Manuel Valls et la diagonale du caudillo

Le premier ministre semble emporté par une dérive autoritaire propice à tous les reniements politiques voire biographiques, au point que Manuel Valls et ses sbires risquent d'affronter la seule riposte qui vaille : ¡No pasarán!

Il faut considérer Manuel Valls comme l'équivalent du vice-président Dick Cheney auprès de Bush le Jeune après les attentats du 11 septembre 2001 : le mauvais génie pousse-au-crime, assurant par tous les moyens tordus et antidémocratiques la réélection du président des États-Unis d'Amérique en 2004. Un tel re-jeu permettrait, en 2017, de maintenir Hollande à l'Élysée en tablant sur les bénéfices politiques de la prétendue guerre menée contre le terrorisme. Voilà ce que confiait à Mediapart le journaliste John R. MacArthur, du mensuel new-yorkais Harper's.

Pierre Joxe, toujours dans Mediapart, nous a lancés sur une autre piste, subliminale, en évoquant ainsi le rôle fâcheux du premier ministre dans notre perte de repères et bientôt de liberté suite aux attentats de novembre 2015 : « Les mots crispés d’un oracle nerveux au regard sombre. » Il ne s'agit pas d'essentialiser un Manuel Valls cédant au sang bouillonnant de sa race, comme on écrivait au XIXe siècle – et que ridiculisait ainsi Alphonse Allais : « Tous les Portugais sont gais et tous les Espagnols sont gnols ! »

Non, Pierre Joxe, dans son grand navrement, donnait la clef : « On le sait, qu’un ou plusieurs personnages politiques parvenus au pouvoir changent d’avis, renient leurs promesses ou oublient tel ou tel engagement pris publiquement, ce n’est pas un phénomène rare. » Toutefois, l'ancien cacique du PS de François Mitterrand confiait son étonnement face au revirement soudain, brutal, quasiment irrationnel de Manuel Valls et de ses quelques sectateurs. La trahison transgressive de l'hôte actuel de Matignon achève la gauche – non pas au sens hégélien de parachèvement mais, plus crûment, de démantèlement. La rage de Manuel Valls détruit le socialisme français, tout comme la frénésie de Nicolas Sarkozy vida le gaullisme de son ultime sang.

Mais chez Manuel Valls, la volte-face politique s'accompagne d'effets pervers d'ordre personnel. Issu d'une famille soi-disant ou prétendument antifranquiste, le premier ministre, éternellement dressé sur ses ergots, s'affiche de plus en plus en caudillo émergeant du chaos. Le malaise est palpable, tant la militarisation se fait jour chez un homme, un vrai, qui ne veut voir qu'une seule tête, qui se refuse à comprendre sous prétexte que ce serait absoudre. Un « esprit » qui « raisonne » en rejetant tout ce qui lui échappe avec une hostilité maladive, en se persuadant de n'être responsable que « devant l'Histoire » (Franco se contentait d'ajouter Dieu). Un politicien prêt à toutes les abjurations, au point d'illustrer bientôt la chanson cinglante de Léo Ferré, Franco la Muerte : « Que t'importent les procédures/Qui font des ombres sur le mur (...)/L'important pour toi c'est que ça dure/Toi tu fais pas de littérature/T'es pas Lorca t'es sa rature. »

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Exagération ? Plaquage à tout-va ? Lynchage inadmissible – comme fut jugée inadmissible la référence à Vichy assénée à l'Assemblée par Cécile Duflot à propos de la déchéance de nationalité ? Hélas ! il n'y a rien de déraisonnable à viser ainsi la terrible répudiation de soi-même dans laquelle s'enfonce Manuel Valls. À preuve : la réaction grossière, irascible et carabinée opposée à la prise de distance d'Emmanuel Macron, qui a osé déclarer le 9 février : « On ne traite pas le mal en l'expulsant. » Fureur en retour de Matignon, qui lâche ses supplétifs exaltés. D'après Le Figaro, un porte-flingue de Manuel Valls a promis, salle des Quatre Colonnes à l'Assemblée nationale, de « couper les couilles de ce petit con ».

La littérature piège ici le premier ministre, en révélant l'état de son apostasie politique et biographique. C'est au début de L'Espoir, le roman publié en 1937 par André Malraux et dédié « À mes camarades de la bataille de Teruel ». Bref dialogue téléphonique entre un phalangiste haineux venant de conquérir la gare de Sepulveda et le secrétaire des syndicats des cheminots, qui administre la réplique appropriée à ce franquiste menaçant :
— Vous êtes tous des cons, et nous irons cette semaine vous les couper.
— Physiologiquement contradictoire. ¡Salud!

Le nervi vallsien, qui entend « couper les couilles de ce petit con [de Macron] », révèle l'inspiration qui meut désormais un premier ministre politiquement et humainement contradictoire. ¡Salud!

© Mediapart

https://www.mediapart.fr/journal/france/291215/la-faute-du-desinhibe-valls

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