Marcel Proust sort de sa camera obscura

Saisissante nouvelle : Marcel Proust fut saisi par un opérateur de prise de vue. C'était en 1904, lors d'un mariage aristocratique, forcément aristocratique. 113 ans plus tard, le fantôme sautillant d'un dandy moustachu portant chapeau melon surgit sous nos yeux, ravis en admiration.

Le professeur Sirois-Trahan, de l’Université Laval de Québec, a retrouvé aux archives du Centre national du cinéma (CNC) le filmage d’un mariage célébré en 1904, entre la fille du comte et de la comtesse Greffulhe, Elaine, et le duc Armand de Guiche. Il s'agit de la descente des marches de l'église de La Madeleine, à Paris. Nous sommes Rive Droite, mais défile le nec plus ultra de la Rive Gauche.

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Au milieu des spécimens du Faubourg Saint-Germain, alors que chacun s'accroche à sa chacune – on voit les chapeaux emplumés, on devine les gaines douloureuses –, un homme dans la fleur bientôt fanée de l'âge fait une apparition spectrale. Un homme seul, dans une tenue qui détonne (il portait durant la Grande Guerre une pelisse à la mode de 1905, ainsi que raillait Paul Morand dans l'extraordinaire Portrait Souvenir de Roger Stéphane diffusé en 1962 par la télévision française). Cet homme n'est autre que Marcel Proust (1871-1922). Tel un oiseau de nuit diurnement capté, il surgit à 37 secondes ci-dessous...

Marcel Proust filmé en 1904 ! © Mediapart

Jean-Pierre Sirois-Trahan analyse sa trouvaille cinématographique dans un article de la Revue d'études proustiennes (publiée par les éditions Classiques Garnier : à lire ici). Le « dandy nyctalope » (cette épithète n'a rien d'une injure postmoderne comme en témoigne sa définition !) y est, rétrospectivement, suivi à la trace. Ce mariage excite Proust et lui fait souci, ainsi qu'il s'en ouvre dans une missive délicieusement tordue et cryptée à Lucien Daudet : « Lundi si je vais au mariage de Guiche je ferai après une foule de choses capitales et secrètes remises toujours comme je ne sors jamais le jour et notamment j’irai voir un médecin. Dès lors ma vie sera réglée dans un sens ou dans un autre. Et je m’entendrai alors avec vous pour tâcher que vous n’ayez pas à me voir d’une façon désagréable qui vous fait sortir aux heures où vous aimez mieux être chez vous. »

En pardessus gris perle alors que la bonne société porte l'habit, Marcel Proust détonne. Non comme un proto-zazou séditieux. Jean-Pierre Sirois-Trahan rappelle les vues sur l'art et la manière de se vêtir de ce mondain qui passe – en cachant son regard acéré. Et l'on retrouve, dans La Recherche, cette forme d'autoportrait inavoué :

« Swann était habillé avec une élégance qui, comme celle de sa femme, associait à ce qu’il était ce qu’il avait été. Serré dans une redingote gris perle, qui faisait valoir sa haute taille, svelte, ganté de gants blancs rayés de noir, il portait un tube gris d’une forme évasée que Delion ne faisait plus que pour lui, pour le prince de Sagan, pour M. de Charlus, pour le marquis de Modène, pour M. Charles Haas et pour le comte Louis de Turenne.[...] Il y apportait d’ailleurs cette spontanéité dans les manières et ces initiatives personnelles, même en matière d’habillement, qui caractérisaient le genre des Guermantes. [...] C’est ainsi encore que son chapeau, que, selon une habitude qui tendait à disparaître, il posa par terre à côté de lui, était doublé de cuir vert, ce qui ne se faisait pas d’habitude, mais parce que c’était (à ce qu’il disait) beaucoup moins salissant, en réalité parce que c’était fort seyant. »

En voilà des nouvelles, ne pouvons-nous que nous ébaubir, toutes affaires cessantes, en ce début de l'an 2017, où rien ni personne ne sauraient, à l'horizon national ou international, nous distraire d'une information à ce point formidable et cruciale !

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