Quoi de neuf sur le Pater Noster?

Ce 3 décembre 2017 voit le Notre-Père modifié. « Ne nous soumets pas à la tentation » devient : « Ne nous laisse pas entrer en tentation. » Explications en profondeur, critiques obligeantes et proposition de bonne foi : c'est notre semaine de bonté philologique !...

En ce premier dimanche de l'Avent, qui marque le début de l'année liturgique, une nouvelle traduction du Notre-Père est récitée dans les églises, en vertu d'une décision prise par le Vatican, le 12 juillet 2013, concernant la Bible liturgique – entièrement revue et corrigée (à l'exception des Psaumes) dans sa version francophone, après dix-sept ans de travaux menés par quelque soixante-dix exégètes.

Le Notre-Père n'est concerné que pour la sixième et pénultième demande : « Et ne nous soumets pas à la tentation. » Cette version liée au tutoiement de l'Être divin datait de 1965, dans le sillage de Vatican II, quand il ne fut plus question de vouvoyer le Très-Haut – alors que la mère du Christ demeure pour sa part voussoyée : « Je vous salue Marie. » Avant 1965, les catholiques récitaient en effet : « (Et) ne nous laissez pas succomber à la tentation », après avoir longtemps ânonné en latin : « Et ne nos inducas in tentationem. »

Le plus simple – mais si l'Église était là pour aller au plus simple, ce ne serait sans doute plus l'Église – eût été, en 1965 puis en 2017, de passer de la deuxième personne du pluriel à la deuxième personne du singulier, c'est-à-dire de tutoyer dans les mêmes termes qu'on vouvoyait : « Ne nous laisse pas succomber à la tentation. »

Infographie du Figaro... Infographie du Figaro...
Au lieu de quoi, pendant cinquante-deux ans, on aura poussé le peuple (francophone) de Dieu à verser dans ce que d'aucuns considèrent telle une hérésie des plus folles, avec cette demande adressée à un Très-Haut quasiment appréhendé comme satanique et sadique : « Et ne nous soumets pas à la tentation. » Comme si le Créateur pouvait s'avérer tentateur darwinien observant ses créatures se dépatouiller, telles de vulgaires espèces terrestres, dans des pièges tendus de très haute main !

Or nous voilà désormais dans une époque de « zéro stock et zéro défaut » pour l'industrie, de « zéro mort » pour la guerre, ainsi que, visiblement, de « zéro malédiction » pour la religion. Il est pourtant arrivé à Dieu de tenter, de tester, d'expérimenter plus souvent qu'à son tour l'humaine créature, à commencer par Abraham et Job – il suffit de se plonger dans les Écritures pour le vérifier. Par ailleurs, dans « ne nous soumets pas à la tentation », il convient – en remontant à l'araméen via le grec et l'hébreu – de dégager les trois sens possibles du verbe soumettre. Celui-ci ne fait pas fatalement du Créateur un pousse au crime aiguillant l'homme vers toutes sortes de chausse-trapes de son cru. Ce verbe, originellement, signifie « soumettre », certes ; « tenter » d'autre part ; mais encore et surtout « mettre à l'épreuve ».

Le Dieu moderne étant bienveillant – par opposition au Dieu archaïque à redouter tel le Père Fouettard –, il fut donc décidé que le Tout-Puissant ne saurait faire trébucher ni envoyer pécher comme on envoie paître. Bien. Cependant le comité Théodule chargé de régler la question sous l'autorité du Vatican, dans une optique à la fois œcuménique et francophone, trouva le plus débile commun dénominateur en accouchant d'une expression aux accents de « traduit du » : « Entrer en tentation. » La formule ressemble à celle de la secrétaire d'un rédacteur en chef du Journal du Dimanche qu'il ne fallait pas déranger, à la fin du siècle dernier, parce qu'il était « entré en écriture » ! On entre en lice, on entre en matière, on entre en vigueur, mais entre-t-on (comme dans un moulin !) en tentation ?!...

Non seulement la locution paraît de biais dans un français de guingois, mais elle ne va pas jusqu'au bout du toilettage entrepris. Le terme incongru demeure bel et bien « tentation », qui nous est venu via saint Jérôme, au IVe siècle, avec la traduction du grec πειρασμός (peirasmos) en latin tentatio (ou temptatio). Or il s'agit moins d'une tentation (d'ordre moral) que d'une épreuve (relevant de – et révélant – la foi). L'épreuve, champ de bataille spirituelle, c'est ce moment où s'ouvre la possibilité de douter de Dieu, de l'accuser, voire de le récuser. Si bien qu'Érasme, au XVIe siècle, était allé jusqu'à cette interprétation : « Ne nous laisse pas te provoquer. » Il faudrait plutôt infléchir vers : « Ne nous laisse pas douter de toi. »

La foi peut perdre pied. C'est arrivé à Jésus lui-même de vaciller, à propos de son Père. Et l'exhortation à ses disciples endormis, au jardin de Gethsémani, alors qu'il s'avance dans le sacrifice et la lumière de Pâques, fait écho à ce que devrait être la sixième demande du Notre-Père : « Veillez et priez pour ne pas succomber à l’épreuve » (Mt 26, 41). La traduction la plus rugueuse et rigoureuse, péguyste en quelque sorte, serait : « Ne nous laisse pas ne plus avoir confiance en toi. » On est alors, enfin et heureusement, loin du cotonneux – pour avoir péché par œcuménisme et unanimisme : « Ne nous laisse pas entrer en tentation. »

Au bout du compte – ainsi soit la contribution de Mediapart au débat herméneutique –, voici une traduction susceptible d'incorporer l'ombre portée de toutes les affres humaines de la sortie d'Égypte à la Shoah, une traduction à même de rendre grâce au mystère de la foi en vue de l'éclairer au lieu de l'obscurcir, une traduction qui fasse justice au français plutôt que de pousser l'idiome dans les marécages du transcodage : « Et ne nous laisse pas te perdre dans l'épreuve. »

Amen !

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