Un enfant de la télé tué par le livre

Qui vivra par l'inexpérience du livre périra par l'inexpérience du livre, François Hollande l'aura compris à ses dépens. Dans un pays comme la France, où l'imprimé s'avère sacralisé, le retour de flamme symbolique ne pouvait qu'atteindre la monarchie républicaine. Petit retour médiologique...

Nous avions pourtant prévenu dans Mediapart en avril 2012, entre les deux tours de la présidentielle (« Hollande romanphobique » à lire ici) : on ne gouverne pas la France sans savoir manier un sceptre allégorique entre tous, l'usage du livre. Un tel apanage textuel allait comme un gant à de Gaulle et Mitterrand. Leurs successeurs s'y essayèrent non sans talent : cf. Le Nœud gordien, testament de Georges Pompidou – son trépas en avait fait le seul président de la Ve République à ne pas se représenter... jusqu'à ce 1er décembre 2016.

Même Nicolas Sarkozy, premier rejeton de la galaxie McLuhan plutôt que Gutenberg à parvenir au faîte du pouvoir, s'était mis, sur le tard, à causer littérature voire à publier – sinon écrire. François Hollande, pas question. « On ne fait pas avancer un âne qui chie », selon le proverbe corrézien qu'aimait à citer Jacques Chirac à tout bout de champ. M. Hollande était enfant de la télé comme l'amour est enfant de Bohème. Et enfant de la télé il resterait. Na !

Il dénicherait bien quelques historiographes officiels de rencontre, qui tartineraient sur lui et donc pour lui. Il livrerait des entretiens au mètre, comme d'autres achètent des livres au mètre. Tout cela remplirait les bibliothèques, feraient parler les bavards et taire les médisants. L'imprimé sera bien loti et les vaches seront bien gardées.

Fatale erreur ! Depuis François Ier, depuis surtout Richelieu puis Louis XIV, la France vénère sa langue et sanctifie son réceptacle ultime : le livre. On ne badine pas avec le texte, sacré, forcément sacré. Or M. Hollande fut toujours badin à souhait, avec une bonhommie louis-philipparde heurtant tous les sentiments légitimistes qui prospèrent, en cet étrange pays, à droite comme à gauche.

Œuvre de Pierre-Marc de Biasi. Photo © Louise Merzeau Œuvre de Pierre-Marc de Biasi. Photo © Louise Merzeau
Non seulement ce président de tous les écrans ne lisait ni n'écrivait, mais il confiait la rédaction d'opuscules à d'autres sans même survoler la prose le concernant jusqu'à devenir sienne pour la plupart des récepteur, alors furieux de découvrir un émetteur fonctionnant si mal. Cette atteinte à la fonction scriptale devenait, pour les Français bafoués, atteinte à la fonction présidentielle et donc, par un retournement paradoxal mais furieusement efficace, une injure faite au peuple. L'impression était mauvaise : la normalité éditoriale se transformait en camouflet à la face de la démocratie. Non mais enfin quoi, bon sang ! Le résultat ne s'est pas fait attendre.

D'une part un élitisme culturel revendiqué même s'il n'est plus guère pratiqué – question de standing : pas touche au livre ! –, d'autre part des réseaux sociaux devenus meutes numériques promptes aux expéditions punitives digitales et aux ratonnades électroniques contre l'élite. Voilà l'enfant de la télé Hollande pris en tenaille. Coincé. Impossible de contextualiser un livre, face aux machines à décontextualiser (Twitter). Illusoire de se maintenir, en regard du manège à faire chuter (Facebook).

« Ceci tuera cela. Le livre tuera l'édifice », avait prophétisé Hugo dans Notre-Dame de Paris. Régis Debray et les médiologues, qui pistent la force mystérieuse des transmissions culturelles et de leurs contrecoups, ont fondé leur réflexion sur le « Ceci tuera cela. » L'abdication du président Hollande, victime d'une chute de livre (pas sterling pour un sou), relève d'un prodige que Mediapart se devait de révéler : l'accident médiologique par excellence !

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