Mais où est donc or ni Rocard?

Michel Rocard nous apparaît, tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change, depuis au moins quarante ans. Certes, en 1968, il défilait avec Alain Krivine et tous deux étaient surnommés «Castor et Pollux»

Michel Rocard nous apparaît, tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change, depuis au moins quarante ans. Certes, en 1968, il défilait avec Alain Krivine et tous deux étaient surnommés «Castor et Pollux» en ces temps de révolte créative, où la Grèce antique disait encore quelque chose à quelques uns.

Castor et Pollux au musée de l'Ermitage à Saint-Petersbourg Castor et Pollux au musée de l'Ermitage à Saint-Petersbourg

Or si vous regardez (en cliquant ici) l'ultime émission de propagande électorale de Michel Rocard à la télévision lors des élections présidentielles de 1969, vous remarquerez à quel point l'homme est moins intéressé par sa fonction tribunicienne (tribunicia potestas, pour passer à la Rome antique), assurant le minimum syndical de ce côté-là (Krivine occupant alors le créneau en excellent «militant révolutionnaire» cravaté: cliquer ici). Michel Rocard préférait lancer des pistes pour les, pour ses années à venir: il aspirait au «dynamisme national» en s'attaquant au capitalisme (non pour l'abattre mais pour le réorienter), en prétendant aussi, déjà, «sortir le socialisme de ses ornières».

En 1978, après la défaite de la gauche aux législatives, il avait déclaré: «Un certain archaïsme politique est condamné.» L'archaïsme (à ses yeux) l'avait néanmoins emporté, en la personne de François Mitterrand, en 1981. L'ordalie de Michel Rocard ne faisait que commencer, lui laissant juste le souffle de réclamer, deci delà, son sempiternel «big bang» (cliquer ici pour en suivre les étapes).

En 1996, l'année de la mort de son tourmenteur Mitterrand, Michel Rocard trouvait, à «La Marche du siècle» du futur politicien (Modem puis Nouveau Centre) Jean-Marie Cavada, un adversaire à sa convenance: Nicolas Sarkozy, lui-même à l'époque sous la domination perverse d'un Jacques Chirac dont il devait triompher, réalisant, à droite, le rêve inabouti de notre malchanceux de gauche, d'où une étrange complicité. Michel Rocard aime surtout en Nicolas Sarkozy le Brutus qu'il ne parvint jamais lui-même à incarner...

«La Marche du siècle», 4 décembre 1996.

Treize ans de bonheur (sans Mitterrand) plus tard, Michel Rocard, désenglué du marais PS, trouve en Nicolas Sarkozy une sorte de mécène politique diablement intéressé, qui lui permet d'exercer son chant du cygne aux Pôles (il y est même... ambassadeur, comme en un épisode inédit des Lettres persanes de Montesquieu !). Et surtout à la direction bicéphale de la commission sur le (pas trop) grand emprunt national, avec son pendant sacrifié de la droite: Alain Juppé. Michel Rocard, qui aura 80 ans le 23 août 2010, apparaît souverainement libre en ces temps «big-banguesques», qui sollicitent sa comprenette inaltérée.

Démonstration ce 20 novembre 2009, sur France Inter. Sans le moindre copeau de langue de bois, il pointe les entraves rencontrées par qui prétendrait gouverner alors que tout lui apparaît «très organisé pour être paralysé» (Michel Rocard pousse parfois la coquetterie douloureuse jusqu'à théoriser pour le monde entier son échec particulier...). Il se gausse en passant de «l'appareil médiatique» présenté comme une sorte de climatiseur du pouvoir en place. S'ensuit un dégagement sur la mutation du capitalisme (dans le droit fil, tout en la contredisant légèrement, de son intervention électorale de 1969: il estime aujourd'hui que le système économique mondial dominant fonctionnait bon an mal an jusque dans les années 1980). Michel Rocard se veut garant de l'excellente (triple A) notation internationale de la France. Il finit par un coup de patte à celui qui fut l'âme damnée de Mitterrand avant de travailler à son propre compte: Jacques Attali, dont le rapport en forme de catalogue décousu ne pouvait qu'égarer le commanditaire de l'Élysée, contrairement à la cohérence bien tempérée du travail signé Juppé-Rocard...

Rocard social-traître ? Rien n'est moins simple. Écoutez comment, à 8'53" puis à 10'06", il s'en prend au catastrophique «bouclier fiscal» d'un président qu'il respecte cependant («innovant et parfois courageux»). Écoutez comment (à 13'02"), face à un auditeur qui défend pavloviennement la presse, il réaffirme, au nom de «la sociologie de ce qui se passe», une critique imparable du présentisme de médias acéphales: «Le sens de la très longue durée a disparu des réflexions collectives du moment.» Écoutez surtout son bouquet final (14'15"): un démontage étincelant du prétendu débat sur l'identité nationale («s'isoler pour se définir, c'est très dangereux»), qui se conclut par un goguenard: «Et j'appartiens toujours à l'opposition!»

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