Karajan d'Arc

  Herbert von Karajan, fort occupé dans Paris occupé : Herbert von Karajan (1908-1989) était aussi beau que Jean-Jacques Servan-Schreiber, mais moins résistant.

 

 

Herbert von Karajan, fort occupé dans Paris occupé :

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Herbert von Karajan (1908-1989) était aussi beau que Jean-Jacques Servan-Schreiber, mais moins résistant. Le 5 avril marquant le centième anniversaire de cette icône estampillée Deutsche Grammophon, peut-être faut-il tout de même rappeler que son port altier, son regard bleu magnétique, sa chevelure chevaleresque, cachaient un être veule et opportuniste. Comme le souligne Norman Lebrecht, le critique de l'Evening Standard de Londres, ce musicien, qui touchait parfois au sublime, était aussi un « monstre », dont il ne faudrait pas ignorer « les poses de spiritualité simulée, le commercialisme rampant, la culture rétrograde et la nullité morale. »

 

 

Signalons d'emblée qu'il n'était pas le seul (la soprano Elisabeth Schwarzkopf fut une excellente nazie). Précisons que la France fournit son contingent de musiciens hitlériens (Germaine Lubin, Alfred Cortot...). Mais il perpétuait un côté Peter Sellers dans Docteur Folamour, tellement il n'y avait guère besoin de faire les pieds au mur pour déceler le tyran paranoïaque et nostalgique de l'ordre ancien (tout comme Freud invite à distinguer le vautour dans le tableau du Louvre La Vierge, l'Enfant Jésus et Sainte Anne : cf. Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci). De même que Peter Sellers retient son bras en laissant échapper un cri primal (« Mein Fürher ! ») tout au long du film de Kubrick, Karajan se raidissait souvent et le naturel revenait au galop. Lors d'un Grand Échiquier enregistré pour la télévision française, le maître piqua une colère folle lorsqu'un musicien de « son » orchestre de Berlin laissa tomber un archet sur le plateau pendant une pause. « Allons Herbert », osa Jacques Chancel, avant d'être fusillé du regard par « der Chef », qui ne souffrait pas la moindre anicroche en son Walhalla.

 

 

La réalité fut banale derrière le panache. Karajan prit la place de tout ce que le régime nazi chassait, d'Aix-la-chapelle à Berlin. Puis, interdit de pupitre jusqu'en 1947, il se laissa dénazifier sans broncher, pour reprendre sa soif compulsive de pouvoir (chef à vie de la Philharmonie de Berlin en 1955 ; à la tête du Festival de Salzbourg, sa ville natale — où il avait pris sa carte du parti nazi dès avril 1933 —, en 1956 ; directeur artistique du Staatsoper de Vienne en 1957, faisant la pluie et le beau temps à Bayreuth comme à la Scala...). John Culshaw, producteur chez Decca, le dédouanait avec habileté : « Sans le vouloir, il a rempli le vide laissé par la mort de Hitler dans cette partie de la psyché allemande toujours à la recherche d'un maître »...

 

 

Karajan laissa une fortune de 500 millions de dollars camouflée au Liechtenstein et ailleurs, mais ne put acheter le monde entier : les solistes Isaac Stern et Itzhak Perlman refusèrent toujours de se commettre en concert avec lui, jamais il ne se produisit en Israël.

 

 

Il n'eut pas un mot de regret, se garda d'évoquer la Shoah et se vautra dans des explications commodes sur l'apolitisme de la seule chose qui vaille : la musique. Rappeler ces deux ou trois choses que nous savons de son passé hitlérien s'inscrivait sans doute pour lui dans ce que le grand Schiller décoche en deux vers de... Das Madchen von Orléans : « Le monde aime à noircir ce qui rayonne et à traîner le sublime dans la poussière. »

 

 

 

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