Union Populaire de Mélenchon : une stratégie pour l'ère du peuple

Ce billet revient sur la stratégie de l'Union Populaire présentée par Jean-Luc Mélenchon dans le cadre de la campagne présidentielle. Il explore quelques uns de ses fondements théoriques, notamment la théorie de l'ère du peuple.

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La semaine dernière a marqué une nouvelle étape pour la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon. Ce fut celle du lancement de « l’Union Populaire ». Le slogan, décliné dans une (très belle) affiche et un tract, a été longuement expliqué par le leader insoumis dans une conférence de presse, jeudi 1er juillet puis lors d’un meeting à Chateau-Arnoux Saint-Auban, le dimanche 4 juillet. Il serait inutile de dérouler ici tout l’argumentaire déjà développé par Jean-Luc Mélenchon. Pour ceux que cela intéresse, outre ces deux médias déjà cités, il existe aussi cette note de blog. Pour résumer, il s’agit de dire premièrement que le moment politique dévoile enfin au grand jour les hypocrisies de la ridicule danse de « l’union de la gauche » à laquelle nous avons eu droit pendant des mois. Yannick Jadot a présenté sa candidature dans le cadre de la primaire écolo, celle d’Anne Hidalgo se précise dans le cadre du PS. Donc eux-mêmes n’ont jamais cru à cette chimère. Par ailleurs, Mélenchon fait le constat simple que les mesures du programme l’Avenir en Commun réunissent, lorsque des sondages s’y intéressent, une large majorité ( sur la 6ème république, l’augmentation du SMIC, la retraite à 60 ans, l’interdiction du glyphosate, etc.). Mais le PS ou EELV à la sauce Jadot ne sont pas d’accord avec. D’où ce concept de « l’union populaire » qui réalise un rassemblement chez les électeurs sur une base programmatique qui peut se traduire par une division entre les partis. Voilà, en résumé, le message de Jean-Luc Mélenchon à l’aube de la campagne présidentielle : l’échec de l’union de la gauche est patent, et il y a un stratégie de rechange pour gagner. 

Une stratégie pour l’ère du peuple

Mais la pertinence stratégique de l’Union Populaire ne se réduit pas à un coup tactique. Elle tire son efficacité d’une analyse des transformations sociales et politiques profondes dans la société. Jean-Luc Mélenchon, on le sait, est à la fois praticien et théoricien de la politique. Il agit en cohérence avec une pensée, elle-même forgée dans et par l’action. Les thèses matérialistes qui sous-tendent sa nouvelle campagne présidentielle sont à retrouver dans « l’Ère du Peuple », son livre paru en 2014, et sous des formes régulièrement actualisées dans ses notes de blog depuis. 

Pourquoi l’union de la gauche, à l’époque où Mélenchon était jeune militant socialiste, était possible et même féconde ? Elle correspondait à une époque (et même peut être à son apogée) : celle des grandes organisations de masse, politiques, syndicales et associatives. L’union entre les organisations était effiace, parce qu’il y avait des organisations significatives à unir. Le parti socialiste et le parti communiste réunissaient plusieurs centaines de milliers d’adhérents. Ils étaient plus ou moins liés à une myriade d’organisations syndicales, de locataires, de loisir, de défense des droits humains, de jeunesse, etc. Au total, le mouvement ouvrier au sens large comptait dans ses rangs plusieurs millions de personnes dont une grande partie de la socialisation et de la vie intellectuelle était encadrée par ses organisations. Cela signifiait que lorsque le parti socialiste et le parti communiste signaient ensemble un accord de programme commun, il représentait réellement chacun des groupes sociaux numériquement important et potentiellement majoritaires. Qui pourrait dire cela aujourd’hui du parti socialiste ? 

Ancien et nouveau capitalisme

Ce type d’homogénéité politique avait été bâtie par des décennies de travail des générations de militants socialistes et communistes. L’existence d’une contre-société - ou de plusieurs - du camp de l’émancipation n’est pas venue toute seule comme la conséquence mécanique d’une cause sous-jacente. Néanmoins, on peut dire qu’elle avait certaines bases dans la société d’alors. L’organisation politique et sociale correpondait à un âge particulier du capitalisme et dans la société. Commençons par le capitalisme. À partir de la première guerre mondiale, un modèle va progressivement s’imposer : celui du fordisme. Pour résoudre des questions de productivité et donc de profit, l’industrie capitaliste va considérablement accroitre pendant cette période la taille des usines et le nombres des ouvriers qui travaillent dedans. Du côté de la production, donc, les collectfis de travail deviennent plus grands. Du côté de la consommation, le régime d’accumulation fordiste favorise l’uniformisation des biens et des modes de vie. La transformation des villes marque aussi cette époque avec la construction des « grands ensemble », par exemple, après la seconde guerre mondiale. Cette période correspond dans les pays occidentaux à l’apogée numérique du monde ouvrier. Un monde qui est poussé vers de plus en plus d’homogénéisation sociale que ce soit par les collectifs de travail, les modes de vie ou les lieux d’habitation. Il y a à cette époque un terreau fertile pour des organisations politiques ouvrières autonomes, massives et hiérarchisées. La montée en puissance de ces organisations poussent d’ailleurs ce capitalisme à un compromis avec le monde du travail garantissant au travailleur salarié un statut stable qui conforte à son tour l’identification et l’ancrage dans un univers social et politique stable. 

Mais dans les années 1970, le fordisme est entré en crise. Le capitalisme, pour dépasser cette crise, a fortement muté. Les statuts salariés ont été cassés jusqu’à arriver à la situation où la majorité des embauches se fait dans des contrats courts et précaires, sans parler des auto-entrepreneurs. Les grands collectifs de travail industriels eux-mêmes ont été cassés par les délocalisations, l’externalisation systématique, le recours à l’intérim et la fragmentation des chaînes de production. Enfin, ce nouveau régime d’accumulation que l’on appelle le néolibéralisme a aussi éclaté les villes par l’étalement urbain, les mécanisme d’accès à la propriété immobilière par l’endettement et la gentrification des centres métropolitains. En résumé, les bases matérielles des partis de masses à l’ancienne ont disparu. Et la puissance desdits partis s’est peu à peu étiolée, leur ancrage populaire s’est effacé au fur et à mesure du remplacement des générations. Seule leur place dans l’État s’est maintenu artificiellement plus lontemps grâce à leur appropriation par des cadres néolibéraux. Mais finalement il se sont effondrés, à l’image du PS en 2017. 

La bifurcation des sociétés humaines

Au-delà du capitalisme, ce sont les sociétés humaines elle-mêmes qui ont changé. Ou plutôt leurs changement se présentent sous une forme plus aboutie aujourd’hui qu’il y a 50 ans, à la grande époque de l’union de la gauche. Jean-Luc Mélenchon analyse cette bifurcation de l’histoire humaine dans « l’ère du peuple ». Au 20ème siècle, on sort de sociétés marquées pendant des millénaires par l’agriculture et une vie plus ou moins autarcique pour l’écrasante majorité de la population. Même si bien évidemment, des échanges commerciaux et culturels ont toujours existés, pour 90% des êtres humains, l’accomplissement de fonctions aussi essentielles que se nourrir, se vêtir, se chauffer, assurer l’éducation des enfants était assuré dans un cercle familial élargi ou villageois. C’est l’ère des sociétés holistes où l’individu est soumis à des règles et des normes très strictes car il dépend pour sa survie d’un groupe bien identifié et délimité d’êtres humains. L’ère du peuple rompt avec ce mode de vie. Dans les sociétés modernes, les fonctions essentielles de l’existence sont assurées pour l’individu par son raccordement à des réseaux collectifs très larges : eau, électricité, alimentation, écoles publiques, médecine et hôpital public, etc. Chaque individu est donc connecté avec bien plus de monde que dans les sociétés agricoles et de manière bien plus anonyme. Cela déclenche un processus d’individuation, c’est-à-dire d’affirmation de la liberté d’invididu et de ses spécificités - ce qui n’empêche pas l’action collective. Les organisations ouvrières ont été construites à la charnière des deux époques. Elles pouvaient se reposer sur les restes des sociétés holistes pour construire des collectifs très homogènes et où l’individu avait peu de place. Ces restes là aussi ont radicalement disparu. On comprend donc qu’il y a des raisons structurelles au déclin des organisations traditionnelles de la gauche qui fondent l’obsolescence de la stratégie de « l’union de la gauche ». 

Fédérer par le programme

La question de la reconstruction d’organisations politiques en phase avec la nouvelle société et le capitalisme de notre époque reste ouverte. Jean-Luc Mélenchon a développé plusieurs fois la thèse du « parti sans mur ». J’ai moi-même expliqué pourquoi l’application « Action Populaire » incarnait ce projet dans une précédente note. Mais une fois cette question passée, il faut bien proposer une nouvelle stratégie de conquête du pouvoir. Puisque l’on ne peut plus constituer une majorité en faisant un accord entre organisations représentatives de groupes sociaux stables dans la société, il faut s’adresser directement à la société archipelisée. Il faut, à partir des morceaux éparpillés qui forment le peuple moderne, reconstituer un bloc, qualifié de « bloc populaire » par Jean-Luc Mélenchon, s’inspirant des thèses de Bruno Amable et Stefano Palombarini. Il faut trouver des facteurs d’unification entre des éléments aujourd’hui séparés. Ces facteurs ce sont les mesures de l’Avenir en Commun mises en avant comme étant majoritaires. La prise de conscience du caractère majoritaire de ces propositions peut alors souder le bloc.

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