À Paris, le Métropolitain contraint à se boucher le nez mais astreint à ouvrir l’œil. Les panneaux publicitaires y condensent l’air du temps. « De temps en temps, le temps remonte », notait dans son blog David Dufresne, à propos d’une antique affiche que des travaux rendirent de nouveau visible à la station Faidherbe-Chaligny.
Aujourd’hui, un tour-opérateur placarde ceci : « Voyagez plus sans payez plus. » Put…réfiante publicité ! À moins qu’au contraire, elle ne se contente, en charognard spirituel, d’attendre que les choses soient gâtées pour s’en repaître ; pour digérer puis détourner le message. Qu’indique ce slogan ? Que le sarkozysme est une valeur désormais dégradée ? Ou bien qu’il conserve une part de rêve, conquise de haute lutte électorale ? Voyageons davantage sans nous payer plus avant de mots…
Un autre attire-nigaud intitule son invitation au voyage, dans les stations du chemin de fer métropolitain : « Plus rien ne vous retient. » Barbarie en sous-sol ! Résister à ses pulsions pour s’imposer des obligations, c’est être civilisé. Se croire effréné, délié, débridé, déchaîné, c’est l’ensauvagement garanti. Il faut que quelque lien nous retienne si nous ne voulons pas, à mesure que nous descendons les marches vers les entrailles de la ville, glisser du principe de réalité au principe de plaisir, passer de la culture à la nature et de l’humanité à l’animalité, où nous cueillerait, alors que nous serions ainsi tombés bien bas, la publicité…
D’une ligne à l’autre du métro, une série d’affiches vante par ailleurs une opération organisée par un programme de fidélité d’une enseigne de la grande distribution : « Les dix jours sublimes. » Que serait l’humanité sans la contagion du sublime ? Ici pourtant, le trivial se… réclame de l’apothéose. Au lieu de ravir, on ravale : « Et certainement la profusion & les autres mauvaises habitudes suivent de près les richesses excessives : elles marchent, pour ainsi dire, sur leurs pas, & par leur moyen elles s'ouvrent les portes des villes & des maisons, elles y entrent, elles s'y établissent. Mais à peine y ont-elles séjourné quelque temps, qu'elles y font leur nid, suivant la pensée des sages, & travaillent à se multiplier. Voyez donc ce qu'elles y produisent. Elles y engendrent le faste & la mollesse qui ne sont point des enfants bâtards : mais leurs vraies & légitimes productions. Que si nous laissons une fois croître en nous ces dignes enfants des richesses, ils y auront bientôt fait éclore l’insolence, le dérèglement, l'effronterie, & tous ces autres impitoyables tyrans de l'âme. Sitôt donc qu'un homme oubliant le soin de la vertu, n'a plus d'admiration que pour les choses frivoles & périssables : il faut de nécessité que tout ce que nous avons dit arrive en lui : il ne saurait plus lever les yeux, pour regarder au-dessus de soi, ni rien dire qui passe le commun : il se fait en peu de temps une corruption générale dans toute son âme. Tout ce qu'il avait de noble & de grand se flétrit & se sèche de soi-même, & n'attire plus que le mépris. » (Longin, Traité du sublime, traduction de Nicolas Boileau).
Boileau, grâce à son frère helléniste, s’était emparé du pseudo-Longin et de son traité, pour en trouver le « secret infaillible », qu’il résumait ainsi : « Dire tout ce qu’il faut et ne dire que ce qu’il faut. » Boileau ajoutait : « Longtemps plaire et jamais ne lasser. » Et si gisait-là toute la différence entre le journalisme et la publicité ?...