Antoine Perraud
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Billet de blog 10 oct. 2021

Antiques mais vivaces souvenirs de Greenham Common

Retour sur un reportage effectué voilà près de 40 ans, à Greenham Common, en Angleterre, où une trentaine de femmes – on ne parlait pas encore d'écoféministes – occupaient les abords d'une base devant accueillir des armes nucléaires américaines. Débuts d'une prise de conscience d'un petit bourgeois français, alors étudiant au Centre de formation des journalistes (CFJ)...

Antoine Perraud
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En manchette de Mediapart, dimanche 10 octobre 2021, ce titre qui fait tilt : « À Greenham Common, les pionnières de l’écoféminisme à la rencontre des jeunes activistes. » Greenham Common ? Mais j'y étais ! Le dimanche 12 décembre 1982, troisième anniversaire de la décision de l'Otan d'implanter des euromissiles, d'importantes manifestations pacifistes avaient lieu en Europe occidentale.

Alors étudiant au CFJ (Centre de formation des journalistes), je partais couvrir celle de Greenham Common, en Angleterre, où une trentaine de femmes occupaient le site depuis quinze mois. Elles reléguaient les hommes à un rang très secondaire, comme si la paix était une chose trop grave pour qu'on la confiât aux êtres dotés à outrance de la testostérone.

Au nom d'un constat indéniable – « Ce n'est pas Dieu qui donne la vie, mais les femmes » –, ces pionnières de l'écoféminisme avaient décidé, tout bonnement, de « sauver l'humanité ». Sous le titre « 30 000 femmes britanniques contre l'ordre du missile et du phallus », l'apprenti journaliste de 23 ans que j'étais rendait, en deuxième et dernière année du CFJ, le reportage (« feature » selon l'idiolecte franglaisant de l'école) que voici.

***

« Take the toys form the boys ! » Il s'agit cette fois d'être plus sages que ne le furent les hommes dans le passé. Renversant les rôles traditionnels, des femmes ont décidé de quitter leur foyer pour partir en paix.

Le reporter en herbe dans la gadoue de Greenham Common, le 12 décembre 1982 (© archives A.P.)

Dès septembre 1981, une trentaine d'entre elles ont tout abandonné pour camper devant cette base de Greenham Common, 70 km à l'ouest de Londres, où devaient être installés, en décembre 1983, les 96 premiers missiles de croisière américains en Europe.

Or ces missiles qui « font de l'Angleterre une cible plus qu'ils ne la défendent », les femmes de Greenham Common n'en veulent pas. Et elles dérangent, à coucher dans le froid et la boue, face à l'entrée principale du site. 23 d'entre elles ont été jetées en prison pendant quatorze jours.

« Des témoignages de soutien sont venus du monde entier, explique l'une des “héroïnes”, Rebecca Johnson, 28 ans. Alors 30 femmes nous ont remplacées devant la base. » Pour Rebecca, il faut agir vite : « Je crains que le pouvoir ne veuille accélérer les choses. Les ouvriers travaillent actuellement de nuit, à la lueur des projecteurs. Si les missiles étaient implantés avant les prochaines élections, il serait difficile à un autre gouvernement de revenir en arrière. »

Alors les femmes se sont mobilisées et dimanche matin, elles sont 30 000 qui convergent vers Greenham Common. Une multitude de cars sont embouteillés, arborant l'emblème du CND (Campaign for Nuclear Disarmament : le moteur du mouvement pacifiste outre-Manche). On voit aussi des calicots pleins d'esprit : « Si vous êtes avec nous klaxonnez, sinon priez ! »

« Mon mari me croit folle »

Le but de ce rassemblement : « Embrasser le camp » et ses 15 km de circonférence. Les femmes devront toutes se donner la main et former une « chaîne de paix » autour du grillage qui clôt la base.

L'idée la plus originale consiste à décorer cette enceinte, qui doit servir de support à de véritables collages. La partition de la sonate dite Printemps de Beethoven voisine avec une broderie représentant un canon crachant des fleurs. Ou avec une toile d'araignée tissée à l'aide de fils de toutes les couleurs : « C'est devenu le symbole de la lutte des femmes de Greenham Common, assure une dame très chic mais piétinant présentement dans la boue. La solidarité qui nous unit toutes parviendra à enrayer la folie nucléaire. Les missiles finiront dans nos rets. »

Également beaucoup d'habits, de jouets et de photographies d'enfants. « Ceci afin de montrer tout ce que nous risquons de perdre en cas de cataclysme nucléaire. Nous voulons que la clôture traduise ce qui compte dans notre vie », ajoute notre interlocutrice. Or, comme le proclame une banderole : « Ce sont les enfants d'aujourd'hui qui seront les victimes de demain. »

Une septuagénaire confie : « Je suis venue en tant que grand-mère, pour que mon petit-fils meure de vieillesse. Je n'avais jamais participé à aucune manifestation. Mon mari me croit folle, mais je suis quand même venue : c'est trop important. »

« No plutonium ! »

La génération qui refuse d'être sacrifiée s'est déplacée en nombre. Des collégiennes entonnent des comptines d'un air enjoué :

« One, two, three, four, we don't want a nuclear war
Five, six, seven, eight, we don't want to radiate ! »

À l'une des sept portes du camp, des jeunes filles attifées de grands lainages multicolores trottinent pour se réchauffer. Viennent à passer des policiers jusqu'ici invisibles. Elles les encerclent dans une ronde endiablée, chantant un hymne à la gloire d'une société libérée du nucléaire, dont elles martèlent le refrain en roulant des yeux : « No plutonium, no plutonium, no plutonium !... »

Sur le grillage, l'imagination est au pouvoir. Des mots sont composés grâce à toutes sortes de matériaux (plantes, tissus, papier...), qui prennent la forme de lettres : « Live - sex- babies », ou « arms are for embrassing » (jeu de mot sur « arm » qui signifie à la fois arme et bras).

Des slogans plus politiques s'affichent aussi : « Du boulot, pas des bombes ». Ou : « La Grande-Bretagne hors de l'Otan ; l'Otan hors de la Grande-Bretagne. »

« Les hommes sont priés d'aller à la crèche ! »

Mais la grande affaire de cette manifestation, c'est également (et parfois surtout) le féminisme. À la porte principale, les individus de sexe masculin sont éconduits : « Ici, c'est la barrière des femmes. Les hommes sont priés d'aller à la crèche ! » Une croix porte cette épitaphe : « À la mémoire de toutes le femmes violées et tuées par les hommes en guerre. » Plus loin, une affiche décrète : « Mecs, si vous n'êtes pas à la garderie, allez vous faire foutre ! Nous n'avons pas besoin de votre oppression ! »

La crèche, c'est donc un métier d'hommes. Tous ces « nouveaux pères » divertissent les marmots, avec un spectacle de marionnettes ou en jonglant avec des quilles en forme de... missiles, bien entendu. Georgia a 7 ans et habite Oxford. Elle s'amuse beaucoup pendant que « maman est à l'entrée principale, pour empêcher les hommes de jeter des bombes ».

Lorsque la nuit tombe, des milliers de bougies s'allument. Des Quakers chantent des brûlots antinucléaires sur des airs de vieux noëls anglais, sous les regards amusés de Punks. C'est la grande liturgie de la paix.

Toutefois, avec le crépuscule hivernal, les objets suspendus au grillage prennent un éclairage macabre. Ils donnent l'impression de loques qui pendouillent : souvenirs lugubres d'un bonheur révolu.

« Ce qui est en jeu, c'est la survie de l'humanité », répète à l'envi une militante, qui propose une grève générale contre l'arme nucléaire.

Accrochée à la clôture, une énorme pendule en carton-pâte marque onze heures. En-dessous, cette interrogation : « How long to midnight ? »

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