Antoine Perraud
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Billet de blog 23 sept. 2010

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In memoriam Jean-Claude Bringuier

Le journaliste, producteur et réalisateur de télévision Jean-Claude Bringuier est mort le 17 septembre, d'un cancer du poumon, à 85 ans. Voilà trente-trois ans, Bernard Pivot pouvait commencer la présentation d'Apostrophes en se référant à Bringuier, forcément connu de tous,

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Le journaliste, producteur et réalisateur de télévision Jean-Claude Bringuier est mort le 17 septembre, d'un cancer du poumon, à 85 ans. Voilà trente-trois ans, Bernard Pivot pouvait commencer la présentation d'Apostrophes en se référant à Bringuier, forcément connu de tous, pour avoir fait connaître à tous, par le truchement du petit écran, des penseurs et des savants, dont Jean Rostand, fixé à Ville-d'Avray au cours de six émissions en 1973; ou le psychologue et philosophe Jean Piaget (1896-1980), qu'il avait filmé au cours de conversations helvètes devenues livre:

Pas un mot sur la disparition de Jean-Claude Bringuier, dans une presse française bruissant à qui mieux mieux à propos de l'éclipse d'un animateur, Jean-Luc Delarue, privé d'antenne pour s'être fait pincer à user de stupéfiants. Sur le site de l'Ina, aucun hommage particulier à cet homme entré à la télévision en 1956. Impossible de découvrir ou de revoir ses plus belles œuvres: Les Cavaliers de Lunéville, L'Archipel Aquitaine, ou encore l'un de ses derniers documentaires, Mozart en Gascogne, qui filme la ferveur musicale entretenue à Lectoure, par un professeur de philosophie saisi par la grâce et transmettant l'allégresse. Ces portraits de lieux et de gens qui les peuplent s'inscrivaient dans «Les Provinciales», puis dans les «Chroniques de France», réalisées, le plus souvent, avec le compère Hubert Knapp (1924-1995).

Leur attelage datait des années 1950, alors que la télévision était encore dans l'angle mort du pouvoir. Knapp et Bringuier tournaient des «Croquis», des eaux-fortes cathodiques, libres, vraies, intelligentes. Dans cinquante ans, quand les historiens auront enfin tous compris l'importance de ce que fut la télévision, il sera totalement impensable de prétendre évoquer la France d'alors sans se référer à de tels documents d'archives télévisuelles. Observez la force politique, faite d'empathie et de critique sociale, suggérées plutôt qu'assénées, de ce sujet sur la condition ouvrière et patronale à Vénissieux, aux usines Berliet (absorbées par la régie Renault à partir de 1975). Ne manquez pas Paul Berliet, fils de Marius, issu du catholicisme le plus intégriste («La Petite Église»), qui peste contre le téléphone! Nous sommes en 1957:

La transmission et le partage étaient l'obsession de Jean-Claude Bringuier. Dans les années 1970, pour la série «Vive l'histoire», il a suscité la parole des plus remarquables incarnations de la discipline, dont Fernand Braudel. Bringuier se faisait passeur sans relâche, au nom d'un élitisme pour tous qu'il mettait en pratique à chaque plan et à chaque question. À preuve, ces explications épistémologiques (mais le mot n'est surtout pas prononcé!) tenues en 1972, à propos de Gaston Bachelard, par Michel Foucault:

Certes, l'arrivée du général de Gaulle aux affaires en 1958 avait abouti à un tour d'écrou dans le domaine de l'information. La mise au pas touchait même «Cinq colonnes à la une», le magazine piloté par «les papas» (Pierre Desgraupes, Pierre Lazareff, Igor Barrère et Pierre Dumayet, aujourd'hui seul survivant, âgé de 87 ans). Voici trois brefs extraits symptomatiques des contributions de Jean-Claude Bringuier. D'abord, en guise de mise en bouche, une apologie des vices désormais interdits d'antenne (la fumée, l'alcool), par Yves Montand (1962):

Ensuite, ce sujet de 1961, qui prend tout son relief alors que se célèbre, en 2010, le cinquantenaire de nombre d'indépendances africaines:

Enfin, toujours en 1961, le thème éternel de la banlieue. Remarquez comment l'efficacité du questionnement de Jean-Claude Bringuier se teinte néanmoins de ce qui caractérisait en premier lieu cet homme, c'est-à-dire son respect attentif de la dignité humaine:

Pour échapper au carcan gaullien régissant les étranges lucarnes dans le domaine de la notification des nouvelles aux citoyens traités en sujets, Bringuier sut emprunter quelques détours. Il travailla pour l'émission d'Éliane Victor (aujourd'hui bien vivante à 92 ans), «Les Femmes aussi» (portrait d'Indira Gandhi en 1967). Mais c'est dans «Le monde en 40 minutes», série coproduite de 1963 à 1968 avec Claude May et Jean-Pierre Gallo, que notre homme se libéra des contraintes avec une facilité désarmante, au prétexte de s'adresser à un jeune public. Ne manquez pas les première minutes, poétiques et subversives, de cette émission de 1964. Elle joue des clichés propres à l'Ortf (les pas initiaux qui n'en finissent pas – nous échappons aux calèches omniprésentes des dramatiques de «l'école des Buttes-Chaumont»! –, le travail sur le son, la musique, le découpage...), avant de les subvertir en un jeu d'enfant:

Jean-Claude Bringuier fut un autodidacte qui se cultivait en nourrissant son public, pour cette université populaire que symbolisait alors la télévision française. Il gardait, par-delà son exigence éthique et intellectuelle, une démangeaison de persiflage qui en faisait un enfant perdu. Notre dernière rencontre date d'il y a quelques mois, place d'Aligre, où il habitait, à deux pas de Mediapart, dans le XIIe arrondissement de Paris. Frêle, désormais nanti d'une canne, il défiait la Camarde avec un œil moqueur.

Bringuier avait magnifié l'ironie policée en une séquence mythique, capable d'immortaliser Claude Lévi-Strauss essayant sa tenue d'académicien en vue de sa réception sous la Coupole, tout en offrant une mise en abyme narquoise de la finesse malicieuse, qui se jouait entre le capteur et son capté:

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