Cabinet d'aisances et de curiosités II

«Dans les pharmarcies» (1952), chantait Charles Trenet de retour du Canada, «on vend du nougat et du chocolat». Dans les cabinets d'aisances de ce journaliste, on trouve Kim Il-sung et Georgi Dimitrov.

 

 

Le premier fut découvert, nez à nez (si ce n'est une vitre de séparation), à Pyongyang, en avril 2000. Une agence de voyage ignoble, qui se proposait, de l'Irak à la Corée, d'embarquer de richissimes voyeurs sadiques là où les peuples sont le plus fermement domestiqués sur cette planète, avait passé une petite annonce dans Le Monde pour offrir à prix d'or le premier voyage touristique dans la première dynastie communiste du globe. Parmi les voyageurs, déguisés en quidams anonymes : Philippe Grangereau de Libération, Sylvie Véran du Nouvel Observateur, ou Frédéric Reglain de Magnum (dont les zooms surpuissants aux allures martiales persuadèrent quelques vieux habitants de Kaesong que la guerre avait recommencé !).

 

 

À l'arrivée du vol Pékin-Pyongyang, sur le tarmac du hideux petit aérodromme bétonné, nous attendait un Français abject à particule, arborant fièrement une épinglette à l'effigie de Kim Il-sung au revers d'une veste à l'élégance surannée. Ancien étudiant du professeur Edmond Jouve à Paris I (il faudrait un jour, calmement, mesurer la responsabilité de certains universitaires dictaturophiles et dictaturolâtres, qui se mirent — gratuitement ? — au service des pires régimes en trouvant-là leur niche), notre guide aimait se rouler devant la force, comme un sous-Brasillac ayant déniché son Nuremberg. Il adorait voir souffrir tout un peuple et sa nature exquise en jouissait, comme Marcel Proust quand il avait l'occasion d'aller piquer des rats dans quelque maison close. Notre guide avait trouvé son pays clos. Il nous le fit visiter dix jours durant.

 

 

On découvrit ainsi que le Président Mitterrand adressa des cadeaux à Kim Il-sung aussi longtemps qu'il fit fleurir la tombe du Philippe Pétain à l'île d'Yeu. Mitterrand aimait Kim, on se le fit confirmer plus tard par Claude Estier, qui l'avait accompagné lors de son escapade à Pyongyang juste avant la présidentielle de 1981. Le dictateur nord-coréen avait dit à son visiteur : «Je suis heureux et fier de serrer la main du futur président de la République française.» Celui-ci, qui croyait aux forces de l'esprit, aux voyantes et qui cultivait, sous des dehors carnassiers, des dessous de violette, ne put résister au charme du tyran. En juillet 1994, lorsque l'annonce parvint au monde de la mort de Kim Il-sung, Mitterrand, à Naples pour un sommet du G7 dont l'hôte était Silvio Berlusconi, n'eut que des mots aimablement fades pour l'odieux trépassé, qui avait, en quarante-neuf ans de règne, obligé 18 millions de nord-Coréens à vivre dans le subconscient d'un fou : soi-même. Mais Mitterrand éprouvait de la fascination pour cette canaille (comme pour d'autres) et lui envoya donc des porcelaines de Sèvres et diverses babioles jusqu'en 1987, soigneusement conservées dans un musée des horreurs du cru.

 


 

Celui-ci, au nord de Pyongyang, en une région où même les montagnes sont défigurées par des slogans à la gloire du Grand Leader, ne vaut pas le nec plus ultra de la monstruosité politique au XXe siècle : l'ancien palais présidentiel, toutes fenêtre obturées, transformé en mausolée. Le corps embaumé de Kim Il-sung y trône dans une cage de verre, telle une princesse au bois dormant que viendrait un jour réveiller un baiser marxiste-léniniste mâtiné de néo-confucianisme (et surtout de folie furieuse kim il-sunguesque : même le chimpanzé du zoo de Pyongyang a eu droit à son lavage de cerveau ; il salue chaque visiteur avec une application écœurante !).

 

 

Aller à Pyongyang, c'est forcément se faire piéger par la propagande locale, qui prend le peuple, ignorant de tout le reste du monde, en tenaille. Dernier exemple en date : le concert de l'orchestre philharmonique de New-York. Il jouait devant un parterre de plantes. Et alors ? Il s'agissait de variétés de «kilm il-sunguia» et de «kim jong-ilia», des orchidées à la gloire du père, du fils et donc de leur régime. Nous n'y voyons que des fleurs alors que le système en fait un signe indélébile d'allégeance indiscutable à sa gloire éternelle. Tout est ainsi.

 

 

Alors, devant le corps embaumé de Kim Il-sung, après un rituel effrayant (tapis roulants à n'en plus finir, hymne du maréchal Kim Il-sung diffusé à fond les manettes, prosternation devant une statue latescente du personnage, dépoussiérage par une soufflerie infernale sans oublier trempette des pieds comme pour la maladie de la vache folle...), on est saisi d'une irrépressible envie de profanation, on regarde la tumeur que le dictateur avait sur la nuque (sa paranoïa l'empêchait de se faire opérer, il présentait un côté Elephant Man qui obligeait les opérateurs de prises de vues à ruser et les monteurs à œuvrer sec), dont garde trace la momie entre le cou et le coussinet cramoisi, on jette un œil à tous les Coréens en pleurs qui vous poussent à faire le tour de la dépouille en accélérant le pas, on pense au goulag nord-coréen où croupissent forcément les plus vieux prisonniers politiques au monde dont personne ne parle pourtant, on regarde la mine patibulaire du mort, on prend peur et on file doux, honteusement.

 

 

En août 1980, de vingt ans plus jeune, étudiant inconscient, à Sofia, dans le mausolée de Georgi Dimitrov (1882-1949), face à cette autre momie dont les longs cheveux rougeâtres avaient quelque chose de répugnant, on avait osé, sous l'œil d'un garde — le chef surmonté d'une plume de paon — qui veillait la dépouille de l'oppresseur, un signe de croix déplacé, grotesque, ostentatoire, provocateur, fou, qui fit fulminer la sentinelle emplumée, mais sans plus.

 

Vingt ans après, en 2000, ce journaliste retournait à Sofia, pour rencontrer le dramaturge Hristo Boytchev, dont Le Colonel Oiseau avait été monté par Didier Bezace, l'année précédente, à Avignon. Le mausolée Georgi Dimitrov avait disparu. Dynamité. Plus d'une semaine pour en venir à bout : beaucoup plus de temps que pour l'ériger. La momie, conservée avec un soin maniaque et moscoutaire avait été incinérée. Plus rien.

 

 

Dans ses cabinets d'aisances, ce journaliste conserve un livre minuscule (4X3 cm) édité, en français, des Pensées de «Georges» Dimitrov (comme on a longtemps dit «Michel» Souslov — mais jamais Gorbatchev) : «La roue de l'Histoire tourne, avance... Elle tourne et continuera à tourner jusqu'à la victoire définitive du communisme !»

 

 

À SUIVRE...

 

 

 

 

 

 

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