Ô Lanzmann, éternel rocher…

Face à Claude Lanzmann, dans l’ancien bureau de Gaston Gallimard, rue Sébastien-Bottin, avec Sylvain Bourmeau qui installe la caméra sur son trépied en vue de l’entretien aujourd’hui mis en ligne sur Mediapart (cliquer ici), un vieux souvenir sonne à plein souffle du cor.

En 1978, alors étudiant, ce journaliste écrivait à Simone de Beauvoir pour lui annoncer la mort, à 75 ans de la sœur aînée de «Zaza» (l’amie très chère des Mémoires d’une jeune fille rangée, trop jeune disparue, victime du corset et de la névrose de sa famille, estimait l’écrivaine). Réponse aimable et complice de Simone de Beauvoir, amusée d’apprendre que son correspondant, à cinquante ans de distance, hante la même tribu, les mêmes appartements de la bonne Rive Gauche, les mêmes propriétés des Landes…

Quelques mois plus tard, en allant voir le documentaire de Josée Dayan et Malka Ribowska, Simone de Beauvoir, le futur journaliste reconnaît le papier à lettre quadrillé de bleu de la philosophe lors d’un gros plan du film, mais aperçoit surtout un colosse dans la force de l’âge, qui rougit à l’extrême puis s’affaisse au pied d’un mur blanc, quand l’auteur du Deuxième sexe l’enjoint de confier à la caméra ce que fut leur amour.

Ce taiseux cramoisi s’appelle Claude Lanzmann. Un peu plus tard, dans une rame du chemin de fer métropolitain, le futur journaliste, sans ticket et sur le point de se faire contrôler, reconnaît l’homme à la tignasse drue et à la très large carrure. Claude Lanzmann fit barrage de son corps, retenant le contrôleur en présentant son titre de transport avec une lenteur calculée, pour que le jeune resquilleur pût s’échapper dès la station suivante. Il y avait dans la prestance protectrice de Lanzmann, sanglé dans son imperméable, une formidable humanité, un souci lumineux de l’autre en danger, une efficacité secrète remontant à la Résistance.

En 1980, au cimetière du Montparnasse, à l’enterrement de Sartre, le futur journaliste est aux premières loges lugubres, assis sur une croix, face à la fosse au fond de laquelle vient d’être déposé le cercueil. Anéantie, Simone de Beauvoir semble aimantée par le gouffre de cette tombe ouverte. On vient de l’asseoir sur une chaise, mais, la pression de la foule aidant, elle glisse imperceptiblement vers la dépouille. Soudain, dans son imperméable, surgit Claude Lanzmann, qui saisit à bras le corps la philosophe muette et décomposée, l’entraînant ailleurs.

Dix ans plus tard, pour Télérama, ce journaliste rencontre Claude Lanzmann en son domicile, à côté de la mairie du XIVe arrondissement. L’homme fait attendre dans le salon. Une petite toile magnifique de Max Jacob orne le mur à droite de la porte. Des photographies du maître des lieux trônent: en 1944 au côté de son père, l’un des libérateurs de l’Auvergne; plus récemment, en train de se livrer aux joies du ski nautique. On le voit aussi en compagnie du président de la République François Mitterrand (quelques années plus tard, un autre cliché, avec Jacques Chirac, s’y adjoindra).

L’entrée de l’hôte ne se fait que lorsque son visiteur est imprégné. L’entretien peut commencer. On bredouille à propos du film monstre. On dit en tremblant «la Shoah». On est coupé par le cinéaste : «Non, la shoah, c’est monsieur Hitler, Shoah, c’est moi.» On est ensuite dans de si petits souliers que l’auteur fait un geste. Il a aimé une critique dans laquelle on le comparait à un «étincelant sanglier» arpentant les traces des camps d’extermination. L’interview peut reprendre, pas vraiment d’égal à égal, bien sûr, mais plus tout à fait de débris à Dieu…

De Dieu, il a la voix (pour peu qu’on puisse en juger). Un Dieu qui se niche dans les détails. Il téléphone souvent. Les portables n’existent pas encore. À Télérama, certains confrères s’amusent: «C’est Claude Lanzmann !», hurlent-ils parfois à travers la rédaction, pour voir ce journaliste saisi de crampes à l’idée de rendre des comptes à la voix grave, affectueuse, mais peinée par un mot toujours de travers à son goût.

Cette voix de Dieu lit le déroulant qui égrène tant et tant de victimes à la fin du film Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures. Nous sommes en 2001. Toujours dans le salon du XIVe arrondissement. On ose lui dire qu’il a la voix de Dieu. Il n’y a pas de blasphème : «L’idée me plaît assez.»

La voix de Lanzmann sait se faire sarcastique. Dans Un vivant qui passe (à propos d’un notable suisse de la Croix Rouge qui n’a rien vu à Auschwitz), le cinéaste cuisine le brave homme avec des accents semblables à ceux de Louis Jouvet : «Pas de fumée? Pas d’odeur?» Il avait procédé de la même façon pour la télévision française, dans les années 1960. L’émission s’appelait «Dim Dam Dom». Il questionnait cinq religieuses : «Pas de maquillage? Pas de rouge à lèvre?»

Mais depuis que Shoah cantonne Claude Lanzmann au sommet de l’Olympe, la voix sarcastique s’est muée en intonation lassée des contradicteurs toujours subodorés. Ou bien des servants étourdis. Ce journaliste avait épinglé le documentariste Eyal Sivan, qui s’amusait visiblement à taquiner le maître, dans Route 181, consacré à la frontière de 1947 séparant Israël de ses voisins arabes. Ce journaliste rédigea donc un article critique, qui pointait notamment dans Route 181 tel dialogue chez un coiffeur, démarquage évident de la scène canonique de Shoah. Le portable existe. Il sonne. La voix de Dieu : «Antoine, comment pouvez-vous prétendre qu’il n’y a qu’une scène canonique dans Shoah. Il y en a tant…»

On se retrouve toujours face à Lanzmann comme lui face au Castor dans le film de Josée Dayan : timide, écarlate, le sifflet coupé. Il se couvre de compliment devant vous («Il faut bien que je me flatte», glisse-t-il avec une coquetterie achevée); vous trouvez la situation bien embarrassante, dans la mesure où vous aviez précisément l’intention de l’abreuver des mêmes bonnes paroles que celles dont il vient de se gratifier !

On voudrait parfois l’interroger sur certaines victimes, trente ans après la scène du métro où l’on avait senti sa sollicitude généreuse et bienfaitrice face au contrôleur de la RATP. Claude Lanzmann a eu des mots remarquables à propos du Rwanda. Il écrit dans ses mémoires, Le Lièvre de Patagonie (cliquer ici pour lire la critique), des phrases définitives marquées par l’universel concret: «Tant de derniers regards me hanteront pour toujours.» Qu’ont pu lui inspirer certaines désolations palestiniennes, lors de la récente bataille de Gaza menée par l’armée israélienne?

Ce n’était pas le sujet de l’entretien à propos de son livre. La question n’a pas été posée. Dans trente ans, peut-être, quand on approchera de son âge actuel et que lui-même, à 113 ans, se montrera suffisamment désinhibant, au gré d’un commerce entre nous devenu cinquantenaire et qui frôlera l’équipollence…

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