Le Cintre était sur la banquette arrière (Ed. du Seuil, 244 p, 17€) donne des nouvelles d’Alain Rémond. Il est depuis 2003 chroniqueur à Marianne, un magazine d’information générale de onze ans d’âge. Voici donc un recueil de ses textes les plus réussis. On avait connu Alain Rémond tenant la rubrique Mon Œil à Télérama. C’était une sémiologie de la télévision à la bonne franquette, se jouant des grosses ficelles, des tics et des imprévus du petit écran. Le courriériste s’extasiait face à un documentaire de Karel Prokop portraiturant le professeur Monod sur son chameau dans le désert mauritanien, ou bien il palabrait à propos d’une panne, en raison de la foudre, de l’antenne collective de son immeuble.

 


Dans l’hebdomadaire catholique, qu’il avait contribué à déconfessionnaliser dès son arrivée en 1973, Alain Rémond avait pris du galon. Il était numéro trois, relisant la copie, apportant un regard critique et des idées originales. C’était un chef démocrate. Il s’agit généralement d’un antonyme, sauf en quelques occurrences heureuses, comme Jean-Marie Borzeix, directeur de France-Culture entre 1984 et 1997. Généralement, le chef démocrate exaspère ses pairs et surtout ses prétendus supérieurs : pourquoi commander sans terroriser son monde, ni abuser de la situation, ni même profiter de son pouvoir, s’énervent les huiles pompeuses, les incompétents haut perchés, les imposteurs patentés… Tout cet agrégat hiérarchique se ligue alors pour éjecter le chef démocrate, dont la seule présence suffit à dégonfler les baudruches et à tuer le petit métier de tyranneau. Ainsi Jean-Marie Borzeix fut-il débarqué de Radio-France par un PDG profondément écœuré par tant d’indépendance d’esprit : Michel Boyon, par la suite directeur de cabinet de Jean-Pierre Raffarin à Matignon et présentement aux commandes — écrire à la tête ferait odieusement intellectuel — du CSA.

 


Alain Rémond fut de son côté passé par dessus bord de Télérama en 2002 — le journal perd depuis 10 % par an d’acheteurs en kiosques —, par deux ou trois tétrarques qui lui imposèrent une clause de confidentialité assujettie à ses indemnités de départ, à laquelle il se conforma : « Je respecte scrupuleusement les limitations de vitesse. Plus scrupuleusement, c’est impossible. 90, c’est 90. 110, c’est 110. 130, c’est 130. Je précise tout de suite que je n’ai pas attendu la prolifération des radars pour lever le pied. J’ai toujours respecté les pancartes sur la route, quelles qu’elles soient, quoi qu’elles disent. Je n’ai aucun mérite : ça doit être dans mes gênes », écrit-il dans l’une des chroniques de ce recueil, consacrée à la Prévention routière et parue dans Marianne le 4 février 2006.

 


Pas un mot sur Télérama où il passa vingt-neuf ans de sa vie, même si, soudain, cette allusion paraît bien lourde : « Pendant des dizaines d’années, je me suis fait enfumer comme un lapin dans son terrier. » Mais Alain Rémond évoque la dure condition passée des non-fumeurs et, charitable esprit de conciliation de l’ancien séminariste qui œuvre quotidiennement au quotidien La Croix, le voici qui conclut sa diatribe anti-tabac : « Allez, on fume le calumet de la paix ? »

 


Alain Rémond tourne visiblement les pages sans regret. Jamais un mot de latin dans ses textes, alors qu’il étudia dans cette langue morte pour tout le monde sauf pour l’Église à l’université grégorienne de Rome, parvenant à militer avec succès — mai 68 juste avant l’heure ! — pour que les cours fussent dispensés dans des idiomes moins défunts, comme le français. Vous remarquerez que Rémond arrive à Télérama et le déconfessionnalise, entre à l’université grégorienne et flanque le latin aux oubliettes : que réserve-t-il à Marianne, une cure d’atticisme ?!

 


Il a visiblement remisé par devers lui la télévision sans tædium vitæ. Fini le temps où il incarnait l’as absolu, décelant tout ce que nous celaient les étranges lucarnes. Il se heurte désormais aux objets déroutants de la vie quotidienne, de la banquette arrière de son automobile chapardée dans son parking, aux cintres qui l’assaillent dès qu’il met une main dans sa penderie. Un jour, si ce n’est déjà fait, des étudiants capés passeront ses chroniques à la moulinette et prouveront par A + R que notre auteur cumule la démarche d’Henri Michaux (Monsieur Plume) et celle de Francis Ponge (Le Parti pris des choses), le tout mâtiné d’Alexandre Vialatte : « C’est fou ce qu’on voit comme vacanciers pendant les vacances », ose-t-il écrire, par exemple, quand il ne prend pas le risque de livrer une observation scientifique réalisée au fil des ans : « Il pleut toujours sur une brocante. »

 


Mais il est une page que jamais Rémond Alain ne tournera, celle de son enfance : la Bretagne de toujours, les bérets d’autrefois, les vélos de jadis, les courses éternelles chez le boucher. Le chroniqueur hilarant se fait alors diaphane, comme dans ses récits : Chaque jour est un adieu, Un jeune homme est passé

 


La joyeuseté, l’émotion, parfois un sanglot étouffé comme lorsqu’il évoque Bernard Rapp tout juste trépassé, puis le fou rire le reprend, face au distributeur d’eau, à la bonne vieille dynamo de vélo, à propos d’une mythologie bien personnel du chou farci et surtout en ce qui concerne ces passagers du TGV qui se précipitent vers la porte du fond dix minutes avant l’entrée en gare. Comme un personnage de Jacques Tati transplanté dans un spot publicitaire, tel un enfant né juste avant l’élection de Vincent Auriol qui se retrouve juste après celle de Nicolas Sarkozy, Alain Rémond, Peter Sellers de la chronique qui aurait lu Barthes, continuera de mordre la vie à belles dents tant qu’il y aura un contrôleur, dans un tortillard à l’approche d’Auray, pour nous gratifier, par voie de haut-parleur, du message suivant : « Avant de descendre du train, veuillez vous assurer de la présence effective du quai. »

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Tous les commentaires
  • 05/05/2008 09:56
  • Par nadja
J'adore ce que je perçois de la personne de A.Rémond et j'ai surtout adoré ses récits qui m'ont beaucoup touchée. Nadja