Quand Trump et Macron canardent, siamoisement, leur contre-pouvoir

Où il appert que le président états-unien comme le français, tous deux ivres d'un pouvoir sans partage conquis lors d'un Blitzkrieg électoral, ne supportent rien ni personne en travers de leur route. Démonstration, dite Mueller-Bas...

Dans un article de Mediapart titré « Macron et Trump, frères ennemis du ‘‘pédégisme’’ », nous insistions, avec Romaric Godin, dès le mois de juillet 2017, sur la culture d’entreprise propre à ces deux chefs d’État. Selon eux, de toute évidence, un pays se gouverne comme on dirige une firme.

Or aujourd’hui, à Washington et à Paris, un autre point commun se voit comme le nez au milieu de la figure : la volonté des deux présidents de museler les derniers contre-pouvoirs qu’ils trouvent sur leur route.

Par-delà les « gorilleries » et les « babouineries », comme écrivait Albert Cohen, une commune libido dominandi... Par-delà les « gorilleries » et les « babouineries », comme écrivait Albert Cohen, une commune libido dominandi...
Trump et Macron sont des acteurs – l’un vient de la télévision de reality show, l’autre foula plus classiquement les planches – extérieurs au monde politique. Leur accession à la fonction suprême prit l’allure d’une guerre-éclair, qui anéantit la moindre force hostile, tout en les dotant chacun d’un parti politique à leur botte.

Une fois le champ libre, leur narcissisme à toute épreuve fit le reste. Hyper confiants dans leurs capacités, ils ont pris goût aux meetings tapageurs, devenus arènes de dialogue avec le peuple-électeur. Sans filtre. Chacun disruptive (perturbateur) et maverick (non-conformiste), ils visent le changement sans la continuité : le bouleversement brutal, vertical, incontesté donc incontestable. Ils exigent tous deux de leurs troupes une obéissance digne de celle jadis prônée par les jésuites : « Perinde ac cadaver », c’est-à-dire à la manière d’un cadavre.

Dépouillée, la démocratie devient, de leur fait, une dépouille.

Aux yeux de MM. Macron et Trump, tout obstacle s’avère scandaleux, au sens étymologique – le scandale, en grec, c’est ce qui fait trébucher. Dotés de sentiment de toute puissance et convaincus d’être dans le vrai sinon de l’incarner, ils considèrent la moindre entrave telle une atteinte à la bonne marche des choses dont ils s’estiment les seuls garants. Effrénés, ils ne tolèrent aucun frein.

Opaques sous les sunlights, ils entendent se soustraire à la curiosité publique. D’où leur façon, siamoise, de récuser l’enquête dite russe du procureur spécial Robert Mueller à Washington et, à Paris, la commission d’enquête du Sénat sur l’affaire Benalla.

Les mêmes accusations fusent sur les bords du Potomac (« va trop loin », « illégale », emplie de « fake news », « chasse aux sorcières », « collusion » avec les adversaires du président), comme sur les rives de la Seine (« atteinte à la séparation des pouvoirs », « reproches incompréhensibles et injustes » de la part d’une institution accusée de « faire de la politique »). Bref, insupportable et inutile !

Affaire Benalla : Edouard Philippe se compromet, non sans gêne, pour couvrir Emmanuel Macron en contrant le travail de la commission d'enquête du Sénat présidée par Philippe Bas... © Public Sénat

Un pouvoir exécutif à la fois omnipotent et aux abois veut, dans les deux cas, se persuader qu’il transformera le début de la fin en fin du début. Par la seule grâce d’une communication itérative, pilonnée en mode commando. Un raz-de-marée rhétorique s’en prend à une digue.

Voilà comment le prétendu nouveau monde, dont la parure d’emprunt laisse désormais entrevoir une libido dominandi des plus archaïques, offre l'occasion de se racheter à un « vieux monde » qui paraît soudain pétri de droiture. Nous découvrons les vertus de la droite civilisée. Celles du procureur Mueller, républicain de bon aloi rivant patiemment son clou à l’hubris trumpienne. Celles du sénateur chiraquien Philippe Bas, dans sa défense et illustration de valeurs respectables passées par pertes et profits dans la moulinette du macronisme triomphant.

La démesure politique appelle le châtiment de l’Histoire. Il arrivait, dans la Rome antique, qu’une damnation de la mémoire succédât à l’apothéose imméritée. Un président se prenant pour Jupiter devrait s’en souvenir.

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