Pour un adieu à Esther Gorintin

Le 8 janvier 1996 au matin, était rendue publique la mort d'Armand Panigel, homme de radio (il avait produit de 1946 à 1984 «La Tribune des critiques de disques») et de télévision («Au cinéma ce soir»).

Le 8 janvier 1996 au matin, était rendue publique la mort d'Armand Panigel, homme de radio (il avait produit de 1946 à 1984 «La Tribune des critiques de disques») et de télévision («Au cinéma ce soir»). Mais à 11h du matin, l'annonce du trépas de François Mitterrand faisait à jamais disparaître la fin d'Armand Panigel voué aux oubliettes: les braves gens n'aiment pas que l'on meure en même temps que plus grand que soi.

 

Le 11 janvier 2010 en offre un nouvel exemple. Le cinéaste Éric Rohmer s'éteint à 89 ans. Tant pis pour la comédienne Esther Gorintin, disparue au même moment à 96 ans. On a beau envoyer à un responsable de France Culture la référence d'une série d'«À voix nue» réalisée en 2003 dans laquelle la vieille dame indigne du cinéma français relatait sa vie avec un délicieux accent yiddish, on se voit répondre par retour du courrier électronique: «Ben oui mais l'annonce de la mort de Rohmer est imminente et j'ai un "A voix nue" en stock aussi.» (sic !)

 

Esther aurait pu mourir plus tôt. Née dans un milieu juif modeste en janvier 1913, aux confins de la Pologne et de la Biélorussie, à Sokulka, elle a défié le numerus clausus antisémite, a brillé à l'école, est partie étudier la médecine dentaire à Bordeaux l'année de ses vingt ans. Elle se souvenait avec une précision hallucinante de sa traversée en train de l'Allemagne, qui venait de se donner à Hitler en 1933: les torches et les chants nazis, la nuit, aux abords des gares...

 

À Bordeaux, Esther rencontre puis épouse un condisciple de l'université. Il vient de Galicie, à l'est de Cracovie: «Son yiddish était moins pur que le mien originaire de Lituanie: rien ne vaut l'accent de Wilno», précisait-elle, sérieuse comme une papesse, sans une once de cet humour dont elle débordait par ailleurs, lorsqu'il était question de la seule chose au monde qui ne supportât point la plaisanterie à ses yeux, le yiddish. La voici madame Gorinsztejn, patronyme qui deviendra Gorintin après-guerre.

 

Entre temps, alors que son mari était dans un camp de prisonniers de guerre français, elle a frôlé maintes fois la déportation durant l'occupation nazie. À Bordeaux, arrêtée par la police française, la voici interrogée au commissariat par un vieux policier. Elle se souvient de son air de «bon chien» attristé de la voir tombée dans de tels rets avec des papiers d'identité qui devaient concourir à sa perte: «Il y a un poêle...», lui répéta le vieux pandore avant qu'elle ne comprît et y détruisît les documents compromettants. En 1943, à Lyon, elle échappa de peu aux rafles, grâce à une grande chance et à de petits gestes de solidarité.

 

Survivante, elle retrouva son mari, eut un fils unique, puis devint veuve. Un jour, dans le journal yiddish de Paris, Unzer Vort, elle lit, dans les années 1990, une annonce à propos d'un film qui nécessite des comédiens amateurs yiddishophones. Elle se présente, ainsi que bien des octogénaires voire nonagénaires, en cet exercice dont le cinéaste concerné gardera précieusement la trace, pour assembler tous ces bouts d'essais dans un film plus tard intitulé Casting, témoignage tendre et poignant d'un Paris populaire juif aujourd'hui englouti.

 

 

Le cinéaste se nomme Emmanuel Finkiel, il choisit Esther Gorintin, 85 ans, pour tourner dans une œuvre hantée par la shoah, la mémoire et une forme de métempsychose: Voyages (1999).

 

 

Après avoir interprété la petite vieille trotte-menu parcourant Tel-Aviv en implorant: «Y a-t-il quelqu'un qui parle yiddish?», Esther Gorintin connaît quatorze autres expériences cinématographiques, dont Le Stade de Wimbledon (2001) de Mathieu Amalric, Les Mots bleus d'Alain Corneau, ou Familles à vendre de Pavel Lounguine (tous deux en 2005). Il y eut surtout, en Géorgie, Depuis qu'Otar est parti (2003), de Julie Bertucelli, les retrouvailles improbables de trois générations à travers la grand-mère, la mère et la fille:

 

 

Il y eut aussi L'Homme qui rêvait d'un enfant (2006) de Delphine Gleize, qui vit la dernière apparition au cinéma de Darry Cowl (1925-2006):

 

 

En 2008, ce fut l'ultime travail, avec Drôle de Noël, téléfilm de Flora Pasquier, après l'extrême festival de Cannes en 2007, à 94 ans:

 

 

Esther Gorintin ne voulait plus se lever. Elle ne vous rejoignait plus à «La Brioche dorée», au pied de son immeuble rue de Rivoli à Paris. Elle y évoqua longtemps son enfance, son shtetel de Sokulka, où elle avait une fois, bravant les interdits alimentaires, goûté en cachette une côtelette de porc; Sokulka où les élégantes défilaient entre la synagogue et l'église dans l'artère principale du lieu (qu'elle reproduisait peut-être avec sa rue de Rivoli), qui menait d'un côté à Grodno la russe (il fallait l'entendre prononcer Grodno!), et de l'autre à Byalistok la polonaise. Un dicton, invérifiable, affirmait, selon Esther Gorintin: «Quand quelqu'un éternue du côté de Byalistok, on répond "à vos souhaits" du côté de Grodno»...

 

Les traits d'union meurent aussi. Esther Gorintin allait avoir 97 ans. Son fils Armand approche des 60. Moniteur d'auto-école libertaire, il évoque les derniers mois de sa mère, ayant trouvé un hâvre ultime à l'hôpital Broca, puis un coma dix jours durant à l'hôpital Cochin, où le réalisateur Emmanuel Finkiel vint la visiter, où la faculté s'étonna de la résistance de ce si vieux corps face à l'inéluctable.

 

Armand Gorintin a toujours persiflé. C'est de famille. Quand il enseigne la technique du créneau, il évoque la nécessité de se déporter, le danger de mettre les gaz, la vigilance par rapport au capot... Sa mère et lui tentaient de pouffer, toujours, même à propos de la destruction des Juifs d'Europe aux deuils insondables. Armand voudrait rire encore de la bonne blague qu'il fit à une journaliste du Monde brossant le portrait d'Esther en 2005, qui nota scrupuleusement les fadaises de l'enfant quinquagénaire: «Nous vivons toujours sous l'Occupation, ironise son fils, qui partage son appartement, rue de Rivoli. J'habite la partie sud, en zone libre. Ma mère est en zone occupée, au nord. La cuisine est à l'extrême nord, en zone interdite, et le téléphone sur la ligne de démarcation. Quant à la Gestapo, méfiez-vous, elle est toujours au bout de la rue.»

 

Armand veut s'esclaffer à propos de l'hôtel Meurice (qui était en fait le quartier général de Von Choltitz, commandant du Gross Paris), mais soudain sa voix se brise comme s'ouvre une sépulture. L'enterrement d'Esther Gorintin aura lieu au cimetière de Bagneux, vendredi ou en début de semaine prochaine.

 

 

 

 

 

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