Le journalisme face aux écueils numériques

Dans «La Fin du journalisme ?» (Ed. de l'Atelier), Antoine de Tarlé revient sur la crise que traverse l'information, à partir de sources et d'analyses puisées outre-Manche et outre-Atlantique. Son vade-mecum documenté tombe à pic.

Nous vivons, écoutons, regardons et lisons davantage pour être réassurés que pour découvrir. Les prétendus moteurs de recherche ne sont, le plus souvent, que des moteurs de confirmation. Dans un tel contexte, « on estime que sur 2 000 informations susceptibles d'atteindre un internaute, sur Facebook, seules 200 lui parviennent réellement. La sélection opérée par la plateforme est donc drastique, pour des raisons économiques : il ne faut pas que l'internaute disperse son attention si on veut l'atteindre efficacement avec la publicité ciblée », écrit Antoine de Tarlé dans La Fin du Journalisme ? Dérives numériques, désinformation et manipulation, qui vient de paraître aux éditions de l'Atelier.

L'auteur, qui s'appuie essentiellement sur des sources en anglais – en particulier le Digital News Report du Reuters Institute, le New Yorker, ou la New York Review of Books –, ajoute : « Ce phénomène de convergence est d'autant plus marqué que les études d'opinion montrent que les usagers accordent spontanément leur confiance aux informations, même si elles sont erronées, à condition que celles-ci correspondent à leurs convictions ou qu'elles soient relayées par leurs amis. »

Nous sommes au cœur du vice de forme numérique de l'information en ligne. Un comportement grégaire, livrant tel du bétail digital la plupart des cerveaux disponibles de la planète à des réseaux sociaux, des plateformes numériques et des messageries, qui ne visent qu'à former des agrégats humains dont ils espionnent les habitudes de vie – ainsi conditionnent-ils leur prospérité économique.

Pour le coup, une « bulle protectrice se met en place et isole chaque individu en le protégeant des informations qui pourraient le troubler ou l'indisposer », note Antoine de Tarlé. Il précise : « Ce processus inexorable de désintégration de l'information qui s'accompagne du creusement des inégalités entre la minorité qui a la volonté et les moyens de diversifier ses sources et une vaste majorité, aussi bien dans les pays développés que dans les pays émergents, qui est prisonnière d'un système opaque mais efficace, a des répercussions majeures sur le fonctionnement des institutions démocratiques. »

La Fin du journalisme ? passe en revue la constitution d'un monde dans lequel « les plateformes connaissent désormais mieux les internautes que leur meilleur ami ou que leur conjoint ». Les pages denses et circonstanciées sur le scandale de Cambridge Analytica permettent de comprendre l'ampleur d'une affaire que la presse française n'a pas toujours saisie dans son intégralité détruisant nos intégrités. Alors que les données humaines sont devenues des marchandises et que les manipulations sont monnaie courante, la destruction de l'information est à l'œuvre, au nom d'un pseudo dialogue avec le peuple sans intermédiaires superfétatoires.

« La réflexion doit désormais porter sur les moyens d'adapter les institutions existantes à cette nouvelle réalité », écrit l'auteur, qui poursuit : « Comment sauvegarder les valeurs de liberté, de tolérance et de respect des minorités qui sont les fondements de nos sociétés tout en tenant compte des demandes de participation de citoyens qui estiment avoir un droit nouveau d'expression grâce aux multiples plateformes qui les accueillent sans contrepartie apparente et veulent en profiter pour prendre leur revanche sur un système qui les a trop longtemps négligés ? » Et Antoine de Tarlé de lancer cet avertissement lourd de conséquences : « En cas d'échec, c'est la victoire de la “démocratie illibérale” qui sera assurée. »

Une telle réflexion doit, selon lui, s'accompagner de décisions juridiques enfin capables de trancher quant au statut de ces opérateurs gigantesques nous refaisant le coup de la chauve-souris de La Fontaine : je suis vecteur d'informations voyez mes dépêches, je suis porte-voix de la multitude vive le Peuple ! Antoine de Tarlé pense que rien ne vaut la menace de poursuites en justice pour que la déontologie atteigne les consciences au sommet des organigrammes. Il propose donc que, en France, le dirigeant de chaque filiale nationale des GAFA (souvent un énarque ayant grassement pantouflé tel Laurent Solly chez Facebook) soit tenu pour responsable en cas d'actions civiles ou pénales, à l'instar d'un directeur de publication en vertu de la loi de 1881 sur la liberté de la presse.

Dans sa conclusion, l'auteur semble rendre hommage à Mediapart et à son modèle participatif : « Les médias doivent jouer cette carte de la qualité de l'information grâce au travail de journalistes expérimentés tout en renforçant considérablement leurs relations avec les lecteurs. Ceux-ci sont désormais habitués à réagir rapidement et à interpeller les interlocuteurs les plus divers grâce à la souplesse du numérique. »

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Antoine de Tarlé

La Fin du journalisme ?
Dérives numériques, désinformation et manipulation

Les Éditions de l'Atelier
112 p.,  12 €

 

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