Toujours Emmanuel Tugny poétise la politique

Les chroniques politiques (2008-2017) du blogueur de Mediapart Emmanuel Tugny ont été réunies dans un livre acerbe et enjoué : Un regard de l'autre (Gwen Catalá Éditeur). En voici la préface, commise après que l'auteur m'eut poussé à un tel vice formel...

Faut-il oser aller jusqu’à déranger, à propos des chroniques d’Emmanuel Tugny, le pluriel du mot épiphanie ? Les Épiphanies, cela renverrait à Henri Pichette (1924-2000), dont la pièce, en forme de détonnant « mystère profane », créée en 1947 au théâtre des Noctambules à Paris par Maria Casarès et Gérard Philipe, imposa presto du frais, de l’intact, de l’audacieux, du différent, du printanier en toute saison :

« La scène est au soleil de midi, l’été, entre plaine et forêt.

Le Poète : Le lit des choses est grand ouvert. Je me suis endormi, pensant que c’était trop beau et que la terre s’échapperait. Je craignais tout des ventilations absurdes d’une nuit en colère. Les matins me fustigeaient. Je vivais crédulement. Sourcier infatigable, je cherchais l’Orifice originel, premier ouvrage par où passer la tête et crier au Soleil. (…)

Les alentours se métamorphosent. De coutume le cœur de la biche ne boule pas ainsi, l’eau a moins de charme, les oiseaux ne tombent pas si verticalement sur le ciel, l’air n’offre pas sa charpente avec autant de pompe ou de vigueur.

Je vois enfin le plus beau frisson de l’arbre. Et le silence a trop vite plongé son glaive dans la pierre pour que je ne devine rien : Tu es là. »

Le rapprochement n’est ni hérétique, ni hétérodoxe, ni simplement osé quand, au détour de Mediapart (étonnant succès de presse numérique parmi tant de ruines en papier, où l’on s’abonne au prétexte du scandale Bettencourt, Sarkozy, Cahuzac et compagnie, mais où l’on demeure pour des raisons d’ordre culturel voire stylistique), surgit une chronique d’Emmanuel Tugny :

« Que s’en va-t-on au juste fêter, le 1er mai, muguet au poing pour une belle, fut-elle maman ? » Ou encore : « Il fait bon en Libye. Je le sais : il ne pleut pas dans mon café. Les Libyens sont gens accueillants. Je le sais : cet homme m’a souri. » Ou toujours : « Toute pensée du monde se fonde sur la quiétude du donné. Sur le fait impassible qui questionne, en soi, le monde et soi. »

Avec parfois un clin d’œil en pointillé (il n’y a qu’Emmanuel Tugny pour réaliser une telle figure jamais tentée de par le monde – même sous le chapiteau du cirque de Pékin) au cher Alexandre Vialatte (1901-1971), ancêtre du chroniqueur de presse qui se respecte – tout en respectant autrui : « De toutes les présences quotidiennes, le cintre est sans doute l’une des plus mésestimées. » (Manuel Valls ou le cintre)

Oui, il y a quelque chose d’épiphanique à tomber sur une chronique d’Emmanuel Tugny, au sein des colonnes électroniques de Mediapart, parmi tant de bruits et de fureur, dans la pulsation de l’actualité du monde. Se dévoile un regard, suffisamment aigu pour comprendre, raisonnablement de biais pour tempérer sinon pardonner : « Voici Emmanuel Macron, jeune homme vieux, Protée politique en marche vers ce qui fut, le confondant avec ce qui sera, abolissant l’élan primesautier du temps. »

Le chroniqueur itératif ne se vit pas, en l’espèce, comme trop de ses congénères de Mediapart, qui déboulent tout hérissés, tels ces volatiles de basse-cour décrits, les « barbillons à vif », par Jules Renard puis mis en musique par Francis Poulenc. Vous savez bien, ceux qui entendent, « de leur bec dur », nous enfoncer leur prose dans le crâne !

Non, Emmanuel Tugny se vit – où nous invite à imaginer qu’il se vit – à la manière d’un forain itinérant de jadis, un montreur de lanterne magique, capable de soudain changer l’atmosphère d’un village par sa seule présence. Il expose sa chronique et le silence se fait: « Il est des enfants des roses et des résédas, des jardins, des enfants que telle folie pousse à muser par les parfums sylvestres. Il en est d’autres qui, de toutes les essences, fussent-elles serrées dans des coussinets de lin pour rassurer la nuit, préfèrent la naphtaline et qui couvent la mérule quand leurs contemporains, hilares, courent ce qui survient de lièvre. »

Mais oui : le tohu-bohu digital cesse. L’instant poétique supplante les logomachies de comptoir. Le Poète parle (Der Dichter spricht), pour reprendre le titre de l’ultime pièce des Scènes d’enfants (Kinderszenen, 1838) de Schumann. Et chacun découvre sa rêverie indéterminée.

Emmanuel Tugny (photographie illustrant son blog) Emmanuel Tugny (photographie illustrant son blog)
La photographie de l’auteur illustrant son blog est étudiée. Emmanuel Tugny sait tout ce que fit dire Roland Barthes, dans Mythologies, au portrait de l’abbé Pierre. M. Tugny sait peut-être aussi comment Jean-Luc Godard, dans les années 1960, s’en prit à la photographie du critique cinématographique de France-Soir, Robert Chazal (1912-2002), obligeant ce personnage considérable, chef du service spectacle du quotidien de Pierre Lazareff, à changer d’effigie.

Dans son portrait du Fayoum anthume sous forme de cliché en noir et blanc, Emmanuel Tugny, « écrivain, musicien, chroniqueur, né en 1968 » se dévoile sans se dévoiler : de trois quarts, le regard vers une ligne de fuite laissée à notre imagination, l’œil à peine visible pour cause de lunettes hardiment chaussées, la bouche obturée par une cigarette largement consumée à laquelle s’accrochent – à moins qu’ils ne la soutiennent – deux doigts, le majeur et l’index, qui feraient le V churchillien de la victoire nonobstant la sèche. Que de freins sémiotiques en forme de cahier des charges : le chamane entravé nous dégage pourtant l’horizon en ses chroniques !

C’est ainsi qu’il peut écrire : « Que l’imagination ne fût pas uniquement la “reine du vrai” (Baudelaire), mais qu’elle fût tout bonnement le vrai. Quand ils s’adressent à leurs enfants, à leurs amis, à leurs amours “tribaux”, ceux qui savent ce que savoir veut dire mentent et, ce faisant, ils abusent de leur autorité. »

La chute de cette chronique, intitulée Facebook et la peau, renvoie aux réflexions qui durent procéder – mais on ne prête qu’aux riches ! – à la mise en ligne de la photo du chroniqueur afférente à son blog : « À l’occasion d’une opération publicitaire, une jeune Hollandaise a fait mine de se faire tatouer sur les avant-bras les visages de ses 152 amis Facebook. L’image qui en résulte dit tout : dans l’ordre humain, la peau ne se nourrit jamais que du rêve d’un rêve. »

Emmanuel Tugny, tout coruscant, allusif et aérien qu’il soit, descend dans l’arène et se coltine les commentateurs de Mediapart – à ne pas confondre avec la majorité des abonnés de bonne volonté –, dont certains ne supportent pas le style de notre chroniqueur. Edouard Herriot estimait qu’Antoine Pinay avait « une tête d’électeur ». Nous pourrions avancer qu’une poignée virulente de fâcheux compulsifs voudraient que chacun écrivît comme eux – avec un soc de charrue. Ce n’est donc pas le cas de M. Tugny. Loin de là. Il doit parfois faire face à une certaine rage démagogique, propre à ceux qui se sentent renvoyés à leur infériorité intériorisée et qui, du coup, n’exigent rien d'autre que le nivellement par le bas : que chacun écrive d'une aussi mauvaise plume que la leur !...

Au lieu de les prendre de haut, nimbé du plaisir aristocratique de déplaire, Emmanuel Tugny, avec une suavité de dandy, accompagne de tels râleurs jusqu’au mur rhétorique dans lequel ils foncent, tête baissée. Cette corrida intellectuelle, qui se joue, dans les déroulés de commentaires rattachés aux chroniques, ajoute au plaisir de lire, en le prolongeant avec une grâce cruelle et une distance ailée – meilleure réponse possible au populisme fulminant par les temps qui courent…

Les temps qui courent, pas besoin d’espérer les rattraper : ils sont passés par ici et repasseront par là, s’il faut en croire le sort que leur fit notre chroniqueur, le 6 juin 2011 – l’époque est encore sous le choc de l’ingénu libertin DSK, sans oublier Georges Tron, fétichiste des arpions. Titre : « L’éminemment politique. » Chapô : «Massages de pieds, régime sévère, enfant à naître, troussage ancillaire, partouses marocaines, listings truqués, berline de luxe, prix du mètre carré, alliances partidaires inféodées aux amitiés, aux inimitiés, aux filiations, aux pactes, aux souvenirs courts ou longs, à l’infini nuancier des affects... »

Début de la chronique, qui mériterait citation in extenso, tant on s’y croirait, tant on y est encore, toujours et en tous lieux, près de six ans plus tard : « L’actualité de France est à l’éminemment politique...

La cité de France vit au rythme de la réduction du politique aux aléas savoureux du devenir individuel ou plus exactement du devenir de l’individuel appréhendé comme “le distinct-même”.

La cité de France règle ses comptes à la vieille querelle de caste qui reproduit depuis des siècles chez elle celle du peuple gaulois et de la noblesse franque ; elle fait la peau à ses aristocraties, ne concevant l’individu en politique que comme “sujet forcément distinct en tant que forcément le même”.

La jouissance politique française contemporaine tient dans le constat que le représentant et le représenté se ressemblent, ayant chacun des vies privées, des fors intérieurs.

L’individu politique fait jouir quand il est le même individuel, à la fois distinct
(“il a sa vie”) et le même (“il a beau dire, il est comme nous”). »

Chacun des textes ici reproduits, brefs comme des coups de scalpel, oblige le lecteur à s’interroger, à la manière du titre qu’avait donné le réalisateur Raoul Sangla quand il avait filmé en 1989 un « récital poétique » de Ghérasim Luca (1913-1994) : « Comment s’en sortir sans sortir ? »

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Emmanuel Tugny :
Un regard de l'autre

(Gwen Catalá Éditeur,
414 p., 22 €)

 

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