Que viva Thierry de Brunhoff !

Le pianiste Thierry de Brunhoff, retiré depuis 1974 à l'abbaye bénédictine d'En-Calcat (Tarn), fête ses 80 ans le 9 novembre. Il ne les fête pas, du reste, hanté qu'il est par la disparition de soi au profit des révélations de l'invisible. Il a transformé son existence terrestre en points de suspension.

Le pianiste Thierry de Brunhoff, retiré depuis 1974 à l'abbaye bénédictine d'En-Calcat (Tarn), fête ses 80 ans le 9 novembre. Il ne les fête pas, du reste, hanté qu'il est par la disparition de soi au profit des révélations de l'invisible. Il a transformé son existence terrestre en points de suspension. Son régime monacal est passé du cénobitisme (la vie en communauté) à l'anachorétisme (un destin d'ermite). Sa trajectoire prend la forme de la huitième et ultime des Kreisleriana (op. 16) de Robert Schumann : vif, subtil et spirituel évanouissement derrière la coulisse...

C'est précisément dans une pièce de Schumann, “Le Poète parle” (treizième et dernière des Scènes d'enfants), que les grands pianistes, octogénaires devenus, ont le plus à nous dire. Écoutez et regardez Vladimir Horowitz (1903-1989), à Vienne, en 1987, dans ce moment épiphanique.

Horowitz : "Le Poète parle", Schumann © Mediapart

Après avoir fui la Russie des Soviets en 1925, Vladimir Horowitz, à Paris, était allé demander conseil à l'immense Alfred Cortot (1877-1962), sans doute le plus inspiré des pianistes, même si la « valise de fausses notes » avec laquelle il voyageait, selon son propre verdict humoristique, lui interdirait aujourd'hui les tournées triomphales réservées aux monstres mécaniques de type Lang Lang. Voici comment, dans sa 84e année, Alfred Cortot, sublime pédagogue, interprétait et incarnait “Le Poète parle” de Robert Schumann.

© Résonance[s]

Comment jouerait aujourd'hui, à 80 ans, après quarante ans de monachisme, Thierry de Brunhoff, l'élève préféré de Cortot, à qui l'avait confié sa mère elle-même professeure de piano ?

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Née Sabouraud en 1903, parente du surréaliste Philippe Soupault, cette femme avait épousé un artiste peintre, Jean de Brunhoff (1899-1937). Celui-ci créa l'éléphant Babar, empruntant à la sveltesse de son épouse pour camper le personnage de la vieille dame. Le modèle devint veuve et laissa lentement l'âge venir, rue Raynouard, dans le XVIe arrondissement de Paris, pour mourir à 99 ans, sans avoir peut-être jamais tout à fait admis l'inadmissible aux yeux et à l'ouïe de ceux qui virent et entendirent Thierry de Brunhoff : la disparition volontaire d'un prince du clavier, orphelin de père à 3 ans, altéré de sacré ad vitam æternam.

1961 : tandis qu'Alfred Cortot ensigne Schumann à Lise Bascourret, on aperçoit lors d'un plan de coupe, Thierry de Brunhoff, 27ans, entre Pierre Froment et Eric Heidsieck. 1961 : tandis qu'Alfred Cortot ensigne Schumann à Lise Bascourret, on aperçoit lors d'un plan de coupe, Thierry de Brunhoff, 27ans, entre Pierre Froment et Eric Heidsieck.

Madame de Brunhoff avait élevé trois garçons : Laurent (né en 1925), qui reprit Les aventures de Babar après guerre et qui vit désormais aux États-Unis d'Amérique ; Mathieu (né en 1926), pédiatre prodigieux du Ve arrondissement de Paris, tonton d'Antoine et de Vincent Peillon ; enfin cet ange gracile, élégant, impérial, sensible, beau et génial : Thierry (né en 1934, donc). Ci-dessous (à 4 mn 52) il interprète, en 1961, à 27 ans, la Polonaise-Fantaisie en la bémol majeur op. 61 de Chopin, avec un sens du phrasé si singulier.

Thierry de Brunhoff performs Chopin (rec. 1961) © On The Top of Damavand for ever

Âgé d'à peine dix ans, il m'avait été donné de l'entendre au Théâtre des Champs-Élysées, à la fin des années 1960. Seul un autre assoiffé d'absolu, Grigory Sokolov, m'offre aujourd'hui de telles émotions.

Enregistrement de 1964 Enregistrement de 1964
Mon enfance fut marquée par un objet conçu pour être rangé mais qui s'imposait au regard dans l'appartement de mes parents : l'étonnante pochette de son disque enregistré en 1964, dans lequel est gravée l'une des plus belles interprétations jamais exécutées des Danses des compagnons de David (Robert Schumann). Contemplez ces deux mains fines et puissantes, qui encadrent un visage poupin nonobstant  la calvitie qui le gagne. Son titulaire semble encore ici mais déjà autre part ; conjuguant dans son regard la fièvre et l'apaisement, l'ironie et le rêve, la douceur et le farouche ailleurs.

Frère Thierry-Jean, à l'heure de son anniversaire, après avoir passé quarante années au clavier puis quarante années cloîtré : à quoi ressemble-t-il et que ressent-il ? Son for intérieur lui appartient et son apparence n'est plus disponible. Il nous reste, grâce à la Toile, la possibilité de l'écouter des heures durant, par le truchement d'une cinquantaine d'enregistrements plus beaux les uns que les autres déposés par un amateur sur YouTube.

Samedi 8 novembre, la veille des 80 ans du pianiste changé en bénédictin, France Musique a proposé une émission cérémonielle émouvante. Thierry de Brunhoff s'est résolu au motus. Il reconnaît désormais les humains à leur silence. Par-delà le mystère de la foi, nous sommes nombreux à remonter la trace de son art, à suivre ses sons, à pousser la piété profane jusqu'à l'écouter toujours.

Schumann - Thierry de Brunhoff (1965) Humoreske op 20 © On The Top of Damavand for ever

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