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Billet de blog 18 août 2008

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Pour un autre regard sur les nains...

Vous aurez sans doute remarqué à quel point les nains, pour des raisons semble-t-il politiques, sont brocardés ces temps derniers.

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Vous aurez sans doute remarqué à quel point les nains, pour des raisons semble-t-il politiques, sont brocardés ces temps derniers.

Une réhabilitation s'impose. En deux temps. D'abord en musique, grâce à La Marche des nains de Grieg, ici interprétée par Cyprien Katsaris :

Ensuite en lisant Mémoires du célèbre nain Joseph Boruwlaski gentilhomme polonais, à paraître le 27 août (Flammarion, 152 p., 14€). Cité à l'article «nain» de L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, Boruwlaski (1739-1837) était un nain de salon et de cour. Il était surnommé «Joujou» et fut aussi célèbre que le nain «Bébé», du roi Stanislas Leckzinski,

dont une représentation brûla lors de l'incendie du château de Lunéville en 2003 :

Mais revenons à Joseph Boruwlaski, que voici :


Ses Mémoires, publiés en français en 1788, commencent ainsi : «Il est si rare de trouver de la raison, du sentiment et des affections nobles et délicates dans un homme que la nature semble n'avoir pas pu acherver (...)»

Né aux environs de Chalicz, «capitale de la Pokucie dans la Russie plonaise», Boruwlaski mesurait 20 cm quand il vit le jour: «J'avais, à un an, onze pouces, mesure d'Angleterre [28 cm], à trois ans, un pied deux pouces [35,5 cm], à six ans, un pied cinq pouces [43 cm], à dix ans, un pied neuf pouces [53 cm], à quinze ans, deux pieds un pouce [63,5 cm], à vingt ans, deux pieds quatre pouces [71 cm], à vingt-cinq ans, deux pieds onze pouces [89 cm], et, à trente ans, trois pieds trois pouces [99 cm], taille à laquelle je suis resté sans avoir grandi depuis d'une seule ligne, ce qui prouve la fausseté du fait avancé par certains naturalistes, que les nains grandissent pendant toute leur vie.»

Boruwlaski, sous la coupe d'une bienfaitrice, voyage et rencontre Stanislas Leckzinski à Lunéville : «À notre arrivée, ce monarque nous reçut avec cette bonté et cette affabilité qui lui gagnaient tous les cœurs ; et comme ses compatriotes, il voulut que nous fussions logés dans son palais. Ce prince avait alors chez lui le fameux Bébé qui jusque-là avait été regardé comme un des nains les plus extraordinaires qu'on n'eût jamais vus, qui en effet était parfaitement bien fait et d'une physionnomie assez agréable, mais qui (je suis fâché de le dire pour l'honneur de notre espèce) avait dans l'esprit et dans la façon de penser tous les défauts qu'on nous attribue ordinairement.»

Enchanté des réparties de Boruwlaski, Stanislas Leckzinski, pas très fin psychologue, se tourne vers son nain : «Tu vois, Bébé, la différence qu'il y a entre Joujou et toi ; il est aimable, gai, amusant et instruit au lieu que toi, tu n'es qu'un petite machine.»

«Je vis à ces mots la fureur étinceler dans ses yeux. Il ne répondit rien, mais son maintien et sa rougeur démontrèrent assez qu'il était violemment agité. Un moment après, le roi étant passé dans son cabinet, Bébé profita de cet instant pour exécuter ses projets de vengeance et s'approchant doucement de moi, me saisit par le milieu du corps et s'efforça de me jeter dans le feu. Heureusement, je pus m'accrocher par les deux mains à une poignée de fer qui dans les cheminées sert à soutenir les pelles et les pincettes, et prévenir par là ses mauvais desseins. Le bruit que je fis en me défendant ramena le roi, qui, venant à mon secours, me tira du danger qui me menaçait.»

La cruauté éclate à chaque page : considéré comme une sorte de caniche, Joujou prend la parole : «Je me rappelle entre autres qu'un jour, dans l'appartement de ma bienfaitrice où cinq à six personnes étaient rassemblées et où, assis dans un coin, je paraissais ne pas écouter la conversation, j'entendis qu'on parlait de moi et que, quelqu'un ayant paru mettre en doute que les nains pussent avoir la faculté de se reproduire, un autre ayant avancé que, s'ils ont cette faculté, leurs enfants doivent être d'une taille ordinaire, Madame la comtesse fit part à la compagnie de l'état de ma famille et en particulier de ma sœur, "dont la petitesse, dit-elle, est encore plus extraordinaire que celle de Joujou", ajoutant qu'elle avait souvent pensé qu'il serait plaisant de faire un mariage entre ces deux petits êtres et que ce qui en résulterait pourrait décider la question. Je fais grâce à mes lecteurs des détails de cette conversation, qui fut poussée très loin.»

Joseph Borurwlaski mourut, à 98 ans, à Durham, où devait être érigée une statue grandeur nature : «La Pologne fut mon berceau, l'Angleterre est mon nid», écrivit ce nain qui se demandait, à la fin de ses Mémoires, cinquante années avant son trépas : «Suis-je condamné pour toujours à être le jouet de la nécessité et l'esclave du moment ?»