Aux racines de l'islamophobie de gauche : la lutte anticoloniale (J-L Amselle)

Au-delà [des controverses actuelles], le rejet de la notion d’islamophobie par une partie de la gauche et de l’extrême-gauche se définissant comme prioritairement comme laïque a des racines historiques qui remontent à la lutte anticoloniale et notamment à celle pour l’indépendance de l’Algérie.

Avec l'aimable autorisation de l'auteur que je remercie : titre modifié ici pour les contraintes de mise en page.

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L’engagement des militants anticoloniaux français pour l’indépendance de l’Algérie, marqué par l’occultation de l’islam, explique les positions actuelles d’une partie de la gauche, souligne l’anthropologue.

L’islamophobie est une notion contestée en elle-même puisque, de par sa seule énonciation, elle a pour effet d’entraîner de profonds clivages au sein de ce qu’on peut appeler la gauche radicale. Ce que recouvre exactement cette notion - hostilité au port du voile, du burkini, aux sorties d’enfants accompagnées par des femmes voilées ou au patriarcat et au machisme imputés aux sociétés musulmanes - fait l’objet de débats récurrents. Au-delà de ces controverses, le rejet de la notion d’islamophobie par une partie de la gauche et de l’extrême-gauche se définissant comme prioritairement comme laïque a des racines historiques qui remontent à la lutte anticoloniale et notamment à celle pour l’indépendance de l’Algérie.


Reportons-nous à la période de la fin des années 1950 et au début des années 1960, c’est-à-dire à celle de la guerre d’Algérie, période que j’ai connue et pendant laquelle j’ai milité en faveur de la paix et de l’indépendance de ce pays. C’est également à des générations proches qu’appartiennent Henri Peña-Ruiz et Jean-Luc Mélenchon qui ont été marqués par la guerre d’Algérie et qui sont aujourd’hui directement ou indirectement au cœur de la tourmente qui affecte la France insoumise.


On peut avancer que, pour tous ceux qui ont lutté en faveur de cette cause, leur relation avec le FLN et les insurgés algériens est restée affectée par un profond malentendu. En effet, l’engagement de ces militants en faveur de la cause algérienne a fait l’objet d’une occultation et d’une préférence inavouée. L’occultation tient à l’aveuglement concernant la nature profondément musulmane du peuple algérien dans son ensemble. Ceux qui soutenaient sa lutte étaient des militants d’extrême-gauche, communistes ou non, « porteurs de valises » ou non. A l’époque, ils n’accordaient aucune attention à la religion si ce n’est pour la caractériser comme un « opium du peuple » et donc un instrument de domination, en aucun cas un outil de libération des peuples opprimés. C’est donc sur une base anti-impérialiste universaliste que s’est opérée le soutien au peuple algérien dans sa lutte pour l’indépendance. Les Algériens étaient considérés, à juste titre d’ailleurs, comme des sujets coloniaux opprimés par l’impérialisme français, mais n’était pas du tout prise en compte l’oppression culturelle et religieuse dont ils avaient été victimes sous le colonialisme.


Pour ces militants, dans le cadre de la révolution algérienne, un double libération devait donc être obtenue : par rapport à la France et par rapport à la culture arabo-musulmane. Or, la révolution algérienne n’était en aucun cas une révolution laïque. C’était une révolution nationaliste, même si ses aspects culturels et religieux n’étaient pas mis en avant par les leaders indépendantistes algériens eux-mêmes.


Le deuxième aspect à souligner concernant le soutien apporté aux révolutionnaires algériens par les militants d’extrême-gauche français est ce que je nommerais la « préférence kabyle ». On sait que l’opposition Arabe-Kabyle fut un des ponts aux ânes de la pensée et de la pratique coloniale française tout au long des 130 ans que dura l’occupation de ce pays. Dans le cadre de cette doxa, les Arabes étaient censés être des musulmans fanatiques et despotiques alors que les Kabyles étaient vus comme des démocrates faiblement islamisés. Or, il se trouve qu’une grande partie des militants de la Fédération de France du FLN étaient des Kabyles et que c’est avec eux que les militants d’extrême-gauche avaient le plus de contacts.


Cette préférence kabyle de l’extrême-gauche n’a d’ailleurs pas cessé avec l’indépendance et il faudrait examiner de ce point de vue les motivations des « pieds rouges » qui sont venus aider l’Algérie après 1962 et qui répondaient sans doute davantage au souci d’aider ce pays à construire son indépendance politique et économique qu’à l’aider à exprimer ses spécificités culturelle et religieuse. On peut donc dire, que derrière l’islamophobie d’une partie de la gauche radicale française, sont toujours présentes cette occultation de l’islam algérien et cette préférence kabyle, toutes deux renforcées d’ailleurs par l’arabisation opérée par Boumedienne et par le succès du Front islamique de salut (FIS) aux élections législatives de 1991.


De ce point de vue, la floraison des drapeaux amazigh [kabyles] lors du dernier mouvement social ne peut que venir renforcer l’idée que la désarabisation et la désislamisation font partie des solutions du problème algérien. De même, chez ceux qui revendiquent aujourd’hui le droit d’être islamophobes, gît toujours en arrière plan et en ligne de mire, fût-ce de façon inconsciente, le dévoilement des femmes algériennes opéré par les troupes coloniales françaises, ce geste étant vu comme un instrument de libération d’un peuple opprimé par lui-même.
Faute de faire retour sur les racines anticoloniales de l’islamophobie, la gauche radicale ne pourra échapper à ce qui la mine et l’empêche d’accéder pleinement à une stratégie politique qui inclut les descendants de l’immigration maghrébine et africaine en voie de ré-identification à travers l’islam.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/08/31/jean-loup-amselle-l-islamophobie-de-gauche-a-des-racines-qui-remontent-a-la-lutte-anticoloniale_5504794_3232.html

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