Chris Marker en son chef-d'œuvre

« Le film d’apprentissage de notre génération », c’est ainsi que Régis Debray voyait Le fond de l’air est rouge, de Chris Marker, lors de sa sortie en salles, en 1977.

« Le film d’apprentissage de notre génération », c’est ainsi que Régis Debray voyait Le fond de l’air est rouge, de Chris Marker, lors de sa sortie en salles, en 1977. Quatre heures, réduites à trois par l’auteur, que diffuse Arte ce soir (ou plutôt cette nuit : 23 h).
Debray citait Althusser, « Le temps pris sur l’action fait parfois gagner du temps à l’action », histoire d’affirmer que les heures prises pour voir le film « vous feront gagner un temps précieux pour demain ».

Dans un texte daté de… mai 2008 (inclus dans le DVD qui sortira le 24 avril chez Arte vidéo), Marker (qui aura 87 ans le 29 juillet), toujours en avance sur son temps, cite aussi Althusser, de retour du Portugal où il en avait pincé pour la Révolution des œillets : « Pour lui comme pour d’autres le fond de l’air était, serait toujours rouge. Et le rouge resterait toujours au fond. »

Conçu comme une fresque furieuse et réfléchie, prospective et nostalgique, grave et ironique, Le Fond de l’air est rouge charrie le flux (« Cette génération avait enfin son 1917, elle était enfin contemporaine de quelque chose de considérable », à propos de la révolution culturelle en Chine) et le reflux (Malraux en avril 1969 : « Napoléon a écrit : "J’ai fait mes plans avec les rêves de mes soldats endormis." Souvent, le général de Gaulle a fait des plans avec les rêves de la France endormie, parce qu’il a trouvé avec lui des Français qui ne voulaient pas dormir. »).

Dans les deux parties du film, « Les mains fragiles » puis « les mains coupées » défilent l’émergence et l’échec de la nouvelle gauche, de la gauche de la gauche, celle qui faisait dire à Régis Debray, barbu dans sa prison de Camiri, en 1970 : « La lutte révolutionnaire continuera. » L’autre barbu du film, sorte de pluviomètre enregistreur des rébellions, baromètre de l’esprit révolutionnaire, c’est Fidel Castro, qui fustige, allongé à même le sol tel un jeune Jupiter, « ceux qui s’instituent révolutionnaires ». Il semble faire écho à ce que proclamera Rudi (« le rouge ») Dutschke, avant d’être tiré comme un lapin en avril 1968 : « Il faut révolutionner les révolutionnaires ! » Mais Fidel va céder lui-même à la fossilisation, ce que suggère Chris Marker avec son allégorie des microphones que manipule, à chacun de ses discours, le Commandant, jusqu’au jour où il en trouve d’inamovibles, sur la Place Rouge. Voilà comment cale un homme et les espoirs qu’il a suscités, montre en quelques archives juxtaposées le démiurge Marker, qui dédie son film à tous les opérateurs de prises de vues et à tous ceux qui ont bougé pour contrer « des pouvoirs qui nous voudraient sans mémoire ».

Sorcier du coq à l’âne, le cinéaste fait mine d'offrir quelque « intermède comique » (Peyrefitte interrogé par Mourousi en mai 1968), mais tout son film fonctionne sur ce principe des surgissements inattendus, des télescopages qui font sens. Pourquoi l’image se met-elle à trembler, interroge un carton coupant la parole à Charles de Gaulle souhaitant une bonne année 1968 : des opérateurs témoignent alors ; pour l’un les tremblements arrivèrent boulevard Saint-Michel en mai, pour l’autre à Prague en août. « À Santiago du Chili, la caméra s’est mise toute seule au ralenti », raconte un troisième. Et les images suivent, illustrent, contredisent, arrachent des larmes, aiguisent la fureur…

Ami sourcilleux des révoltes logiques et illogiques, Chris Marker nous livre le fond de sa pensée (« Jamais un chat n’est du côté du pouvoir ») et les ressorts de son recul critique : « C’est sans doute votre fonction d’être les ratons laveurs de la révolution », fustige la douce voix rageuse de Simone Signoret, à propos de ceux qui justifieront toujours tout. Dans ce flot d’images, où le grotesque pompeux (Léon Zitrone décrivant les fêtes de Persépolis en octobre 1971) côtoie le sublime éthéré (la jeune fille tchèque qui commente l’immolation de Jan Palach en 1969 dans le film de Gérard Depardon), le collage kaléidoscopique de Marker maintient la révolte intacte et le désespoir au balcon.

L’auteur remarque, in fine : « On pourrait méditer sur le temps qui passe et en mesurer les changements avec un instrument très simple, en énumérant les mots qui n’avaient simplement aucun sens pour les gens des sixties : boat people, sida, thatchérisme, ayatollah, territoires occupés, perestroïka, cohabitation (…) Le rêve communiste a implosé. Le capitalisme a gagné une bataille, sinon la guerre. »

Alain Touraine et Jorge Semprun, beaux comme des dieux, solides comme des rocs dans Le Fond de l’air est rouge, sont désormais de vieux messieurs. Simone Signoret, Yves Montand, ou François Périer sont morts. Régis Debray s’est même rasé la moustache aujourd’hui. Et Chris Marker, à la fin de son texte daté du mois prochain, résume ainsi son film, en se mettant sur son trente-et-un(ième anniversaire) : « Il s’articule autour d’un thème précis : ce qui advient lorsqu’un parti, le PC, et une grand puissance, l’URSS, cessent d’incarner l’espoir révolutionnaire, ce qui naît à leur place, et comment se joue l’affrontement. L’un et l’autre on cessé d’être et ce qui reste comme chronique, c’est celle de l’interminable répétition d’une pièce qui n’a jamais été jouée. »

« Rien ne distingue les souvenirs des autres moments. Ce n'est que plus tard qu'ils se font reconnaître : à leurs cicatrices. » La Jetée (1962).

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