La gauche culturelle enfarinée

Dans un article de la revue « Esprit », Laurence Engel taille en pièces la politique culturelle de la gauche municipale parisienne, partant de la méfiance aveugle manifestée à l'endroit des conservatoires. Un régal ! La controverse est enfin lancée...

Le débat n’avait jamais atteint la place publique, tant la gauche française, menacée de disparition, se retrouve dans l’évitement : la moindre secousse pourrait s’avérer fatale à ce petit corps malade. Or voici que dans la revue Esprit de septembre (n° 437), sort du bois Laurence Engel, actuelle présidente de la BnF, directrice des affaires culturelles de la ville de Paris de 2008 à 2012, puis directrice de cabinet d’Aurélie Filippetti, ministre de la culture après la victoire de François Hollande lors de la pénultième présidentielle.

Dans un article appelé à faire date, Mme Engel prend le parti des conservatoires et autres institutions de partage culturel, face aux dérives démagogiques et à la vacuité programmatique des équipes d’Anne Hidalgo, l’actuelle maire de Paris. L’adjoint idoine d’icelle, Bruno Julliard, ne brille guère dans le domaine de la direction de l’esprit, au point de sembler engoncé dans une vision comptable, électoraliste, paresseuse et cynique de l’(in)action culturelle – Mediapart a récemment détaillé les manquements qu’il couvre ou favorise en matière d’éducation musicale (lire ici et ).

Le petit bout de la lorgnette commanderait d’interpréter la prise de position de l’énarque bien lotie Laurence Engel comme une défense des fromages profitant à sa caste, sous couvert de voler au secours d’institutions en déshérence tels les conservatoires de musique, de théâtre et de danse.

Le petit sensationnel politique consisterait à monter les équipes de la maire actuelle contre celles du premier magistrat précédent, Bertrand Delanoë, qui savait s’entourer – l’adjoint à la culture d’alors, Christophe Girard, possédant bien des compétences et appétences dont semble dépourvu son successeur.

Enfin le petit coup de pied de l’âne pousserait à rappeler à Laurence Engel qu’elle fréquentait au cabinet d’Aurélie Filippetti l’un de ces hauts fonctionnaires privés d’ambition un tant soit peu malrucienne – au point de paraître ne calculer qu’en terme de retombées financières ou clientélistes : Noël Corbin. Celui-ci fit ces trois dernières années la pluie plutôt que le beau temps à la direction des affaires culturelles de la ville de Paris, avant que le président Macron ne lui offrît, le mois dernier, un sucre d’orge aux allures de bâton de maréchal en le bombardant inspecteur général des affaires culturelles rue de Valois. Le message d’une telle promotion s’avère limpide : vivent les chiffres, à bas le déchiffrage, arrière le défrichage !

Dans la livraison de septembre de la revue “Esprit”, Laurence Engel signe un article intitulé « Hip-hop ou conservatoire ? » Dans la livraison de septembre de la revue “Esprit”, Laurence Engel signe un article intitulé « Hip-hop ou conservatoire ? »
Dans un tel contexte régressif et oublieux des valeurs de la gauche, la prise de position à rebrousse-poil de Laurence Engel mérite examen. Elle y dénonce « une forme aiguë de méconnaissance et d’aveuglement » poussant tant de responsables irresponsables à « contester la fonction structurante de toute institution, y compris culturelle ». Elle y fustige « une partie de la gauche pour laquelle salles d’exposition, conservatoires, bibliothèques, etc. représenteraient la culture bourgeoise, compassée, dépassée ». Elle y stigmatise le contresens de tant d’esprits amnésiques « loin de l’héritage du communisme municipal et de l’éducation populaire qui croyaient, eux, que l’on pouvait tout démocratiser, même la culture bourgeoise ».

Laurence Engel vise juste. Les philistins de gauche n’obéissent qu’au vieux slogan de L’Oréal, dont ils sont devenus l’incarnation ripolinée : « Parce que je le vaux bien » – avec pour variante : « Parce que mon enfant le vaut bien.» Ils font alors le jeu des caissiers et facturiers de la culture, qui ne rêvent que de fermer la Bnf, le Louvre, la Comédie-Française, les orchestres et les conservatoires ; sur la base – pour écrire comme eux – du ratio fréquentation/subventions. Qui veut noyer son institution l’accuse de naphtaline. Et les noyeurs comptables ont donc trouvé leurs idiots utiles parmi nos Narcisse prétendument de gauche : « Pas moi, pas ça ! Imposer des dictées musicales à ma fille, des copies de chefs d’œuvres à mon fils ? Et pourquoi pas des exercices à la barre, ou l’obligation d’apprendre des vers par cœur, ou encore les déclinaisons latines pendant que vous y êtes ?! »

Face à une telle vision appauvrie et binaire, donc épuratrice, de la part d’une gauche abâtardie, Laurence Engel retrouve le chemin de la dialectique, de la pensée complexe, à mille lieues des chaisières de la culture, des flics de l’art et des contrôleurs des poids et mesures de tout poil : « L’institution n’est que l’expression d’un état de l’art et trouve dans l’articulation avec des formes qui, un temps, constituent une « contre-culture » avant d’en devenir le royaume, l’une de ses fonctions. L’underground, la marge, la contestation artistique ne peuvent se déployer qu’en se confrontant à l’institution, à l’académie, pour mieux les occuper ensuite, le cas échéant. Il faut laisser des interstices entre les institutions pour venir les interroger, les contredire, puis les vivifier. »

En rappelant haut et fort la nécessité de « revendiquer une action publique » au lieu de « lui préférer l’affichage réducteur », Laurence Engel fait décidément preuve de salubrité publique, dans une France en général et une capitale en particulier qui se retrouvent face à la gauche la plus bête du monde, cul par-dessus tête en matière culturelle !

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