Poulenc, musicien de la Résistance

Beaux concerts de l’orchestre de Paris, mercredi 25 et jeudi 26 septembre à la salle Pleyel. Avec à la clef, ce phénomène musical et biologique essentiel : un vieux chef déclare forfait et donne sa chance à une jeune pousse soudain dans la lumière.

Beaux concerts de l’orchestre de Paris, mercredi 25 et jeudi 26 septembre à la salle Pleyel. Avec à la clef, ce phénomène musical et biologique essentiel : un vieux chef déclare forfait et donne sa chance à une jeune pousse soudain dans la lumière. En juin dernier, Pierre Boulez (né en 1925) avait laissé le podium au Finlandais Mikko Franck (né en 1979), qui nous avait gratifiés d’un Daphnis et Chloé enflammé de Ravel.

Rebelote trois mois plus tard : le vétéran Georges Prêtre (né en 1924), souffrant, abandonne la baguette au Letton Andris Poga (né en 1980), qui dirige une puissante et rayonnante Cinquième symphonie de Tchaïkovski, avec un orchestre de Paris à son meilleur, en particulier Philippe Berrod, clarinettiste de légende.

La première partie était consacrée à Francis Poulenc. Les sœurs Katia et Marielle Labèque, auxquelles Jacques Chancel avait offert la gloire cathodique au siècle dernier, ont interprété, non sans leur frénésie habituelle, le merveilleux concerto pour deux pianos, que le compositeur avait créé, au début des années 1930, avec Jacques Février (quelque trente ans plus tard, les deux compères ont été filmés interprétant, sous la direction du jeune... Georges Prêtre, cette même œuvre à la pulsation électrisante : c’est à voir ici).

La surprise était l’entrée au répertoire de l’orchestre de Paris d’une suite d’orchestre de Francis Poulenc : Les Animaux modèles. L’œuvrette nous ramène en pleine occupation. C’est une commande de l’opéra de Paris et de son grand manitou, Serge Lifar, serviteur accommodant voire empressé de l’ordre hitlérien. Francis Poulenc semble se plier à l’idéologie du retour à la terre en adaptant six fables de La Fontaine. Mais dans la deuxième pièce, Le Lion amoureux (le ballet mettait en scène un maquereau, provocateur pour l’ordre moral en vigueur, qui faisait écran avec la musique), le compositeur dépose une véritable bombe. Cet attentat sonore, passé inaperçu à l’époque, aurait pu coûter très cher à Poulenc.

Imaginez le Palais Garnier, lors de la création le 8 août 1942, empli d’officiers nazis : vert-de-gris sur fauteuils rouges. Le chef d’orchestre, Roger Désormière, appartient au groupe proche de la Résistance, le Front national de la musique, dont faisait également partie Francis Poulenc. Les membres composaient en secret et refusaient de distraire l’occupant ou de se compromettre avec lui (Georges Auric, que Poulenc appelait « mon frère jumeau » – ils étaient tous deux nés en 1899 – personnifie cette forme de dignité silencieuse).

Toutefois, le coup de génie effronté de Poulenc, en 1942, demeure le seul exemple de défi aussi hardi que crypté jeté à la face de l’ennemi installé alors en maître à Paris. Jugez plutôt : Francis Poulenc introduit dans Le Lion amoureux le thème de Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, le chant de 1871, dont le refrain affirmait haut et fort :

Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine
Et, malgré vous, nous resterons Français
Vous avez pu germaniser la plaine
Mais notre cœur vous ne l'aurez jamais !

1942 : Poulenc brave les nazis... © Mediapart

Jeudi 25 septembre 2013 à 22h30, à la sortie du concert, discussion avec un violoniste de l'orchestre de Paris dans le métro. Il n'était pas au courant de l'histoire de cette pièce qu'il venait d'interpréter (tout en faisant immédiatement, en bon musicien, le lien avec Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine dès qu'il en fut question dans la conversation). D'où ce billet, pour mettre à la disposition du public, un tel secret de fabrication, historique et politique, connu des seuls spécialistes.

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