In Memoriam Geremek

C'était en 1993, entre Paris et Varsovie, pour une émission phare de France Culture, «Le Bon plaisir», que «Monsieur le professeur Geremek» (dixit sa secrétaire) avait accepté d'enregistrer, par petits morceaux, dans les fissures d'un emploi du temps bétonné.

C'était en 1993, entre Paris et Varsovie, pour une émission phare de France Culture, «Le Bon plaisir», que «Monsieur le professeur Geremek» (dixit sa secrétaire) avait accepté d'enregistrer, par petits morceaux, dans les fissures d'un emploi du temps bétonné. Cet homme aussi secret qu'affable avait prévenu : «Je me défends !» Pas question d'aller le traquer jusqu'en son for intérieur.

 

 

Bronislaw (prononcer «bronissouaf») Geremek avait compris d'emblée le principe de l'émission : tirer parti des lieux, des sons, pour bâtir un autoportrait intellectuel sans complaisance, sans lourdeur, sans jamais prendre la pose (tant d'autres ont, hélas !, détourné l'émission pour faire exactement le contraire et pratiquer leur auto-embaumement radiophonique !).

 

 

Il donnait à cette époque des cours au Collège de France. Son magistère achevé, nous nous retrouvions pour une heure. Il avait réclamé de parler de l'alchimiste Nicolas Flamel en se promenant à partir de l'église Saint-Merri. C'était l'hiver, le vent soufflait dans le bonnet du microphone, il fallait recommencer. Geremek se pliait à cette contrainte, reprenant son laïus sans jamais pourtant utiliser les mêmes mots ou les mêmes expressions : «Je suis incapable de me répéter !» Nous n'avons pas gardé les chutes témoignant d'une rigueur, d'une honnêteté, d'une invention lexicale dont bien des personnages publics devraient prendre de la graine, qui débitent le même propos à tout bout de champ.

 

Une fois, nous étions partis de la rue de Seine, où Adam Mickiewicz avait écrit Pan Tadeusz (Messire Thadée), avant d'être suspendu (1844) puis révoqué (1852) du Collège de France. Il faisait un froid de gueux. Nous avons pu trouver refuge dans une annexe que l'établissement fondé par François Ier possède dans les beaux quartiers. La chaleur aidant, Bronislaw Geremek s'est lentement confié. Son grand père rabbin qui le prenait sur ses genoux en psalmodiant de l'hébreu, son évasion, à 10 ans, du petit ghetto de Varsovie à la faveur d'un enterrement catholique, puis sa condition de juif dans la Pologne d'après-guerre, dont il niait, ardent patriote, les difficultés (mais nous l'avions suivi, en mai 1993, à Varsovie, pour les cinquante ans du soulèvement du ghetto et il était quasiment le seul officiel sur une place désertée par les Polonais, tandis que le premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, était venu avec une importante délégation et des drapeaux qui faisaient grincer des dents...).

 

 

Ces confessions, incroyablement intimes, nous les fîmes ensuite écouter à l'historien Jacques Le Goff. Celui-ci n'en revenait pas. Il connaissait Geremek depuis près de quarante ans et n'en avait pourtant jamais entendu le début de la moitié du quart. C'est à Jacques Le Goff que nous pensons aujourd'hui. Il était venu en Pologne dans les années 1950 et un brillant médiéviste en herbe forcément inscrit au parti communiste, Bronislaw Geremek, lui avait servi d'interprète. Jacques Le Goff avait épousé une Polonaise — aujourd'hui décédée. Geremek était son ami fidèle. Bronislaw ne manquait jamais une occasion de tirer Jacques, né en 1924, désormais cloué chez lui, de la solitude du grand âge. Et le cadet virevoltant vient de se tuer, à 76 ans, dans un accident de la circulation, en sa chère Pologne pour laquelle il avait déjà chèrement payé ; en 1968, puis en 1976 lors de la fondation du KOR (Comité d'autodéfense sociale), enfin pendant et après Solidarité.

 

 

Bronislaw Geremek était l'un des artisans de la Table ronde de 1989, qui devait sortir, pacifiquement, la Pologne du communisme. Il regardait avec une malice désabusée les Français toujours prêts à mourir jusqu'au dernier Polonais ! Il revendiquait, pour son pays voué au martyre depuis des siècles et des siècles, «la normalité», l'état le plus proche de la démocratie, souriait-il dans sa barbe, avec un plissement d'œil irrésistible. Ce voltairien post-communiste retrouvait alors les accents de l'ancien primat du temps de la guerre froide, le cardinal Stefan Wyszynski : «Il est parfois plus difficile de vivre pour sa patrie que de mourir pour elle.»

 

À lire : L'Historien et le politique, entretiens avec Bronislaw Geremek recueillis par Juan-Carlos Vidal, (excellente) traduction de Nicolas Véron (Éditions Noir sur blanc, 1999).


 

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