Ave Maurice !

Mediapart est polyphonique, Mediapart est pluraliste, Mediapart est inattendu, en voici la preuve : bon anniversaire Maurice Druon ! Le doyen d'élection (1966) et non d'âge (Claude Lévi-Strauss a neuf ans et demi de plus que lui) fête aujourd'hui, 23 avril, ses 90 ans.

Mediapart est polyphonique, Mediapart est pluraliste, Mediapart est inattendu, en voici la preuve : bon anniversaire Maurice Druon ! Le doyen d'élection (1966) et non d'âge (Claude Lévi-Strauss a neuf ans et demi de plus que lui) fête aujourd'hui, 23 avril, ses 90 ans.

 

 

Ses genoux ne le portent plus guère, mais il se fait hisser sur son cheval (cadeau du roi Hassan II du Maroc) dans sa propriété du Libournais et vous déclare de sa voix grave, en vous fixant de son œil clair : « Je suis le dernier cavalier de l'Académie ! »

 

 

Maurice Druon ressemble à Sacha Guitry. Il porte le chapeau, parfois le bicorne, souvent le monocle, comme personne. Il fume le cigare comme Arthur Rubinstein. Il se pavane d'une façon finalement très émouvante.

 

 

Il a connu l'Espagne de la fin de la guerre civile, quand des hommes en guenilles attendaient que vous eussiez jeté votre mégot pour le ramasser presto et en tirer une ou deux taffes.

 

 

Bien sûr, Maurice Druon, voilà bientôt trente-cinq ans, en mai 1973, faisait scandale en déclarant : « Que l'on ne compte pas sur moi pour subventionner, avec l'argent du contribuable, les expressions dites artistiques qui n'ont d'autre but que de détruire les assises de notre société. Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans la main et un cocktail Molotov dans l'autre devront choisir ! » Cette sortie avait de la gueule. Elle était du reste faite pour montrer, après de nombreux hommes malades rue de Valois (André Malraux, Edmond Michelet, Jacques Duhamel), qu'un patron sachant se faire entendre était aux commandes. Retenons que Maurice Druon fut le dernier à porter le très beau — et très juste — titre de ministres des Affaires culturelles.

 

 

Certes, Maurice Druon heurte notre culture des droits de l'homme. Il ne s'attache, dans le sillage du cardinal de Richelieu et de Charles de Gaulle, qu'aux droits de la nation. Mais Malraux était ainsi également. En 1965, tenant meeting à la Porte de Versailles en faveur du général-président, il étrille le candidat Mitterrand et soudain, quelques secondes (que seul le journal Combat relève à l'époque), il dérape : « Le Géorgien Staline, au soir de sa vie, regardant la neige tomber sur les tours du Kremlin, a pu se dire "j'ai refait la Russie" ! » Maurice Druon est capable de vous tenir des discours semblables sur Franco, Hassan II et tant d'autres hommes d'État dignes de ce nom à ses yeux.

 

 

L'emphase de Maurice Druon fit merveille, en novembre 1970, quand le peuple de Paris fut invité à élever une croix de Lorraine de fleurs sous l'Arc de Triomphe. Avec Léon Zitrone, l'académicien commenta pour la télévision cette cérémonie ahurissante avec des accents renversants. Hélas ! l'Ina semble avoir perdu cette archive sublime.

 

 

Voilà quelques années, l'auteur des Rois maudits, dans un article magnifique du Figaro, racontait le vertige qui le saisit à chaque fois qu'un journaliste vient le voir comme une archive vivante, alors que lui, citoyen toujours en vie, veut donner son avis sur la situation présente. Mais non, il est renvoyé à la nuit de l'Histoire...

 

 

Il est vrai que Maurice Druon provoque le frisson quand il raconte comment, dans un hôtel de la banlieue de Londres, en mai 1943, voilà bientôt 65 ans, sur une musique d'Anna Marly, avec son oncle Joseph Kessel, il composa les paroles du Chant des partisans, en tapant sur la table, pour le rythme, comme les hommes préhistoriques tapaient du pied selon Leroy-Gourhan, comme nos... rappeurs d'aujourd'hui. Imaginons Druon en proto-rappeur : « Ami entends-tu le vol noir des hiboux... », s'arrêtant, regardant Kessel, trouvant trop bel oiseau le hibou, et remplaçant alors, toujours en tapant le rythme sur la table, par « le vol noir des corbeaux »...

 

 

Oui, bon anniversaire Maurice Druon.

 

 

 

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