Antoine Perraud
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Billet de blog 14 sept. 2014

Jaurès, la crise et le journalisme

Présidée par Ernest Pignon-Ernest, “La société des Amis de L’Humanité”, en son stand si singulier de la fête du quotidien communiste – on a pu y entendre Anouk Grinberg lire des textes de Jean Jaurès ou Angélique Ionatos chanter avec Katerina Fotinaki des vers hellènes désespérés mais mobilisateurs –, avait programmé un débat sur le journalisme en partenariat avec Mediapart, dimanche 14 septembre,

Antoine Perraud
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Présidée par Ernest Pignon-Ernest, “La société des Amis de L’Humanité”, en son stand si singulier de la fête du quotidien communiste – on a pu y entendre Anouk Grinberg lire des textes de Jean Jaurès ou Angélique Ionatos chanter avec Katerina Fotinaki des vers hellènes désespérés mais mobilisateurs –, avait programmé un débat sur le journalisme en partenariat avec Mediapart, dimanche 14 septembre, animé par Charles Silvestre. L’ami Frédéric Bonnaud des Inrocks et Patrick Le Hyaric, directeur de L’Humanité, y participaient. Edwy Plenel, indisponible, m'avait demandé de le remplacer. Il s’agissait d’ouvrir la discussion en partant de Jaurès, cent ans après son assassinat. Voici le texte de mon intervention.

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Le journaliste peut-il contribuer à l’éclosion de l’humanité ? « L’humanité n’existe pas encore ou elle existe à peine », écrit Jaurès dans son premier éditorial de L’Humanité, titré « Notre but », le 18 avril 1904. Le héraut des lendemains heureux pointait les entraves. En France, l’antagonisme des classes, que résoudra le socialisme. Au dehors, des nations qui se regardent en chiens de faïence : « Même quand elles semblent à l’état de paix, elles portent la trace des guerres d’hier, l’inquiétude des guerres de demain ». L’internationalisme doit réconcilier les peuples grâce à « l’universelle justice sociale ». Jaurès rêve d’une « humanité réfléchissant son unité supérieure dans la diversité vivante de nations amies et libres ».

Selon lui, la politique au sens noble, comme le journalisme au sens élevé, y auront leur part. En usant d’une forme de messianisme pédagogique. Développer la démocratie et la raison dans les consciences, c’est faire barrage à la violence. Éduquer, informer, porter à la connaissance d’autrui, c’est assécher la barbarie.

Jaurès croit aux vertus de « l’habitude de la réflexion ». À condition de pouvoir s’appuyer sur une nécessaire indépendance économique, un journalisme libre pourra combattre le sectarisme, au profit d’une union discuteuse et discutante. Une union à la fois vaste et ciblée. En 1904, c’était l’union de tout ce qui touchait à la vie ouvrière. En 2014, ce pourrait être l’union de ceux qui subissent l’injustice d’un capitalisme effréné. Vaste public, vaste programme !...

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Radical mais anti-autoritaire, engagé mais attaché à la vérité fût-elle déroutante, Jaurès écrivait : « C’est par des informations étendues et exactes que nous voudrions donner à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événement du monde. » La cause défendue, martèle-t-il « n’a besoin ni du mensonge, ni du demi-mensonge, ni des informations tendancieuses, ni des nouvelles forcées ou tronquées, ni des procédés obliques ou calomnieux. Elle n’a besoin ni qu’on diminue et rabaisse injustement les adversaires, ni qu’on mutile les faits. »

Le préjugé, voilà l’ennemi ! La confiance en l’esprit démocratique, voilà l’allié !

Il y a un trait constant qui frappe chez Jaurès. Et cela devrait inspirer les journalistes, qui s’avèrent trop souvent vétilleux, jaloux, mesquins, qui se posent en gardes-barrière crispés ou en justiciers psycho-rigides. Ce trait, c’est la bonhomie doublée d'une grande confiance en autrui. Tout en étant dans la mêlée, Jaurès était un personnage au-dessus du lot, sans jamais en jouer pour autant. Léon Blum, lors du procès de son assassin en mars 1919, le dit en une phrase lapidaire : « Il était inaccessible à l’envie, et d’ailleurs je ne vois pas bien qui il aurait pu envier » Le directeur de L’Humanité, parce qu’il ne craignait pas qu’on lui fît de l’ombre, laissait la bride sur le cou à une rédaction qui s’ébrouait. Relisez les collections du quotidien socialiste entre 1904 et 1914. Quelle liberté de ton propre aux jeunes pousses – coucou Mediapart !

Il faudrait insister sur l’humour de L’Humanité à ses débuts. Le combat ne va pas sans gaîté. En voici un exemple : le 28 novembre 1904, le quotidien rend compte d’une manifestation en faveur de Jeanne d’Arc, aux alentours de la statue d’icelle, place des Pyramides à Paris, là où se réunit toujours, aujourd’hui, l’ultra-droite, chaque 1er mai :

« Dans les Tuileries se sont formés quelques groupes amusants. Chacun d’eux constitue un petit cercle où les disputes théologiques alternent avec les discussions historiques. Un orateur démontre gravement l’existence de Dieu à un ouvrier qui lui rit au nez. Un curé de haute taille et au verbe éclatant entreprend de prouver que Jeanne d’Arc appartient à l’Église ; son adversaire l’invite poliment à ne pas oublier d’aller aux vêpres. On s’invective assez gaiement, en somme, et sans montrer le poing. »

Ce côté presque bon enfant de Jaurès lui fera dire, à propos de Gustave Hervé, trop outrancier pour être honnête et qui devait finir maréchaliste : « Rien ne fait de mal. » Ce rien ne fait de mal mêle le pardon des offenses du chrétien primitif et la hauteur de vue d’un Karl Marx affirmant « je ne suis pas marxiste » aux pète-secs qui, au prétexte de tout faire dater de Marx, faisaient volontiers tout dater d’eux-mêmes. Ce rien ne fait de mal devait déclencher la haine folle de Péguy, furieux que Jaurès laissât Gustave Hervé faire flèche antimilitariste de tout bois dans son coin. Ce rien ne fait de mal permettait à l’humaniste de réfléchir au lieu de faire rentrer dans les rangs, de “penser contre soi-même”, comme dirait l’autre, au lieu de réciter son catéchisme, fût-il révolutionnaire.

Les journalistes de l’an de grâce 2014, au lieu de cultiver leur don qui vire à la sale manie, au lieu de causer dans le poste pour expectorer la petite vulgate du jour qui leur vient à l’esprit, au lieu de se transformer en distributeurs d’éditorial automatique (on met un euro dans la fente et hop ! on obtient un gobelet de Zemmour, de Barbier ou de Joffrin !), les journalistes devraient examiner la matière, quitte à changer d’avis une fois dûment renseignés. Faire comme Jaurès : se coltiner avec le réel, au point de revenir sur une opinion première hâtive. Savoir revoir sa copie.

Le colonialisme, l’antisémitisme et donc l’affaire Dreyfus, une laïcité éclairée plutôt que dogmatique, un pacifisme articulé à un patriotisme universel, le rôle et la place de l’école, un nouveau droit international à forger, le devenir de la propriété : voilà quelques exemples qui l’ont vu évoluer, tâtonner, se réformer. Mais en expertisant la situation avec toujours en tête deux impératifs non négociables : d’abord la primauté de l’humain « Nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir hors de l’humanité », écrit-il. Ensuite et toujours, l’absolue nécessité du progrès social.

Ces deux impératifs sont aujourd’hui foulés aux pieds par un capitalisme sans le moindre contrepoids : l’humain doit s’effacer pour que triomphe une régression sociale globalisée.

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Face à de telles tectoniques d’injustices, le journalisme, tout en ne négligeant ni le champ culturel ni le domaine international, doit documenter les régressions et leurs cortèges de mensonges, de malversations et de césarisme. Jaurès en a donné la parfaite illustration lors de l’affaire Rochette (Henri Rochette, créateur du Crédit Minier, émettait des bons d’épargne fictifs, grugeant les petits porteurs tout en arrosant le Parlement et la presse : l’affaire a empoisonné la vie politique entre 1908 et 1914). Dans un billet de L’Humanité du 22 mars 1914, le dirigeant socialiste regrette que pour les élites, le mot « non », si court qu’il soit, se révèle le plus difficile à prononcer. Et il conclut : « Apprendront-ils à l’épeler cette fois, non pour lancer un défi à la démocratie et à ses lois, mais pour s’exercer à braver l’arbitraire et la corruption. »

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De La Dépêche de Toulouse à L’Humanité en passant par La Petite République, Jaurès a tracé des pistes qu’il nous reste à explorer. Sa passion du journalisme, pour paraphraser un titre de Charles Silvestre qui joue sur le sens profane et religieux du mot “passion”, sa passion du journalisme consiste à suivre le conseil édicté dans son fameux discours à la jeunesse d’Albi, en 1903, fondé sur une prodigieuse anaphore (« Le courage ») : « Le courage, c’est d’être tout ensemble, et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe. »

Rendre compte, honnêtement, de ce qui va en se dégradant au sein de notre monarchie républicaine histoire de fédérer une refondation démocratique, voilà ce à quoi nous invite le legs de Jean Jaurès. Pour lui, rien n’était encore accompli et tout restait à faire, à commencer par la Révolution ; mais une révolution aussi égalitaire que lucide, universaliste et fraternelle : une révolution annoncée, accompagnée, au besoin critiquée par des journalistes libres et conscientisés. Bref, des journalistes jaurésiens…

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