Le paltoquet apprivoisé

Retour sur une pièce de Marivaux ressuscitée à La Comédie Française : Le Petit Maître corrigé. La modernité politique et clinique de ce texte en fait non seulement un projet pré-révolutionnaire, mais un secours pour dégommer tout paltoquet du jour...

Ce 12 avril est la dernière à La Comédie Française – mais il est loisible de voir le spectacle jusqu'au 31 mai dans certaines salles de cinéma. En décembre 2016, le metteur en scène Clément Hervieu-Léger exhuma enfin Le Petit Maître corrigé des oubliettes, où l'avait maintenu depuis sa création, en 1734, une cabale dirigée contre l'auteur, Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (1688-1763).

La cabale était un simple règlement de comptes mais aurait pu être politique, tant la pièce dépouille symboliquement une couche culturelle et sociale : l'aristocratie faisandée du royaume de France au sortir de la Régence (1715-1723). L'intrigue raconte l'humiliation d'un humiliateur patenté – la correction infligée à un « petit maître ». Pour son bien, pour sa rédemption. Et pour la meilleure marche d'une société par trop fondée sur les faux-semblants.

Un petit marquis parisien, Florimond, se transporte en province pour épouser Hortense, fille d'un comte retiré sur ses terres. Florimond suinte le mépris. Mais il y a méprise : il s'aveugle, refuse de s'avouer et surtout d'avouer l'amour qu'Hortense a fait naître en lui. Il préfère la bagatelle à la vérité, l'inconséquence à l'engagement, l'éternelle comédie à la moindre connaissance de soi. Il papillonne, se distrait, manigance et s'ébat : tout et n'importe quoi – surtout n'importe quoi ! –, fors la sincérité.

Marivaux s'est inspiré d'une coterie masculine d'Ancien Régime ayant poussé la momerie, à la fin du XVIIe siècle, jusqu'à se défier des personnes du sexe au point de n'y jamais succomber, n'acceptant les rets de l'hymen que pour enrichir et perpétuer leur lignage. Reproducteurs à leur corps défendant, les petits maîtres se complaisaient dans une mascarade misogyne forcément teintée d'homosexualité : ils sacrifiaient leur existence aux pantalonnades et aux faux-fuyants, dans une vie en société hystérisée, décadente, maniérée, tarabiscotée, emphatique et cabotine. Bref, d'un ridicule achevé.

LE PETIT-MAÎTRE CORRIGÉ - Extrait - La Comédie-Française au cinéma © Pathé Live

Cependant, chez Marivaux, la délivrance et l'expiation viennent de la valetaille. Le domestique de Florimond, qui singeait son maître jusque dans la façon de parler (le nom de la capitale devenant « Peûris » sous sa prononciation se voulant grand genre), tombe sur un os radieux en la personne de Marton, la suivante d'Hortense (voir extrait vidéo ci-dessus). Marton convertit son alter ego à l'authenticité, au bien-fondé, à la profondeur. Et le serviteur réformera son seigneur et modèle despotique, qui acceptera de fissurer l'armure, de détruire la gangue emprisonnant son cœur, de cesser de paraître ; afin d'être.

Certains critiques, ignorant le théâtre de Crébillon et ne soupçonnant pas jusqu'où pouvait pousser, au XVIIIe siècle, le prétendu bel esprit, n'ont pas supporté le côté glapissant et bondissant du petit marquis campé avec une frime mutine étourdissante par Loïc Corbery. Mais surtout, aucun critique n'a relevé l'incroyable modernité d'une pièce qui devance la cure analytique : se trouver, se retrouver, en abattant les défenses derrières lesquelles on se barricade pour faire fausse route en faisant impression...

Parce qu'il retrouvait l'enseignement de Socrate (connais-toi toi-même) et de Platon (contre toute parure et toute pensée d'emprunt), Marivaux heurtait de plein fouet les deux piliers de la société d'Ancien Régime : la noblesse et l'Église, fondées sur le vernis, le simulacre, les convenances et l'ostentation. Être enfin soi, n'est-ce pas faire un pas pour devenir ce « tout » en lequel Sieyès allait souhaiter que s'érige le Tiers-État en 1789 ?

Et ce n'est pas fini ! La leçon de cette pièce magnifiquement restituée (lumière, décor, costumes, scénographie, mise en scène et interprétation), dans son biotope originel qu'est La Comédie Française, nous concerne au premier chef – tant un petit maître à corriger pérore ces jours-ci, au sommet de l'État, en notre étrange pays...

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