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Billet de blog 21 août 2008

Comment renoncer à Pierre-André Boutang?

Tout Pierre-André Boutang, mort le 20 août lors d'une baignade en Corse, gît dans cette question adressée à Daniel Buren

Antoine Perraud
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Tout Pierre-André Boutang, mort le 20 août lors d'une baignade en Corse, gît dans cette question adressée à Daniel Buren, au beau milieu d'un sujet sur ses fameuses colonnes : «C'est bizarre que ce que vous avez fait au Palais-Royal suscite tellement de réactions : je ne sais pas, les gens croient qu'il y a une espèce de brute nommée Buren qui a débarqué et qui a jeté ces choses...»

Pierre-André Boutang apparut, sans être nommé en tant que tel, dans Notre avant-guerre de Robert Brasillach. L'écrivain fasciste français se souvient de L'Action Française, de Charles Maurras, du benjamin de l'équipe, normalien, agrégé de philosophie, un profil de Bonaparte, qui assurait la revue de presse du quotidien monarchiste et qui avait déjà une progéniture : Pierre Boutang.

Pierre Boutang (1916-1998) fut l'horizon indépassable de Pierre-André Boutang (1937-2008). Mais avec un père pareil, il fallait choisir d'apparentes antipodes : la pirouette plutôt que l'engagement, le sourire et non la fureur, la gouaille opposée au magistère, le partage et jamais l'élitisme, la télévision et surtout pas l'université...

Tant mieux pour la télévision. En voici un exemple qui tient des limbes. Nous sommes en 1964. On reconnaît à peine la voix qui interroge Antonioni. Pierre-André Boutang n'a pas encore cet organe d'ogre débonnaire. Il est dans ses petits souliers vocaux. C'en est d'autant plus émouvant :

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Dans les années 1960, outre pour «Les écrans de la ville», il avait travaillé pour «Le journal du cinéma», «Dim Dam Dom», «Bibliothèque de poche» (de Michel Polac). Avec son compère Guy Seligmann, il se lança dans l'aventure de «L'Invité du dimanche», avec des morceaux d'anthologie, comme l'émission avec Michel Simon.

Doté d'une conscience patrimoniale exceptionnelle en un monde dominé par la frime, Pierre-André Boutang participa, dès le début, à une aventure télévisuelle fabuleuse lancée par Jean-José Marchand : «Archives du XXe siècle».

Fort de ses expériences et de ses frustrations, Pierre-André Boutang se fera l'Atlas de la dernière expérience culturelle réelle et totale menée par une chaîne généraliste de la télévision française. Ce fut, il faut le reconnaître, à l'occasion du retour de la droite aux affaires, lors de la première cohabitation. René Han hérita de FR3. Il nomma comme responsable des programmes Yves Jaigu (directeur de France-Culture de 1975 à 1984). Celui-ci confia à Pierre-André Boutang le soin de lancer une émission mythique : «Océaniques».

À partir de 1987, PAB permit la rediffusion de chefs d'œuvre de la télévision (le «Portrait Souvenir» de Proust réalisé par Roger Stéphane, «Les Heures chaudes de Montparnasse» de Jean-Marie Drot, «Mon frère Jacques» de Pierre Prévert...), il lança des documentaires (Gould par Bruno Montsaingeon, carte blanche fut donnée à l'excellent Alain Jaubert), des débats (sur Heidegger ; sur le mythe d'Antigone et le sacrifice d'Abraham où Pierre Boutang et Georges Steiner, penchés l'un vers l'autre, allaient au bout de la discussion).

Il permit un nouveau départ de la collection «Archives du XXe siècle» (Alfred Sauvy, Nina Berberova, Adolfo Bioy Casarès, Roland Barthes, Emmannuel Lévinas, Hubert Beuve-Méry...). Rond de corps, l'esprit fin et pudique, se cachant derrière une magnifique photographie de Robert Bresson, jouant la canaille et le filou pour masquer ses émotions, Pierre-André Boutang ne fut jamais plus heureux, professionnellement, qu'en ce tournant des années 1980-1990.

Il filma son père lisant des poèmes de Catherine Pozzi. Comme il l'avait filmé, en 1978, questionnant, en compagnie de Pierre Naville, Salvador Dali à l'Hôtel Meurice (une discussion entre le philosophe et le peintre s'était engagée au sujet des petites rides autour du «trou du cul»). En voici un (autre) extrait : cliquer ici.

Ensuite, Pierre-André Boutang sera un pilier d'Arte, auprès de Jérôme Clément. Il donnera naissance au magazine «Metropolis», qu'il dirigera, puis co-dirigera. (Metropolis lui rendra hommage sur Arte, à 20h15, les samedis 23 et 30 août).

En 2006, à 69 ans, il ne put éviter le couperet de la retraite. Il continuait à filmer, monter, rêver à de nouveaux projets. Le 27 novembre prochain, jour du centenaire de Claude Levi-Strauss, Arte diffusera un documentaire de PAB réalisé pour l'occasion sur l'anthropologue. Pierre Boutang disait parfois à son grand garçon : «Quand tu auras 80 ans, j'en aurai 100 et je te pousserai dans ta chaise roulante !»

Pierre-André Boutang aimait les rémanences romanesques. L'une de ses plus belles réussites fut «L'Abécédaire de Gilles Deleuze», entrepris avec Claire Parnet, qui avait été très proche de l'un comme de l'autre ; trait d'union intime à propos duquel notre homme aimait à rire, laissant aux cuistres le soin de prétendument penser, analyser, décortiquer. Mais il suffit d'écouter cette introduction de Gilles Deleuze, sur la mort et les archives, pour comprendre la gravité de PAB, passeur infatigable du Styx qui devait finir noyé :

Pour prolonger cet hommage, pour retrouver cet homme qui s'est tu, cet homme qui s'est tué à la nage (le regard effrayé et soudain mis en veilleuse, dans le vague, qu'il avait en parlant d'un frère, moine orthodoxe, mort dans un accident de la circulation en Grèce), pour prendre conscience de la perte d'un fils qui ne verra pas la publication désormais imminente, chez Fayard, des incroyables carnets intimes et philosophiques tenus par son père Pierre Boutang, voici trois passages distraits de l'Ina.

Avec Anthony Perkins :

http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=I00011529

Avec François Truffaut :

http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=I00015280

Avec Michel Bouquet :

http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=I04154745

Et pour finir, le générique d'«Océaniques» (musique de Sibelius et, clin d'œil au Breton Yves Jaigu, un fou de Bassan) :

http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=I04317252

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