Retour mental au Mont Athos

En ce moment, travaux dans et autour des locaux de Mediapart. Rien de nouveau. Sauf qu'un marteau frappe une planche, avec un rythme qui fait soudain tilt : l'Athos ! Pour comprendre, veuillez jeter un œil sur — et prêter une oreille à — un reportage consacré au Mont Athos par la Télévision suisse romande en 1963 (cliquer ici). Tout commence par le son de la simandre, pièce de bois sur laquelle, dans les monsatères du Jardin de la Vierge, on frappe selon une cadence entêtante pour appeler à la prière. Le mot simandre est absent de tous les dictionnaires, sauf de celui conçu par l'athée Littré, dont l'élection à l'Académie française provoqua la démission de Mgr Dupanloup en 1871 (empêchée in extremis par Guizot).

 

 

Située en Chalcidique, la presqu'île du Mont Athos est donc une République monastique interdite aux femmes (et aux femelles, poules exceptées : jaune d'œuf = pigments pour les icônes), ce qui constitue un scandale. «L'autre moitié du ciel» (Mao) peut cependant s'approcher de la Sainte Montagne par la voie maritime et procéder à un pélerinage flottant. La situation donne lieu à de passionnantes analyses juridiques, comme ici. Ou à un exercice littéraire nonchalant et ironique publié l'an dernier par Vassilis Alexakis : Ap. J.-C. (Ed. Stock).

 

Aujourd'hui, près de deux mille moines vivent sur le territoire athonite, qui compte vingt monastères, douze skites et de nombreux ermitages. Le ton alarmiste du reportage de la TSR n'est plus de saison. C'en est fini du temps où régnaient ces analphabètes décrits par Jacques Lacarrière, qui remplaçaient une vitre cassée par une feuille arrachée à un ouvrage rare pour couper le vent. On trouve d'anciens étudiants d'Oxford spécialistes du slavon, un peu distraits : « Je vous avais pris pour un loup ! », sursautent-ils à votre vue.

 

 

Le frère Macaire, bibliothècaire du monastère de Simonos Petras, qui étudia avec Olivier Clément à Saint-Serges (Paris XIXe), fut rencontré durant l'été 1982. Il venait de servir d'intreprète au Président Mitterrand, venu en hélicoptère effectuer une visite dans la capitale administrative, Karyès, impressionné au point de renverser sur lui le miel qui lui était offert en guise de bienvenue. Le frère Macaire ne comprenait pas que Michel Rocard pût être ministre. Il se souvenait de lui en 1968, donnant le bras à Krivine dans les manifs au point que ces deux-là étaient surnommés Castor et Pollux. On prit la peine d'expliquer au moine l'évolution de Michel Rocard. Il écouta, puis décréta dans la foulée : « Finalement, tout cela n'a aucune importance. »

 

 

Dans le skite roumain de Prodromou, l'higoumène, un saint moine, qui semblait ne plus avoir aucune vie au-dessous des sourcils, recommanda paternellement à son visiteur de ne plus lire de roman (en l'occurrence Cent ans de solitude) mais la seule Bible.

 

 

Certes, on put constater des préoccupations terriblement terrestres, à la Grande Lavra (Laure), le plus puissant des monastères, à la nourriture trop riche, où un prince de l'Église orthodoxe paradait avec une fate ostentation, où de nos jours, assure Alexakis, des ordinateurs permettent de gérer, par la grâce d'Internet, la fortune colossale du cru.

 

 

Bien sûr, au monastère de Karakalou, on fut poursuivi par un jeune frocard qui criait : « Eros ! Eros ! », sans pour autant lui répliquer : « Thanatos ! Thanatos ! »

 

 

Mais par-delà l'écume et le foklore, l'Athos, avec ses nuits orantes où le mugissement sacré des moines et l'odeur des cierges en cire d'abeille provoquent un ravissement cénesthésique, se rapproche d'une expérience limite éblouissante. Le récent livre de Jean-Yves Leloup, avec les magnifiques photographies de Ferrante Ferranti (Ed. Philippe Rey), donne idée d'un tel monde.

 

 

Il paraît que les chemins sont goudronnés, que les 4X4 ont remplacé ânes et mulets, qu'on ne rencontrerait plus, comme lors d'un premier voyage, en septembre 1980, ce vieux moine vous proposant d'emblée d'acheter votre montre puis murumurant, en apprenant votre nationalité, un nom qui n'avait rien de biblique au point qu'il ne fut pas compris sur le champ : « Brigitte Bardot. » Le chrysobulle du tournant de l'autre millénaire, qui interdit les femmes, visait-il à renforcer, sur place, l'imaginaire ?

 

 

On a bien ri, en deux séjours fabuleux, à deux années d'intervalle, sur la Sainte Montagne. On a surtout gardé un choc à la fois si peu partageable et simple comme bonjour, puisqu'une planche de bois martelée dans le XIIe arrondissement de Paris renvoie illico presto en ce coin extravagant de Grèce septentrionale...

 

 

P.S. Les deux dernières photos plus celle de l'higoumène de Prodromou (qui ressemble à celui qu'on avait rencontré voilà plus d'un quart de siècle) sont l'œuvre de Xavier Zimbardo, dont le site vaut le détour.

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