Royer est mort, vive Royer!

Jean Royer vient de mourir à 90 ans. Pour ceux qui le croyaient déjà dans la tombe, pour ceux, encore plus nombreux, qui apprendront son existence à l'annonce de son trépas, rappelons qu'il fut un chaînon d'une droite reliant Patrice de Mac Mahon à Philippe de Villiers

Jean Royer vient de mourir à 90 ans. Pour ceux qui le croyaient déjà dans la tombe, pour ceux, encore plus nombreux, qui apprendront son existence à l'annonce de son trépas, rappelons qu'il fut un chaînon d'une droite reliant Patrice de Mac Mahon à Philippe de Villiers: nationalisme et ordre moral furent les deux mamelles de son idéologie.

Député d'Indre-et-Loire depuis 1958, maire de Tours depuis 1959, Jean Royer était la figure idéale que le pouvoir pompidolien, féru de modernisation industrielle et urbaine, pût trouver pour rassurer son électorat, désorienté par le moindre mouvement. Ministre du Commerce et de l'Artisanat en 1973, Jean Royer allait, par une loi portant son nom, faire barrage de son corps sec et noueux aux grandes surfaces menaçant nos chers petits détaillants: il a bouté Mamouth hors des villes de France. Personnage comme distrait d'une toile du Greco, il incarnait l'immobilisme intransigeant, le fixité absolue, la discipline de fer, dont cet ancien instituteur portait au reste le masque.

 

À la mort de Georges Pompidou, un rien jouisseur, face à Chaban-Delmas, un rien cavaleur, opposé à Giscard d'Estaing, un rien charmeur, il fallait un chevalier à la triste mine, encore pire qu'Yves Guéna, pour complaire aux rombières. Ce fut donc lui qui enfila le rôle – il lui allait comme un gant:

 

De quoi Jean Royer se plaint-il au début de son intervention? Il évoque des gauchistes casqués, nous orientant vers Mars. Junon était pourtant au rendez-vous, avec des vestales facétieuses ayant 68 en tête et rien sur les épaules. Oui, Jean Royer, ce père la rigueur dont la raideur toute cérébrale s'accommodait mal de bacchanales, cet austère qui jamais ne se marra, fit face à un déluge orgiaque et dionysiaque. La licence envahit ses réunions électorales, à Toulouse comme à Paris. On y chantait: «Royer, puceau, le peuple aura ta peau!» Ou pire encore: «Une seule solution, la masturbation!»

 

C'en fut fini de Jean Royer. Moins de 4% à l'arrivée. Mais une génération de jeunes Français, qui se morfondaient dans des lycées non encore mixtes, sentit soudain souffler, nonobstant les petits écrans en noir et blanc, un petit vent frais californien. Jean Royer, droit et coincé, personnifiait malgré lui ce coin du voile qui s'était levé par son truchement: la sévérité aimantait la sensualité. Et vice versa, comme en témoigne ce reportage à Tours, en 1975, après que le présidentiable avait plié les gaules:

 

Jean Royer allait s'éterniser dans une ville rétive à la modernité (Tours refusa le chemin de fer au XIXe siècle). Et il en fut le maire jusqu'en 1995, jusqu'à ce qu'il vît trente-six chandelles:

 

Jean Royer se cramponna jusqu'à 1997 à son siège de député. En 2002, à bientôt 82 ans, pour la présidentielle de sinistre mémoire, il rallia Jean-Pierre Chevènement.

 

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