L'Argentine, ou le populisme en guise de gauche

L'Argentine continue de se vouer corps et âme au péronisme. Vieille recette usée jusqu'à la corde ou laboratoire de recherche politique appliquée aux temps modernes privés de gauche par le capitalisme effréné ?...

L'Argentine recycle et invente. Elle acclimate ce que croit avoir trouvé l'Europe tout en forgeant, tel un atelier de notre modernité, des formes mutantes, hybrides, ambiguës, qui préfigurent un certain art de combler les vides. Dans le champ politique, l'exemple du péronisme s'impose comme un modèle indéfinissable mais increvable (au contraire du gaullisme, caractéristique mais périssable).

Juan Perón (1895-1974), de son séjour en Italie fasciste, avait tiré profit du système mussolinien – en combinant les origines socialistes et la pratique absolutiste du Duce. Son « justicialisme », nébuleuse idéologique attrape-tout, protéiforme, ambivalente, a survécu aux tribulations, y compris ce règlement de comptes sanglant entre péronistes de droite et de gauche lors de l'ultime retour au pouvoir du général argentin, en 1973. Un tel paradigme, même s'il peut renvoyer à l'Histoire (la nuit des Longs Couteaux dans l'Allemagne nazie), laisse présager d'inquiétants développement de ce côté-ci de l'Atlantique : imagine-t-on ce que pourrait être, au plus fort de la confusion, l'émergence d'un lepénisme de gauche ?...

À cette métamorphose que fut le péronisme, il faut ajouter une touche ultracontemporaine avant la lettre, du fait de la madone des rebrandings : Eva Perón. Sa mort en 1952, quasi en direct et commentée par la principale intéressée, ouvrit le chapitre des tranches de vie sous cellophane (reality shows) régissant désormais la vie politique sous toutes les latitudes – où le voyeurisme a remplacé le combat et la mobilisation des cœurs celle des consciences.

Le péronisme s'exporte (le lieutenant-colonel Hugo Chávez l'adapta au Venezuela) tout en restant vivace en son Heimat argentin. Depuis la fin de la dernière junte en date (1976-1983), à Buenos Aires, aucun pouvoir n'a pu durer sans passer par la case péroniste. Le président élu en décembre 2015, Mauricio Macri, post-berlusconiste (c'est un homme d'affaires ayant investi dans le football), essuie de tels plâtres. Il est contesté par la galaxie péroniste, qui se reforme contre ses réformes libérales infamantes. Pour devancer le 1er mai, cinq des plus grandes centrales syndicales du pays réunies ont fait défiler leurs troupes – la vignette vidéo ci-dessous montre le degré de vivacité sonore d'une manifestation sur les bords du río de la Plata.

© Mediapart

À la tête des séditieux qui battaient le pavé, Hugo Moyano, leader de la CGT. Il avait pourtant soutenu Mauricio Macri voilà quelques mois. Il s'en détache progressivement et son discours, le 29 avril, ressemblait à la « ruptura » d'un glacier patagonien...

Voilà qui fait les affaires de la dernière présidente péroniste en date, Cristina Fernández de Kirchner, qui avait succédé, au sommet de l'État, à son mari Néstor Kirchner : une néo-Eva Perón ayant inversé les rôles en survivant à son époux ! En décembre, son dauphin désigné (elle ne pouvait alors se représenter, de par la Constitution, mais le peut désormais...) fut battu par Mauricio Macri, tant Mme Fernández de Kirchner avait fini par lasser la gauche. Toutefois la gauche n'existe plus, sous une forme électoralement crédible, en Argentine. Une grande partie des forces qui la constituaient – et pourraient la reconstituer – se retrouve, par défaut ou avec une auto-persuasion enthousiaste, sous la bannière péroniste.

Quand vous leur dites que le clan Kirchner était corrompu, les péronistes argentins vous répondent : « Vous parlez le langage de la droite impérialiste ! » Quand vous leur expliquez que le clientélisme pratiqué par l'ancienne présidente ne saurait passer pour une authentique redistribution des richesses, les péronistes argentins raillent votre prétendue pureté doctrinale : « Vous êtes prêt à renoncer à toute amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière sous prétexte d'un vice de forme que vous distinguez depuis votre empyrée. De notre côté, nous pensons que ce populisme de gauche est bon à prendre ! »

Une constatation argentine s'impose, grosse d'exemple – ou de menace, c'est selon... – pour l'Europe : le populisme, c'est ce qui reste à la gauche quand elle a tout perdu...

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