Tweeter la guerre

Avec Donald Trump, le monde risque l'état de belligérance en moins de temps qu'il ne faut pour le dire : 280 signes. J'ose la prédiction, en espérant me tromper, dans le n° 54 (janvier-mars) de la revue Médium dirigée par Régis Debray. Guerre et Tweet...

Le président Donald Trump des États-Unis d’Amérique nous paraît en passe de reprendre la besogne là où l’avait laissée Rufus Firefly (Groucho Marx), présidant aux destinée de la Feedonia et qui déclarait la guerre d’une façon aussi incongrue que spectaculaire dans La Soupe aux canards (1933). En une séquence prémonitoire hissant la comédie musicale au rang d’art achevé du lancé d’alerte (« This Country’s Going To War »), les frères Marx passaient en revue les différentes façons d’entrer en belligérance, du gant jeté à la face de l’ennemi au tralala martial effréné qui s’empare d’une nation saisie par la fièvre boute-feu.

La guerre déclenchée dans « La Soupe au canard » (1933) : 31 ans avant « Docteur Folamour » (1964) © Pantoist

M. Trump, en bout d’une telle chaîne, déclenchera-t-il le nec plus ultra de la proclamation belliqueuse : le tweet ? Quelques mots annonceraient alors, Urbi et orbi (sur Twitter), à la fois le début des hostilités, leurs conséquences et la victoire finale : « Pyongyang distroyed. Sad! »

Voilà une compression et une accélération de l’Histoire – bien obligée de courir après la technique. Comme si le cri lancé par deux millions de soldats français se pressant dans les gares à l’été 1914, « À Berlin ! », pouvait cesser d’être un point de départ – une trajectoire : « Nach Berlin ! » – pour devenir, par la grâce du nucléaire et des réseaux sociaux, un point d’arrivée merveilleusement catastrophique : à Berlin, parmi des ruines fumantes et une désolation aussi soudaine qu’irréfragable. Le message, c’est le médium et la déclaration de guerre, c’est l’annonce que tout est déjà plié ; comme le fut l’ossature métallique du dôme de Genbaku à Hiroshima, le 6 août 1945 à 8h15.

C’est qu’en notre premier quart du XXIe siècle, la guerre est devenue déréglée, proprement irrégulière : elle est arythmique, incapable de suivre la cadence imprimée depuis les Anciens. Il fallait, en cette haute époque, qu’un conflit, pour que les dieux l’acceptassent, fût signifié par un héraut – sous peine de relever d’une razzia ou de la piraterie, d’une activité sauvage, débridée, gorgée de démesure. Bref, impulsive. Il y eut certes des exceptions, dès l’époque archaïque, tant les menaces entre cités pouvaient provoquer de brusques mêlées. Toutefois, une mentalité s’imposa, jusqu’à devenir droit international – en témoigne le dialogue platonicien, au début des Lois, entre l’Athénien et Clinias le Crétois, sur le chemin de Cnossos au temple de Zeus : régler « ce qui concerne la guerre en vue de la paix plutôt que de régler ce qui concerne la paix en vue de la guerre »

Encore au XIXe siècle de notre ère, même le féroce Otto von Bismarck, qui sut si bien cimenter l’unité allemande avec le sang français, prônait un minimum de courtoisie jusque dans les pires occurrences : « Soyez polis (…) Même une déclaration de guerre doit observer les règles de politesse », recommandait-il à ses diplomates. Il en allait de la comitas gentium, cet usage international (« Völker-courtoisie », « comity of nations »), fait de considération réciproque, prôné dans les rapports mutuels entre États.

La dernière déclaration de guerre en bonne et due forme date de 1982. Nous la devons à Margaret Thatcher, première ministre du Royaume-Uni, qui manda l’ambassadeur de la Confédération helvétique à Buenos Aires pour qu’il se fît le truchement, auprès des autorités argentines, de la volonté d’en découdre de Londres exprimée dans un courrier idoine. Cette bonne manière d’engager tout déluge de feu n’avait plus cours depuis 1939.

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Le 3 septembre de cette année-là, le ministre français des affaires étrangères de la France, Georges Bonnet, fit preuve au nom de son pays d’un ultime témoignage de savoir vivre pour enclencher les hostilités : il adressa une note à tous les chefs de missions diplomatiques accrédités à Paris : « En conformité de l’article 2 de la Convention III de La Haye du 18 octobre 1907, j’ai l’honneur de vous faire parvenir ci-joint la notification relative à l’état de guerre existant entre la France et l’Allemagne. »

Plus tard, la France connaîtrait – sans les reconnaître – des guerres coloniales, officiellement baptisées « troubles », ou « événements ». De nos jours, il n’est plus question que d’« opérations extérieures », parfois d’« actions militaires », ou bien de « réponses armées », quand il ne s’agit pas, purement et simplement, du « maintien de la paix »

Tout a fini par se détraquer dans l’univers. Les guerres ne sont plus déclarées en amont et les traités de paix ne sont plus signés en aval : Tokyo et Moscou (la seconde capitale ayant opté pour une déclaration belliqueuse plutôt tardive le… 8 août 1945) sont toujours – îles Kouriles obligent – dans une situation d’hostilités ouvertes en théorie, tout comme les deux Chines et les deux Corées, ou encore la Syrie et Israël (depuis 1973).

Le casus belli avait pourtant vaillamment accompagné l’évolution du monde, en collant aux progrès techniques, depuis ce temps où l’on franchissait le Rubicon pour que le sang coulât. Le 28 juin 1914, la révolvérisation de Sarajevo annonça bruyamment une mise en abyme de la brutalité, au point de symboliser la fureur criminelle du formidable XXe siècle.

Tout était alors réglé comme du papier à musique et la valse comptait trois temps : il y avait d’abord un prétexte (libérer les lieux saints, venger le coup d’éventail du dey d’Alger, réagir à l’envoi d’un navire par le fond …), suivi d’un texte, qui laissait enfin la parole aux armes. Le prétexte était parfois lui-même un texte – ô raffinement suprême ! –, telle la dépêche d’Ems de 1870, fabuleux imbroglio diplomatique aboutissant au petit carnage franco-prussien lourd de conséquences.

Désormais, non seulement le texte a disparu, mais le prétexte a du plomb dans l’aile. En 2003, MM. Chirac et de Villepin refusèrent la fable – vite éventée – des armes de destruction massive en possession de Saddam Hussein en Irak, censée donner libre carrière à l’expédition yankee de Bush Le Jeune – qui eut lieu de toute façon, mais en dehors des règles canoniques caressées par Washington.

En 2011, Mme Clinton ne fit pas tant de chichi. La ministre des affaires étrangères de Barack Obama ne rendit aucune monnaie de sa pièce à la France et laissa M. Sarkozy, quinze mois avant l’élection présidentielle qu’il espérait remporter, mener sa guerre en Libye afin d’éliminer, pour toute une série de raisons, le bouillant colonel Kadhafi.

La Constitution française est devenue clairement floue sur la question. À l’origine, le 4 octobre 1958, l’article 35 s’avère limpide : « La déclaration de guerre est autorisée par le Parlement. » La réforme institutionnelle du 25 juillet 2008 ajoute néanmoins ceci, qui invalide la formulation initiale tout en bannissant le mot guerre remplacée par une périphrase épaisse (« faire intervenir les forces armées à l’étranger ») : « Le Gouvernement informe le Parlement de sa décision de faire intervenir les forces armées à l'étranger, au plus tard trois jours après le début de l'intervention. Il précise les objectifs poursuivis. Cette information peut donner lieu à un débat qui n'est suivi d'aucun vote. »

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Fort de ce tour de passe-passe, le président Sarkozy put éliminer Mouammar Kadhafi en jouant d’une technique de communication capitale comme arme de préparation puis de déclaration de guerre : le téléphone portable. Cet outil essentiel fonctionna sans discontinuer, en février-mars 2011, entre le président Sarkozy et un fauteur de « guerre juste » rêvant d’un « coup de force du style Massoud à Paris » (du nom du commandant afghan venu demander l’aide de la France face aux talibans en 2001) : Bernard-Henri Lévy. (1)

Le prétexte d’un massacre imminent de sa population par le guide Libyen aboutit à une guerre déclenchée sans être déclarée, mais préparée à coups de contacts frénétiques (textos et conversations). D’une part, BHL en facilitateur d’une opposition insurgée qu’il entend incarner pour la rendre visible à travers soi-même ; d’autre part, Nicolas Sarkozy ravi qu’un un tel levier utile lui permette de jeter aux oubliettes un dictateur libyen qu’il a intérêt à voir disparaître à plus d’un titre. Le philosophe activiste et le président réactif enrôlèrent le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, qui dut abandonner sa réserve et sa retenue exprimées à l’Onu. Il ne restait plus qu’à forcer la main de Hillary Clinton à Paris, en mars 2011 ; puis de compter sur elle pour, à son tour, forcer la main du Barack Obama, les jours suivants à Washington.

Voilà comment, le 19 mars 2011, lors du « sommet de Paris pour le soutien au peuple libyen », Nicolas Sarkozy en vint à déclarer, en direct à la télévision, debout derrière un pupitre : « En Libye, une population civile pacifique, qui ne réclame rien d’autre que le droit de choisir elle-même son destin, se trouve en danger de mort. Nous avons le devoir de répondre à son appel angoissé. L’avenir de la Libye appartient aux Libyens. Nous ne voulons pas décider à leur place. Le combat qu’ils mènent pour la liberté est le leur. Si nous intervenons au côté des pays arabes, ce n’est pas au nom d’une finalité que nous chercherions à imposer au peuple libyen, mais au nom de la conscience universelle qui ne peut tolérer de tels crimes. »

La citation est étonnante. Un chef de l’État, au beau milieu d’une rhétorique imprégnée d’une ferveur incandescente vouée aux droits de l’homme qui lui fait frôler la ventriloquie – on croit entendre BHL –, annonçait une entrée en guerre (mais en se camouflant « au côté des pays arabes »).

Le tout fondé sur un mensonge : il n’y avait aucune colonne de chars du régime libyen menaçant de massacrer la population civile, à Benghazi ou ailleurs. Le triomphe du bobard était patent, ouvrant peut-être la voie aux « fake news » dont use et abuse, près de sept ans plus tard, le président Trump, qui profite de la confusion pour la semer derechef…

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La guerre ne se déclarant plus, ou se déclarant au détour d’une phrase et peut-être bientôt dans la limite des 280 signes d’un tweet, à quelle procédure se vouer ? Pyongyang, par la voix de son ministre des affaires étrangères, a ainsi pu déclarer, le 25 septembre 2017 au siège de l’Onu à New York : « Le monde entier devra se souvenir clairement que ce sont les États-Unis qui ont été les premiers à déclarer la guerre à notre pays. Puisque les États-Unis ont déclaré la guerre à notre pays, nous avons le droit de prendre des mesures de riposte, y compris le droit d'abattre les bombardiers stratégiques américains même s'ils ne sont pas dans l'espace aérien de notre pays. »

S’en suivit un démenti officiel de Sarah Huckabee-Sanders, porte-parole de la Maison Blanche : « Nous n'avons pas déclaré la guerre à la Corée du Nord et, franchement, une telle suggestion est absurde. »

Ce monde privé de démarches appropriées, de pratiques encadrées, de méthode partagée, de langage commun, de rituel diplomatique et de communication règlementaire, se rapproche du moment crucial de La Soupe au canard.

Fermera bien la planète en partant qui rira le dernier…

(1) Cf. Fabrice Arfi et Karl Laske, Avec les compliments du guide. Sarkozy-Kadhafi, l’histoire secrète (Fayard, 2017), au chapitre 25 : « La guerre à tout prix. Où la France déclenche une guerre à partir d’informations “erronées” » (p. 251-262).

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