La mort, la mort toujours recommencée...

Au sujet de la frénésie nécrologique de ce début d'année 2016 : pas un jour sans un(e) grand(e) trépassé(e)...

Au début des années 1980, quand les vieillards du Kremlin tombaient comme des mouches au sommet de l’URSS (Brejnev, Andropov, Tchernenko…), le président Reagan, jamais avare d’un bon mot, s’exclama : « Ils n’arrêtent pas de mourir ! (They keep on dying !) »

En ce début d’année 2016, nous en sommes là.

Quelle cataracte morbide, mes aïeux ! Chaque matin, le journal se drape en catafalque funéraire. Pas un jour sans Les chênes qu’on abat pour le bûcher d’Hercule.

Victor Hugo toujours :

Lorsqu’un vivant nous quitte, ému, je le contemple ;
Car entrer dans la mort, c’est entrer dans le temple ;
Et quand un homme meurt, je vois distinctement
Dans son ascension mon propre avènement.

Le memento mori n’aura pas chômé en ce début d’année, de Boulez à Bowie, d’André Courrège à Edmonde Charles-Roux ; en passant par Etore Scola, le cinéaste de Nous nous sommes tant aimés, de La Terrasse, de La Nuit de Varenne, des Nouveaux Monstres ou d’Affreux, sales et méchant. Etore Scola, dont le premier film, en 1964, avait pour titre, en français, Parlons femmes.

Une femme a précédé d’un jour dans la mort Scola, qui l’avait précédée de 51 ans dans la vie : Leila Alaoui, photographe franco-marocaine née en 1982 et tuée le 18 janvier 2016 lors d’une attaque terroriste à Ouagadougou.

La Camarde frappe qui elle veut, où elle veut, quand elle veut, pour paraphraser le slogan de l’OAS, jadis animée par une extrême droite héritière du cri de ralliement franquiste hurlé en octobre 1936 à l’université de Salamanque : « À bas l’intelligence et vive la mort ! »

Ce viva la muerte résonne donc avec une régularité singulière. Le doyen des Français, Roger Gouzy, n’y a pas échappé, rendant l’âme dans sa 111e année ce 13 janvier. La faucheuse, un rien joueuse, a même semblé se livrer à une ébauche de classement par prénom. Les Michel étaient, de toute évidence, dans le collimateur : Delpech, Galabru, Tournier…

« Et moi je suis là, comme un con de vivant », tel fut le rare commentaire lâché par Pierre Dumayet dans Relecture pour tous, le documentaire que son ami et réalisateur Robert Bober avait consacré à l’aventure de l’émission Lectures pour tous, qui avait enchanté la télévision française de 1953 à 1968. Avec les journalistes Pierre Desgraupes, Max-Pol Fouchet, Nicole Vedrès ayant précédé Dumayet au tombeau, avec toute la fine fleure de la littérature hexagonale interrogée pour le petit écran.

Comment éviter d’être là, comme un con de vivant, à l’annonce d’un trépas ?

Il faudrait que la rubrique nécrologique devînt un art journalistique à part entière, à l’exemple de l’obituaire des meilleurs journaux britanniques.

Les articles consacrés aux grands disparus y prennent une ampleur inégalable, entre le portrait vivant à souhait et l’enquête rétrospective fouillée comme de l’actualité brûlante.

Loin des « frigidaires » de la presse française – ces articles remisés en attendant de servir. Rien à voir, surtout, avec la dépêche AFP, désincarnée, que tous les titres et tous les sites reprennent, pavloviennement…

Et la radio ? Elle pourrait tant faire, grâce à l’Ina. La radio pourrait fignoler de petits bijoux nécrologiques avec des archives choisies, donc triées suite à de longues et minutieuses écoutes. Des nécrologues enthousiastes y prépareraient des formats différents. Par exemple et dans l’idéal : 1 minute pour le commentateur de foot Thierry Gilardi et 10 minutes pour Claude Lévi-Strauss…

La radio pourrait même proposer à certaines personnalités d’enregistrer un message testamentaire, avec diffusion posthume à la clef.

Alors nous n’en serions pas à regarder passer les morts, comme on regarde passer les trains…

Chronique diffusée dimanche 24 janvier à 12h45 sur France Culture :
http://www.franceculture.fr/emission-le-monde-selon-antoine-perraud-la-mort-la-mort-toujours-recommencee-2016-01-24

 

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