Ami, entends-tu les cris sourds du langage qu’on enchaîne ? Les mots finissent par ne plus rien dire – au point de signifier ce que leur dicte l’idéologie dominante. Mediapart publiait ainsi l’an dernier un entretien avec la philosophe Marie-José Mondzain qui analysait, à partir du rapt par Emmanuel Macron du terme « saxifrage », comment le libéralisme économique siphonne le vocabulaire et anesthésie l'action politique en délégitimant la « radicalité ».

Dernier exemple en date de cette forfaiture lexicale permanente : l’expression « société civile », anschlussée par le pouvoir, imposée par les communicants aux médias qui nous l’enfoncent dans le crâne, à propos de la composition du gouvernement. Celui-ci serait le biotope d’une société civile qui s’y déploierait pour libérer les énergies locales et nationales, dans une France enfin à même de s’ébrouer.

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Force est de constater que la petite société, appelée à rejoindre les huiles qui nous gouvernent au sein de l’équipe d’Édouard Philippe, relève plutôt du CNPF (Conseil national du patronat français – ancêtre du Medef de 1945 à 1998). Un CNPF modernisé, à la mine plus avenante que celle qu’affichait François Ceyrac sous M. Pompidou. Un CNPF qui ne ferait pas de mal à une mouche, mais un CNPF tout de même.

L’imposture gît dans un malentendu entretenu non sans perversité : la société civile désigne des organisations et des associations de citoyens œuvrant au service d’une certaine idée de la « chose publique », sans le moindre but lucratif. Or voici qu’Édouard Philippe, premier ministre naguère préposé aux pressions pro-nucléaires d’Areva (il en était le lobbyiste patenté), confie la santé à une médecin cramponnée aux plus hautes sphères (Agnès Buzyn), le travail à une DRH au service des grands groupes (Muriel Pénicaud), le numérique à un incubateur de jeunes pousses – un « start-upper » disent les franglaisants – baignant dans les eaux glacées du calcul égoïste de l’économie pseudo solidaire (Mounir Mahjoubi) et enfin la culture à l’héritière d’une gigantesque maison d’édition fondée voilà près de quarante ans par son père dans des conditions sympathiques et proches du bricolage mais ayant changé du tout au tout (Françoise Nyssen).

Quant aux candidats aux législatives sous les couleurs du parti présidentiel, la REM (La République en marche), ils sont censés, nous serine-t-on, incarner une épiphanie de la société civile. Toutefois Mediapart a démontré qu’il s’agit davantage d’une exposition de surfaces sociales bien astiquées : une France d’en haut qui n’y paraît guère, des talons rouges passant pour relève, de robustes intérêts ayant pris soin de se désidéologiser comme de se déconomiser en apparence. Bref, les vecteurs plaisants d’une prédation alternative au nom d’un rééquilibrage du pouvoir : l’exploitation participative de l’homme par l’homme !...

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Le retournement est violent. Sans remonter à l’Antiquité grecque ni même à Montesquieu, le champ d’action de la société civile devrait en effet nous renvoyer aux ONG, aux véritables sociétés d’égaux, et même aux dissidents des anciennes démocraties populaires d’Europe centrale dont Václav Havel fut le parangon avec son manifeste : Le Pouvoir des sans pouvoir (1978).

Dans une forme d’anthropophagie symbolique dont ont coutume les ressorts du marché, une force échappant à l’État en devient l’instrument et une abstraction fondée sur la médiation se métamorphose en incarnation dirigeante : voilà donc à quoi serait aujourd’hui réduite la société civile !

Laissons aux forces supplétives ainsi ralliées au régime le soin de mener carrière au sein de l’État, mais sans usurper pour autant la dénomination de société civile. Celle-ci désigne précisément ceux qui se situent en marge du pouvoir, dans un entre-deux ravivant la démocratie et le débat. Pourquoi les nantis qui vont à la soupe au cœur du système s’arrogeraient-ils l’appellation propre aux contre-pouvoirs désintéressés ? Pourquoi un capitaine ravirait-il le titre de vigie ?

Laissons la société civile en-dehors d’un gouvernement reprenant à son compte, tout en la parant d'une mine plus prévenante, cette forme de pilotage néolibéral qui menace le monde après avoir connu des ajustements de Silvio Berlusconi à Donald Trump : le pédigisme – diriger à l’instar d’une entreprise toute nation, région, administration.

Refusons la logique d’une rhétorique envahissante, que n'aurait pas manqué d'épingler George Orwell : le bien public, c'est les biens privés !...

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