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Billet de blog 24 sept. 2015

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Jean-Marie Drot (1929-2015)

Il est apparu pour la dernière fois en public ce 17 septembre 2015, simultanément grognard et statue du Commandeur de la télévision française. Il était dans une chaise roulante. Naguère colosse à la voix de stentor, Jean-Marie Drot flottait dans un costume trois pièces et peinait à parler. C’était à la Scam (société civile des auteurs multimédias) et il présentait son film consacré en 1973 à un écrivain rare et oublié : Joseph Delteil (1894-1978).

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Il est apparu pour la dernière fois en public ce 17 septembre 2015, simultanément grognard et statue du Commandeur de la télévision française. Il était dans une chaise roulante. Naguère colosse à la voix de stentor, Jean-Marie Drot flottait dans un costume trois pièces et peinait à parler. C’était à la Scam (société civile des auteurs multimédias) et il présentait son film consacré en 1973 à un écrivain rare et oublié : Joseph Delteil (1894-1978).

Sept jours plus tard, mercredi 23 septembre à 20h30, Jean-Marie Drot meurt à 86 ans, chez lui, à Chatou (78), entouré de ses œuvres, de ses souvenirs, de son expérience incroyable. Un seul exemple : directeur de l'Académie de France à Rome (la Villa Médicis) nommé par la gauche, il est convoqué, pendant la première cohabitation, pour être révoqué par le ministre de la culture de droite, François Léotard. C'est un 2 mars. Drot tonne : « Me couper la tête le jour de mon anniversaire, monsieur le ministre ! » Léotard fusille du regard son directeur de cabinet, Michel Boyon (futur président de Radio France puis du CSA). Le renvoi est mal emmanché.

François Mitterrand, à l'Élysée, fasciné par le personnage de Drot – qui lui fait penser au portrait de Sade par Man Ray –, refuse de signer le décret sanctionnant la destitution. Une guerre sans merci commence avec Jacques Chirac, que ce dernier devait perdre dans les urnes en 1988. Jean-Marie Drot, qui allait rester à Rome jusqu'en 1994 – ouvrant comme jamais une institution que s'est empressé de refermer son successeur Pierre-Jean Rémy pour y rédiger ses petits romans –, Jean-Marie Drot racontait l'anecdote de son limogeage manqué en souriant, pas dupe pour un sou des travers indécrottables de notre monarchie républicaine.

Né le 2 mars 1929, Jean-Marie Drot était un véritable pionnier de la télévision française. Échappé de la khâgne de Louis-le-Grand, il gagne à 20 ans les États-Unis d’Amérique. Quelques mois plus tard, il en revient dans un cargo transportant vers l’Europe le charbon du plan Marshall. Il se voit confier la garde, le temps de la traversée, d’André Schiffrin, 15 ans, qui rallie la France, en cette année 1950, nanti de deux lettres de son père, le grand éditeur Jacques Schiffrin (renvoyé sèchement de Gallimard au début de l’occupation nazie en raison de sa judéité), qui recommandait son rejeton à deux prix Nobel de littérature : André Gide et Roger Martin du Gard. Ainsi était faite la vie de Jean-Marie Drot : de rencontres phénoménales, comme il le raconte dans la vidéo ci-dessous.

Jean-Marie Drot a tout simplement contribué au patrimoine mondial de l’humanité. Il a filmé, dans la première moitié des années 1960, avant leur disparition, les témoins du fourmillement artistique dont Paris fut le siège avant puis après la Première Guerre mondiale. Cela donna une série fabuleuse (on la trouve en DVD) : Les Heures chaudes de Montparnasse. François Chaumette ou Fernand Ledoux lisant Robert Desnos, Germaine Tailleferre, Jean Wiener ou Jean Cocteau à propos du groupe des Six, Madeleine Castaing se souvenant de Soutine, la duchesse de La Rochefoucauld pérorant sur Léon-Paul Fargue... Comment oublier les apparitions de Kees Van Dongen, Man Ray, Aragon, Foujita, Youki Desnos, Chana Orloff ? Et puis aussi, et puis surtout, Alberto Giacometti, filmé in extremis. Ce que dit (ci-dessous à 1 mn 47) Jean-Marie Drot, en 1966, de la mort de Giacometti, vaut pour la sienne, près de cinquante ans plus tard…

Les créateurs de la télévision française racontaient, quand on daignait les interroger, des débuts qui rappellent ceux de Mediapart. Personne n'y croyait : « C'était un peu engagez-vous dans la marine ! » (feu Pierre Dumayet). Et chacun avait une liberté que personne ne bridait, ni des autorités prétendument compétentes, ni des collègues jaloux de leur pré carré : « C'était vraiment le plein emploi. » (Jean-Marie Drot). Ces grands défricheurs (le dernier en vie est aujourd'hui Marcel Bluwal, né en 1925) croyaient, comme Malraux, que la télévision serait le nouveau musée imaginaire. Militants du partage culturel, ils transmettaient. En notre époque de panne de transmission, personne ne semble comprendre qu'ils furent, à l'échelle des petits écrans, les équivalents des Georges Méliès, Louis Feuillade, ou René Clair...

« Je ne sais pas ce qui s'est passé, je n'y comprends plus rien », tels furent les derniers mots, à la limite du sanglot, prononcés par Jean-Marie Drot en public, le 17 septembre dernier, à propos de ce qu'est devenue la télévision. Elle a trahi ces passeurs, au meilleur sens du terme, qui l'avaient mise au service d'une éducation populaire. La télévision est aujourd'hui dans la position du passeur, au pire sens du terme – illustrée en Méditerranée : réduire en esclavage des hommes devenus marchandises.

Le souvenir de ce qu'incarnèrent Jean-Marie Drot et quelques autres nous aidera puissamment ; lorsque sera venu le moment de la reconquête et de la refondation !

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