Trump-Ubu président-roi

La nuit passée, Donald Trump, aux côtés de son homologue finlandais, Sauli Niinistö, qui n'en pouvait mais, s'est livré à une conférence de presse maboulissime à la Maison-Blanche. Mediapart offre en partage un tel spectacle... ubuesque.

Le Guardian de Londres n'en est pas revenu : « C'était sombre et alarmant si l'on guette les signes de vie d'une République vieille de 243 ans. Mais c'était également fort étrange, avec même un parfum d'avant-garde. C'était Samuel Beckett. C'était Marcel Duchamp. C'était John Lennon et Yoko Ono. Trump a invité Niinistö à découvrir, aux premières loges, son théâtre de l'absurde. »

De quoi s'agit-il ? De la conférence de presse commune tenue à la Maison-Blanche, dans la nuit du 2 au 3 octobre (heure française), par le président Trump et son homologue finlandais Sauli Niinistö. Sans surenchérir inutilement, les références culturelles du Guardian ont oublié l'essentiel, l'évidence, l'incontestable : Ubu roi. On croyait entendre le personnage d'Alfred Jarry pendant que fulminait le 45e président yankee menacé par une procédure de destitution (impeachment) : « Ceux qui seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on les décervèlera. »

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Le Donald était en effet incontrôlable, fou furieux, paraphrénique. George Conway, un avocat républicain auquel Trump avait pensé pour un poste d'importance au ministère de la justice (avocat général – Solicitor General), George Conway devenu indépendant depuis l'an dernier pour critiquer à sa guise l'hôte de la Maison-Blanche, George Conway cependant marié à Kellyanne Conway – la conseillère du président des États-Unis d'Amérique depuis l'élection de 2016 –, George Conway, donc, s'est interrogé sans fard, sur Twitter, au sujet de la santé mentale de M. Trump.

La question n'est pas rhétorique. Le spectacle angoissant ou tirebouchonnant – c'est selon – offert par le commediante tragediante de la Maison-Blanche vaut le détour. En voici la quintessence, graduellement exhaustive, par le truchement de vidéos en forme d'offres de preuves irréfutables.

En guise de mises en bouche, voici un court extrait, marqué par une apostrophe digne du film Taxi Driver (“You Talkin' me?” y répète à l'envi Robert De Niro), qu'adresse Trump à un journaliste de Reuters insistant (notez, à la 42e seconde, le rire nerveux du président finlandais !) :

« C'est à moi que vous parlez ? », s'énerve avec des accents de marlou Donald Trump, face à l'insistance d'un journaliste concernant l'affaire ukrainienne © Guardian News

Passons aux hors-d'œuvre, avec une séquence plus complète montrant comment le journaliste de Reuters, Jeff Mason, revient à la charge pour tenter d'obliger Donald Trump à lui répondre. Le questionneur commence par interroger le président sur sa vision de l'opposition, qui semble à ses yeux emplie de traîtres. L'hôte de la Maison-Blanche répond qu'il considère plutôt les démocrates comme des menteurs, dévolus à une mise en récit controuvée à partir de sa « conversation parfaite » tenue au téléphone avec le président ukrainien, qui devient une forgerie complète, comme chacun peut en juger. M. Trump met en cause l'élu démocrate de Californie à la Chambre des représentants, Adam Schiff, qui supervise l'enquête visant à le destituer et que le président surnomme « Schiff chattemite » (Shifty [c'est-à-dire fourbe, sournois] Schiff ). À 55 secondes, intervient le clou du propos présidentiel : « Croyez-le ou non, je surveille mon langage. Je suis considéré par beaucoup comme un génie très stable. »

À 1mn 08, Donald Trump, joignant le geste à la parole, affirme que la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, distribue comme des gâteaux les citations à comparaître au Congrès (subpoenas). À 2 mn, le journaliste Jeff Mason insiste : « Pouvez-vous préciser ce que vous avez demandé au président ukrainien Zelensky au sujet de Joe Biden et de son fils Hunter ? » La réponse de Donald Trump devient à la fois impétueuse et filandreuse. Il dit apprécier le président Zelensky parce qu'il affirme n'avoir subi aucune pression (M. Trump s'emmêle alors les pinceaux quant à la première – « me » – et la troisième – « him » – personnes du singulier) : la confusion du propos fait rage (à partir de 2 mn 55). De toute façon, la seule chose à faire est de lire la transcription de notre conversation téléphonique (à 3 mn 08), qui ne laisse aucun doute, ajoute le président – persuadé que plus c'est gros plus ça passe.

À 3 mn 15, Jeff Mason de Reuters relance à nouveau sur ce qu'attendait Trump de Zelensky et c'est alors que Trump tente d'obliger son questionneur à interroger, dans un souci de courtoisie élémentaire, le président finlandais de plus en plus dans ses petits souliers. Trump crie à l'infox et aux bobards montés de toutes pièces par une presse corrompue (dit-il en pointant son questionneur du doigt).

À 4 mn 15, Jeff Mason consent à interroger le président finlandais à propos de la démocratie américaine (sous-entendu en danger). Celui-ci répond qu'il faut continuer (sous-entendu à lutter pour défendre cette démocratie – en danger actuellement, deuxième sous-entendu), avant que Donald Trump ne lui vole à nouveau la vedette en reprenant la parole pour conclure que son hôte à bien raison, que la démocratie américaine est merveilleuse et se porte à merveille. Sur ce, le 45e président des États-Unis d'Amérique lève le camp.

Gestuelle frénétique et glossolalie survoltée : le Donald s'égare... © Mediapart

En lieu et place d'entrées, voici ce que l'humoriste télévisuel d'outre-Atlantique Trever Noah tira de cette conférence de presse, qui ravirait Alfred Jarry (son Ubu roi, plus proto-trumpien que nature, ne déclare-t-il pas : « Encore une fois, je veux m'enrichir, je ne lâcherai pas un sou » ?) 

Trevor Noah raille le Donald a qui mieux mieux... © Comedy Central UK

Enfin, pour les amateurs de plats de résistance canailles, voici, in extenso, cette conférence de presse (après les déclarations conjointes, à partir des questions des journalistes). Elle devrait faire date, tant Donald Trump y a franchi un cap d'indignité nationale et planétaire.

L'intégralité des échanges grotesques avec M. Trump © Mediapart

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