, mais alors c’est un autre type de mobilisation et il doit s’accompagner d’une autre réponse politique. La désobéissance civile toute seule… Il faut avoir à l’esprit que nous avons encore un Parlament, des partis et une majorité indépendantiste. Mais ce n’est pas possible que, de ce côté-là, on nous dise que nous, la société civile, devons tout faire et qu’ensuite on nous envoie les Mossos [la police catalane]. Il y a le risque que se reproduise ce qui s’est passé l’automne dernier (11) et qui avait été démobilisateur. On pousse, d’un côté, les gens à sortir dans la rue et à s’opposer à certaines choses et ensuite on donne l’impression qu’on n’a pas de projet politique qui fasse écho à cette mobilisation.

Et donc ?

Ce qui importe le plus c’est que nous nous redonnions l’objectif politique. Si nous parvenons à fixer un tel objectif, ce type de mobilisations plus disruptives peut être pertinent en réponse à la sentence judiciaire à venir. Mais il nous faut d’abord un objectif et que ces mobilisations soient les plus unitaires possibles et qu’elles touchent le plus de gens. Il faut aussi savoir mesurer les forces dont on dispose. C’est très facile, sur Twitter, de dire telle ou telle chose. Ces dernières semaines on nous disait à travers les réseaux et les groupes Whatsapp qu’il fallait faire pression sur les partis mais quand nous avons fait les premiers rassemblements contre les partis (dans l’affaire de la Diputación de Barcelone [voir plus haut]), eh bien nous n’étions pas si nombreux. Nous devons donc agir intelligemment et savoir ce que sont nos forces. Ce type de mobilisations par la désobéissance civile fait partie de notre réflexion sur l’action à mener contre les sentences judiciaires mais avant d’adopter la décision de les mettre en œuvre, la priorité c’est de voir sur qui compter et quel objectif nous leur donnons.

Faites-vous le pari d’une « grève de pays » (12) ? Avec le blocage des principales voies de communication ?

Je ne peux pas te dire exactement ce que nous ferons car nous ne l’avons pas décidé.

Mais, en tant qu’ANC, quelle est votre proposition ?

Nous n’avons pas encore décidé ce qu’elle sera. Nous pensons que les mobilisations doivent être disruptives mais il est très important qu’elles soient accompagnées d’une stratégie politique.

Il faut donc au préalable une analyse de la situation ?

La meilleure réponse à apporter à la sentence judiciaire serait que nous disions bien fort que nous nous redonnons comme objectif l’indépendance et que nous mettons en place une stratégie pour y parvenir le plus tôt possible. Et ensuite, évidemment, il faudrait que cela se concrétise par la définition d’une série d’étapes.

Est-ce à dire qu’il faudra fixer une nouvelle feuille de route ?

Exactement. Nous avons inclus des éléments dans cette feuille de route, par exemple la nécessité de dépasser les 50% des voix aux prochaines élections mais il y en a d’autres. Nous pouvons utiliser aussi la répression à notre avantage. Si nous obtenons que des tribunaux internationaux accréditent qu’il y a eu atteinte aux droits civils et politiques, cela renforcera notre cause en faveur de l’autodétermination. Nous avons déjà, à ce jour, la première décision du Groupe de Travail sur les Arrestations Arbitraires de l’ONU et nous en avons d’autres qui sont en attente des résolutions, celle concernant la suspension des investitures électives à la députation en Espagne ou celle sur l’investiture même de députés ou encore sur la non-reconnaissance de l’élection au Parlement Européen, où nos députés n’ont même pas pu prendre possession de leur mandat (13). Tout cela s’inscrit dans cette stratégie pour aller vers l’indépendance, tout cela nous rend plus forts.

Mais à quoi cela sert-il ? Ce ne sont pas des résolutions contraignantes.

Cela ne nous donne pas l’indépendance mais cela permet qu’au moment où nous la reposerons comme objectif avec une légitimité accrue et une majorité, nos arguments soient plus solides du point de vue international.

Revenons à la Diada. Une des critiques qui vous sont adressées est que ce sont des manifestations trop « festives ».

Ce n’est pas une manifestation festive. Cela me fait doucement rigoler qu’on emploie cette expression. La manifestation du 11 septembre n’a jamais été festive, elle a toujours été revendicative. Ce n’est pas une fête, cela ne l’a jamais été !

Bon, quand on dit festive, on fait référence au fait qu’il y ait des animations, des ventes de tee-shirts…

Nous verrons plus de mobilisations de désobéissance civile après les sentences, pour ce qui est du 11 septembre, il n’y aura aucune chorégraphie. Ce sera une manifestation où nous voulons que tout le monde se retrouve et qui soit un avertissement important adressé aux partis politiques. Quant aux tee-shirts, je veux qu’il soit clair que ce n’est pas pour faire des chorégraphies mais pour obtenir de quoi financer les campagnes de l’ANC. Avec les tee-shirts nous avons couvert les frais de la défense de Carles Puigdemont assurée par l’avocat Ben Emmerson. Un exemple parmi d’autres. Si mes prédécesseurs à la tête de l’ANC avaient basé les finances de l’ANC sur le merchandising et les cotisations des adhérents, c’était parce que nous voulions que notre association soit indépendante et ne sollicite jamais de subvention publique et nous nous y sommes tenus.

Mais, après huit ans de manifestations de ce genre, une partie de l’indépendantisme pense qu’il faudrait revoir la formule.

La mobilisation de la Diada doit être une grande journée de non-coopération [avec l’Etat espagnol et ses relais]. Tout au long de l’été nous impulsons la seconde phase de la campagne de la consommation stratégique, nous popularisons aussi la lutte non-violente. Ces campagnes devront avoir aussi leur point culminant en septembre au moment où il y aura beaucoup de gens dans la rue qui seront conscients que ce sera le jour de faire quelque chose. Comme nous l’avons vu avec la plainte de Foment [voir plus haut], il semble que nous tapons dans le mille.

Qu’est-ce qu’il en sera de ces campagnes pendant la Diada ?

Nous voulons qu’elles acquièrent de la visibilité et qu’elles contribuent à ce que les gens agissent ce jour-là. Nous voulons, en ce sens, que ce soit un grand jour d’actions, un jour de non-coopération, de renforcement des piliers de notre propre pouvoir et d’affaiblissement des pouvoirs de l’adversaire. Il y aura par conséquent un espace, que nous devons encore définir, où l’on informera sur les campagnes de consommation stratégique, sur l’impact que peuvent avoir les associations professionnelles, les chambres de commerce, les syndicats, des groupes patronaux…

Pourquoi tout cela est-il si important ?

Eh bien, prenons un exemple. Le 8 novembre [2017], quand cela faisait seulement cinq jours qu’avaient été emprisonnés le vice-président [de la Généralité, Oriol Junqueras] et les consellers du Govern, l’Intersyndicale (14) a été le seul syndicat qui a appelé à une « grève de pays ». Cela dit bien l’état de faiblesse du syndicalisme national et engagé. Nous devons digérer le deuil du 1er octobre et en tirer des leçons.

La campagne de consommation stratégique a été durement attaquée et on vous a accusés d’organiser un boycott [de certaines entreprises]. Qu’en pensez-vous ?

Eh bien regardez, c’est une bonne chose parce que cela nous fait de la publicité. Mais bon, la campagne a eu deux phases. Pendant la première, nous avons participé à des foires avec des entreprises coopératives de plusieurs localités et des villes et maintenant il y a cette seconde phase autour du moteur de recherche sur internet. Or, si vous entrez dans ce moteur de recherche, que vous inscrivez votre code postal et que vous tapez le profil de l’entreprise [qui vous intéresse], vous verrez que l’information que nous donnons permet de savoir s’il s’agit d’une coopérative, si elle adopte des politiques de responsabilité sociale, si elle a un site et un service client en catalan, si elle a une politique respectueuse de l’environnement, etc. On nous dit que nous favorisons des politiques et des entreprises indépendantistes mais, en fait, ce que nous voulons c’est que les entreprises soient indépendantes des pouvoirs politiques et ne cèdent pas aux pressions ou participent à des campagnes de pression et de peur économiques. En octobre 2017 nous avons vu que ces pressions ont eu de l’effet et ont pesé sur nos représentants politiques ainsi qu’à l’échelle internationale. Si ceux qui ont organisé ouvertement, sur des bases ethniques, des boycotts de produits parce qu’ils étaient d’origine catalane, nous accusent de faire, à notre tour, des boycotts, eh bien, qu’ils balayent devant leur porte.

Une autre critique faite à l’ANC porte sur le fait qu’elle a participé au processus des Primaires [indépendantistes] de Catalogne. Cela a donné des campagnes qui, dans certains cas, ont fini par générer plus de candidatures et de division, comme cela a été le cas à Barcelone.

Les primaires ont été une bonne idée pour mettre des limites aux tentations les plus partidaires et donner du pouvoir à la base. C’était une façon différente, par rapport à ce qui s’était fait dans le passé, de refaire l’unité. Au bout du compte avec Junts pel Sí (15) nous avions eu affaire à des accords de coulisses. Malgré le rôle très important de quelques personnalités indépendantes comme Lluis Llach ou Germà Bel (16), c’étaient des coalitions électorales entre partis politiques.

Cette campagne des primaires fut cependant une erreur ?

Avec du recul, on peut dire que l’on n’a pas atteint notre objectif, à quelques exceptions près telles des communes comme Alcoletge ou Borges Blanques. Nous nous étions cependant trouvés dans une phase très avancée en janvier sur la région de Barcelone, pas sur la ville. Nous avions avancé dans nos échanges avec le PDeCAT (17) pour qu’il participe aux primaires. Si cela avait débouché, il n’y aurait pas eu le pacte à la Diputación de Barcelone.

[…]

En conclusion Òmnium et l’ANC, vous avez, durant un temps, beaucoup marché ensemble et maintenant vous faites des choix de campagnes différents. Où en sont vos relations ?

A la différence de ce nous voyons entre les partis, nos relations personnelles sont bonnes. Je dirais même qu’elles sont meilleures qu’à d’autres moments. Nous avons, c’est vrai, des stratégies différentes mais cela ne date pas d’aujourd’hui. En 2017 l’ANC avait fait la campagne en faveur du « oui » tandis que Òmnium faisait celle de la 'Crida a la democracia' [L’appel pour la démocratie] qui poussait au vote, qu’il soit pour le « oui » ou pour le « non ». C’étaient deux campagnes différentes mais complémentaires.

Cette année cette complémentarité s’est-elle plus remarquée ?

Oui. A l’ANC nous aidons au renforcement de syndicats comme l’Intersyndicale ou Ustec (18) et Òmnium travaille à obtenir que les syndicats majoritaires ne décrochent pas d’un front anti-répression large. Le travail qu’à l’ANC nous menons en direction des syndicats dont j’ai parlé rend plus difficile pour nous d’avoir des relations suivies avec les syndicats majoritaires (19). Mais cela ne veut pas dire que nos deux associations fassent des choses opposées. Nous faisons des choses différentes mais complémentaires. Face à la sentence judiciaire la réaction doit être la plus largement majoritaire. Il ne nous faut pas rompre les ponts avec ceux avec qui nous avons en commun de ne pas accepter les atteintes aux droits fondamentaux, l’existence de prisonniers politiques, etc. Je crois que nos stratégies finiront par converger assez rapidement et, de plus, qu’il est nécessaire que nous soyons le plus unis possible car cela renforce la capacité de la société civile à analyser l’orientation des partis politiques et à s‘en dégager.

L'article source https://www.elnacional.cat/es/politica/paluzie-dui-independentisme_405676_102.html

Notes du traducteur.

(1) Rien à voir avec le français « procès » qui se dit en espagnol « proceso » ou « juicio ». En catalan procés signifie processus. Mot servant à désigner, plus particulièrement, la démarche devant mener à l’indépendance à travers une DUI

(2) 1-O, premier octobre, selon la convention graphique espagnole pour désigner la date de certains évènements et les évènements eux-mêmes, le plus souvent politiques ou sociaux. Il est fait référence ici au référendum d’autodétermination catalan du 1er octobre 2017.

(3) Je mets entre guillemets car ce mot n’a pas, contrairement au français, la connotation de nationalisme chauvin, souvent d’extrême droite. Les nationalismes dans l’Etat espagnol, parfois appelés « périphériques » (car concernant principalement la Catalogne, le Pays Basque et la Galice) ou, plus largement et plus justement, non-espagnols, sont de gauche ou de droite européiste. Pour en rester à la Catalogne aucune législation instituée par le Govern [Gouvernement catalan] et le Parlament, tous deux indépendantistes, ne crée de discrimination envers les populations issues de l’immigration interne ou envers les migrants. Sur ce dernier point la politique d’accueil catalane, sans aucune réserve, se distingue totalement de celle menée par le Gouvernement central, y compris depuis le retour du PSOE, à propos duquel le fondateur de l’ONG, Prix Catalan de 2015, qui affrète l’Open Arms pour porter secours aux migrant-es en Méditerranée, dénonce que, pendant les semaines où ce bateau était bloqué dans le port de Barcelone sur décision du président du gouvernement, Pedro Sánchez, plus de 250 migrant-es sont mort-es (https://www.elnacional.cat/es/politica/ridiculo-borrell-solidario_407599_102.html). Sèchement révélateur d’un nationalisme espagnol, qui, détracteur des « nationalismes », au demeurant n’aime pas être désigné lui-même comme tel car cela dévoile, comme tout ce qui touche à l’impunité dont jouissent toujours les franquistes, les éléments de continuité avec la dictature au nationalisme espagnol exacerbé que l’on sait, avec lesquels la démocratie de la « Transition » n’a jamais voulu trancher.

L'autre grande association "souverainiste" de la société civile catalaniste, avec l'ANC, est Òmnium (exactement Òmnium Cultural). Elisenda Paluzie précise plus avant dans l'entrevue les points de convergences et de différence, non d'opposition, qui les caractérisent. Leurs présidents respectifs pendant les évènements d'octobre, les Jordis, sont emprisonnés en préventive depuis bientôt deux ans et sont dans l'attente du verdict du procès auquel ils ont été soumis avec d'autres dirigeant-es catalan-es.

(4) Autonomisme par opposition à indépendantisme. L’autonomisme fut le choix fait, jusque dans les années 2000, par le catalanisme, d’accepter, lors de la Transition du franquisme à la démocratie, la configuration de l’Etat dit justement des Autonomies, sorte de décentralisation poussée mais sous l’égide politique forte du centre monarchiste-parlementaire. L’amorce d’une recentralisation sous le second mandat de José María Aznar (Parti Populaire), en 2000-2004, concomitante, d’une part, de l’accélération du processus de libéralisation de l’économie mis sur les rails sous le socialiste Felipe González et préfigurant, d’autre part, la décision du Tribunal Constitutionnel d’annuler des dispositions du nouveau Statut d’Autonomie catalan, explique, à grands traits le basculement du catalanisme vers l’indépendantisme (lire Espectros de octubre [Spectres d’Octobre] de Josep María Antentas, 2018).

(5) 27 octobre 2017, proclamation parlementaire de l’indépendance sans effet immédiat dans l’espoir vain de négociations avec Madrid.

(6) Tant ERC (gauche républicaine) que Junts per Cat (centre droit du président démis de la Généralité, Carles Puigdemont), les deux principales forces indépendantistes, n’ont pas hésité à passer des accords municipaux ou territoriaux (par exemple à la métropole barcelonaise, la Diputación de Barcelone) avec le parti « du 155 » qu’est le PSC, le Parti Socialiste Catalan. Très symboliquement, à cette Diputación, l’un des premiers gestes de la présidente socialiste investie avec l’appui de Junts per Cat, a été de retirer du balcon de l’édifice le ruban jaune de soutien aux prisonniers politiques ! Junts per Cat a demandé qu’il soit remis en place. Sans suite à cette heure… Par ailleurs, au Congrès des Député-es à Madrid, ERC, y compris par la voix son principal dirigeant incarcéré, Oriol Junqueras, n’a de cesse de proclamer qu’il fera de son mieux, sans exiger aucune contrepartie, sauf le refus de toute alliance avec le PP et Ciudadanos, pour que le socialiste Pedro Sánchez soit reconduit Président du Gouvernement.

(7) A la surprise générale, la liste indépendantiste, inédite, soutenue par l’ANC à l’élection à la Cambra, Chambre de Commerce de Barcelone, a obtenu, avec une marge écrasante, la majorité absolue. Les perdants, historiquement le patronat catalan conciliateur vis-à-vis de Madrid, au pouvoir de façon indiscutée, ont eu la défaite mauvaise et ont essuyé une nouvelle déconvenue cuisante dans leur volonté de contester le résultat.

(8) La « campagne de la consommation stratégique » est caractérisée en particulier par la mise en place d’un moteur de recherche sur internet par lequel les consommateurs peuvent accéder à des informations sur les entreprises, particulièrement sur les valeurs qu’elles promeuvent en matière sociale ou d’utilisation de la langue catalane, sur la localisation de leur siège ou encore l’origine de leurs produits. L’objectif avoué de l’ANC est d’amener les gens, à partir de la maîtrise civique de leurs choix du quotidien, à favoriser l’avènement de la République catalane (lire https://www.elnacional.cat/es/economia/anc-consumo-estrategico-informacion-libre-consumidor_322428_102.html). Cette décision a soulevé un tollé du côté de la principale organisation patronale de Catalogne, Foment [Développement], qui l’attaque en justice.

(9) TSJC : Tribunal Supérieur de Justice de Catalogne.

(10) Proposition qui ne rappellera pas de bons souvenirs aux dirigeants de la Généralité, aujourd’hui devenus rebelles indépendantistes en butte à la répression, du temps où, sous l’égide de la droite catalaniste de CiU, ils appliquaient l’austérité à l’instar du gouvernement de Madrid : c’était en juin 2011 et la dynamique indignée jouait encore et ne faisait pas la distinction entre l’espagnolisme austéritaire et le catalanisme austéritaire ! D’où la volonté virulente des révoltés du 11-M d’encercler le Parlament avec le slogan « Halte aux coupes budgétaires » qui a rendu l’accès des parlementaires à l’hémicycle barcelonais particulièrement chahuté et a provoqué des charges policières et des poursuites judiciaires contre certains de ces jeunes en colère.

(11) Allusion aux mobilisations indépendantistes emmenées par les CDR (Comités de Défense de la République) contre la répression espagnoliste ou contre des rassemblements d’extrême droite qui amenèrent les Mossos à lancer des charges violentes contre les manifestant-es. Le Conseller de l’Intérieur [de la Généralité] avait été mis sur la sellette y compris parmi des dirigeants politiques indépendantistes et par l’ANC. Le président de la Généralité s’en était lui-même ému.

(12) Terme utilisé pour désigner des actions de protestation ayant des implications au-delà des lieux de travail, par des rassemblements, des blocages de voies ou de gares, pas nécessairement des grèves, et touchant donc des milieux non strictement salariés (travailleurs indépendants, petits patrons, commerçants). Le 3 octobre 2017 une « grève de pays » avait été convoquée en complémentarité avec une « grève générale » pour protester contre la répression policière déployée lors de la tenue du référendum d’autodétermination deux jours auparavant.

(13) Voir l’annexe ci-dessous

(14) Syndicat indépendantiste.

(15) ‘Ensemble pour le « oui » (à l’indépendance)’. Coalition, incluant principalement CDC, Convergence Démocratique de Catalogne (droite), et ERC (Gauche Républicaine de Catalogne), lors de l’élection autonomique de septembre 2015 qu’elle remporta.

(16) Lluis Llach, célèbre chanteur opposé au franquisme qui aujourd’hui ne chante plus et est résolument engagé dans la cause indépendantiste catalane. Germà Bel est un professeur d’économie ayant quitté le PSC pour intégrer, comme Luis Llach, les listes de Junts pel Sí aux élections autonomiques de septembre 2015. Il fut élu député. Tous deux n’ont pas souhaité figurer à nouveau sur des listes lors de l’élection autonomique de 2017 qui fut également remportée par les indépendantistes.

(17) Parti Démocrate Européen Catalan, successeur de Convergence Démocratique de Catalogne, droite catalaniste qui, comme son nom l’indique, est européiste.

(18) Syndicat des Travailleurs de l’Enseignement de Catalogne

(19) Les syndicats majoritaires, les Commissions Ouvrières et l’UGT, ne voient pas d’un bon œil des syndicats qui, comme l’Intersyndicale ou l’Ustec, quelles que soient les nuances qui les séparent, échappent à leur influence et leur apparaissent trop radicaux.

 

Annexe

Pris sur FB le 2 juillet

Strasbourg, capitale catalane aujourd'hui, jour d'ouverture du Parlement Européen !

10 000 manifestant-es selon la police française sont venu-es en bus, charters, voitures... pour rappeler l'UE à ses obligations démocratiques. Car en cautionnant le refus espagnol que des députés élus occupent leur siège au Parlement Européen, elle se rend complice de cette mesure liberticide( (1) !

Puigdemont n'a même pas pu venir dans la capitale européenne car, en vertu de lois autorisant la police espagnole à procéder à des arrestations sur le sol français sans avoir à rendre aucun compte à personne, l'ancien président de la Généralité courait le risque d'être purement et simplement kidnappé et expédié en Espagne pour y jouir des conditions de vie que connaissent les Oriol Junqueras, Jordi Cuixart et autres Raúl Romeva ! Tout un symbole du délabrement politique dans lequel s'engage l'Europe dans la foulée de ce Tajani, président sortant du Parlement Européen, si prompt à satisfaire aux desiderata de l'Espagne contre ces trois élus comme à recevoir avec les honneurs la petite-fille de Mussoilini défendant la mémoire de celui-ci (https://blogs.mediapart.fr/…/tajani-president-du-parlement-…) ! C'est dire !

Heureusement la transmission vidéo a permis que Puigdemont s'exprime auprès des manifestant-es. Même chose pour l'autre député ostracisé, Toni Comín. Oriol Junqueras, le troisième député empêché de jouir des droits que lui ont conférés ses électeurs, a, quant à lui, fait parvenir, depuis la prison, une lettre revendiquant ses choix politiques.

Elisenda Paluzie, de l'ANC, a rappelé que le cap de l'indépendance devait être maintenu et que l'essentiel de la "bataille" devait avoir lieu en Catalogne! Marina Llansana, de Òmnium Cultural, a insisté sur la nécessité de refaire ce qui a été fait, à savoir, la lutte pour l'indépendance dans la fidélité au référendum du 1er octobre 2017 !

Une vingtaine d'eurodéputé-es étaient présents. On verra, ici (https://www.youtube.com/watch?v=_jHdsd62Fg0), l'intervention du parlementaire du Sinn Fein en pleine séance du parlement défendant le droit des députés catalans à bénéficier de leurs droits politiques. Dans l'article ci-dessous on verra et écoutera le même député et une députée portugaise s'adressant à la foule : https://www.youtube.com/watch?v=_jHdsd62Fg0

Le combat pour l'autodétermination continue. Les milliers de manifestant-es l'ont clairement signifié au coeur politique même de l'Europe.

(1) La décision du Tribunal Général de l'Union Européenne de rejeter la demande de Puigdemont et Comín que des mesures conservatoires soient prises par ledit tribunal leur permettant de siéger au Parlement Européen, est un mauvais coup porté au mouvement national catalan et aux défenseurs européens des droits démocratiques mais il était prévisible. Le TGUE s'en remet à la justice espagnole sans cependant se prononcer encore sur le fond. Ce qui prendra du temps. Il n'empêche : si la bataille au niveau européen est incontournable, l'essentiel de la mobilisation, comme l'a rappelé aujourd'hui même la présidente de l'ANC, doit se mener en Catalogne et, ajouterais-je, dans le reste de l'Etat espagnol. Or, si la population répond toujours présent, on vient de le voir encore, la désunion des partis indépendantistes, sur la base de calculs étrangers à l'intérêt de la mobilisation, affaiblit ce combat. Un profond débat stratégique devra bien être mené car une telle situation profite, de toute évidence, à l'Etat espagnol. Y compris à l'échelon européen.

https://www.elnacional.cat/…/manifestacion-independentista-…

En français : https://france3-regions.francetvinfo.fr/…/strasbourg-manife…

Antoine

Sur l’ANC et Òmnium : Ce que font et disent les « entités » indépendantistes

Traduction et mise en page : Antoine Rabadan

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