Sur France Inter, clameur publique et service public

Et soudain la clameur ! Une houle sonore, communicative, sur France Inter, vendredi 29 mai 2015 à 8h20, quand Martin Hirsch est interrogé en direct – la station s’est délocalisée depuis le petit matin à l’hôpital Georges-Pompidou, à Paris. Magie de la radio. Jusque-là, l’auditeur avait perçu la réverbération inhabituelle du lieu.

Et soudain la clameur ! Une houle sonore, communicative, sur France Inter, vendredi 29 mai 2015 à 8h20, quand Martin Hirsch est interrogé en direct – la station s’est délocalisée depuis le petit matin à l’hôpital Georges-Pompidou, à Paris. Magie de la radio. Jusque-là, l’auditeur avait perçu la réverbération inhabituelle du lieu. Ceux qui causaient dans le poste n’étaient pas confinés dans un studio : régnait une couleur sonore prometteuse…

Tout à coup, contre le directeur général de l’Assistance publique détricoteur de 35 heures, voici que le hourvari du personnel hospitalier s’impose aux oreilles et aux tripes de l’auditeur : fabuleux pouvoir d’évocation, récapitulant 1789, 1830, 1848, 1871, 1936, 1968, voire 1995 (contre un Alain Juppé qui n’incarnait pas encore l’option humaniste et modérée face à la menace lepéno-sarkozienne !).

Sur France Inter, la fureur d’agir contre la réforme hospitalière imprime la cadence. Le cri du peuple sature l’espace. La voix experte et rassurante d’un patron se retrouve couverte par la masse tonitruante de ses subordonnés révoltés. Un son prérévolutionnaire envahit les ondes publiques.

L’animateur de la matinale, Patrick Cohen, n’écoutant que son courage de Monsieur Loyal, réclame le silence et menace de tout arrêter : si les vociférations persistent, il ne sera plus question de l’hôpital à l’antenne.

Martin Hirsch chahuté dans la matinale de France Inter © France Inter


Le journalisme retrouve alors le piège et les ornières qui lui font perdre, un peu plus chaque jour, sa créance dans l’esprit public : apparaître en supplétif du pouvoir. Des pouvoirs. De tout pouvoir. Du premier pouvoir à passer par là…

Le journalisme devrait être un reflet plutôt qu’un barrage, une éponge de préférence à une carapace. Endiguer l’événement, faire obstacle aux aléas, déjouer un coup de théâtre : ce n’est pas de son ressort.

Quand la foule met le feu aux barrières d’octroi du mur des fermiers généraux dans la nuit du 12 au 13 juillet 1789, l’échotier, que le hasard aura placé là en direct, ne fait pas la morale au nom des instances encore debout. Il ne freine point : il rend compte, retrace, témoigne, accompagne à distance, informe.

Patrick Cohen, victime d’un dispositif conçu pour dévoiler autrui mais révélant brusquement soi-même, fait taire ce qui surgit, réprime l’émeute. De sa propre initiative, il agit telles les autorités qui interdirent tout direct, au Quartier latin, au plus fort de Mai-68 : la radiodiffusion française n’est pas là pour aimanter mais pour chloroformer ! Jugulons la sédition au nom de la pédagogie, du didactisme – voilà le cahier des charges que se fixe Patrick Cohen face à la foule étourdissante qui hurle autour de lui.

France Inter a manqué l’occasion de se situer au cœur du tapage de l’Histoire, au lieu de simplement valider, dans sa bulle, la progression des choses. Supporterons-nous longtemps que nos petites oreilles soient privées du son de la vie, tandis que de grandes oreilles se renseignent sur la moindre pulsation de nos existences ? La radio de service public n'a fait qu'illustrer, de façon criante, l’inégalité d’enregistrement qui règne en ce pays, où la voix du Tiers état n’a d’autre choix que d’être épiée ou comprimée.

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